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29 novembre 2007 4 29 /11 /novembre /2007 11:50
Ruth Rendell L’Analphabète.
 

Publié au Masque en 1977, ce court roman bien enlevé porte le titre original «  A Judgement In Stone ». Comme la plupart des romans de Rendell, le titre original n'a rien à voir avec le titre choisi pour plaire au lecteur français. Le titre français met l'accent sur l'impossibilitéde lire, et même de déchiffrer. Le titre anglais sur un châtiment ( jugement) de pierre ( stone). Ce titre ne prend tout son sens qu'à la fin du roman.


Le récit s’inscrit dans la série des thrillers psychologiques, et sur le thème du « serviteur criminel », un genre qui comporte beaucoup de chef d’œuvres parmi lesquels «  Le Tour d’écrou » d’Henry James, « Le Serviteur » de Joseph Losey, " Gosford Park " de Robert Altman, " Mademoiselle Julie" la pièce de... (le nom ne me vient pas, merci de compléter dans les commentaires), mais aussi en français « les Bonnes» de Jean Genet, pour ne citer que les exemples qui me viennent à l’esprit.

J’avoue que je ne serais pas encline à rechercher les  livres  qui mettent en scène le «  bon domestique au grand cœur ».


 Toutes ces œuvres témoignent du conflit entre maître et serviteur, des aspects variés qu’il peut prendre, les frustrations et révoltes  d’une  classe exploitée et humiliée,  s’exprimant, faute de mieux, sous forme de pathologie mentale et/ou vengeance  personnelle.

 

Certes, Eunice Parchmann n’a rien pu lire de tout cela, puisqu’elle est analphabète. Mais elle est l’héritière d’une longue tradition.

Surnommée Vieux Parchemin, Eunice vient d’entrer au service des Coverdale, des bourgeois middle class, qui vivent  dans  une grande propriété à 100 km de Londres dans le Suffolk.

 

Eunice va massacrer toute la famille, c’est ainsi que débute le roman, tout de suite placé sous le signe de l’humour noir. Et souvent, nous trouvons d’ironiques prolepses à propos de chaque personnage : «  S’il avait su qu’une semaine, un mois plus tard, il ne serait pas là pour… », qui indiquent une discrète jubilation du narrateur. Un narrateur qui n’est pas Eunice.

 

Vieux Parchemin a grandi dans un quartier modeste à Londres, et a très tôt souffert de la phobie des lettres et des mots écrits, qu’elle ne déchiffrait pas assez vite au goût des adultes.  Ménagère avant tout, elle s’est occupée de ses vieux parents, avant  de pratiquer l’euthanasie sur son père impotent, un jour de grand ras l’bol.

A quarante ans, « passée maître » dans l’art de mettre à jours les petits secrets inavouables, ayant exercé diverses sortes de chantages chez ses voisins, elle a réussi à subsister.

Grâce à l’une de ses victimes, elle obtient de bonnes références pour se faire embaucher dans une famille qui va bien la loger.

On croit avoir trouvé une authentique servante dans la grande tradition victorienne. Eunice astique, frotte, nettoie. Elle aime tout ce qui est non animé,  sur quoi elle peut exercer une action. Les humains et les animaux, mus par une volonté qui leur est propre, lui répugnent. Les Coverdale attendaient une bonne à tout faire plutôt qu’une employée de maison stylée. Ils envisagent Eunice comme une « machine », parce qu’elle est parfaite.

 

Elle apprécie les séries criminelles à la TV, et, un jour de panne, frustrée de ses feuilletons, elle se balade,  fait la connaissance de Joan Smith l’épicière du village. Joan est évangéliste, fait partie d’une secte  « les Compagnons de l’Epiphanie », qui croit à l’imminence de l’Apocalypse.

 Ancienne  prostituée, elle prend plaisir à se confesser, et  à réciter la Bible.

Par ennui, Eunice accepte de faire des tournées évangéliques avec elle. Eunice est vierge et Joan prostituée repentante : la satire des figures féminines du Nouveau Testament est assez grossière, mais bien tournée. Cet improbable couple féminin tient aussi parce que Joan l’aide à dissimuler son secret (l’analphabétisme) aux Coverdale, parce que Joan cancane sur les Coverdale et Eunice cherche à vérifier ses dires, dans l’espoir de trouver une nouvelle occasion de chantage.

 Les Coverdales ne sont pas de mauvais maîtres. Ils sont seulement conformistes, leurs pensées et actes dépendent  étroitement de  leur appartenance de classe, de ses  marques distinctives, ce qui les conduit  à  interpréter faussement les signes de bizarrerie d’Eunice.

Jacqueline la maîtresse de maison, snob et vaniteuse, sans être méchante, aime que Eunice soit laide, parce qu’elle a le même âge et se sent belle à ses côtés. George, l’époux, PDG plein d’humanité, éprouve de la sympathie pour Eunice, croyant que si elle ne tient pas compte de ses avis écrits c’est que sa vue est mauvaise, et l’envoie chez l’ophtalmo.

On s’étonne néanmoins qu’elle ne manifeste aucune émotion le jour du baptême d’un neveu, né peu après son installation, mais on invoque la timidité.

Eunice ignore que feindre la sympathie pour les maîtres fait partie du service.

 

 Elle apprend que Melinda, la fille de la famille, a un amant et se croit enceinte ; et, comble de malheur, cette Melinda, trop observatrice, a compris qu’Eunice ne savait pas lire, lui confie quelle sait, s’offre à lui donner des leçons. Eunice perd son sang-froid, la menace de révéler sa grossesse supposée à la famille et la traite de sale petite putain.

Elle a tout faux. Melinda raconte tout et Eunice est renvoyée.

Une semaine plus tard le jour de la Saint-Valentin, les Coverdale se réunissent dans leur salon pour  écouter un  Dom Giovanni retransmis en direct à la télévision, spectacle que Melinda enregistre au magnétophone.

Eunice et Joan sont ensemble dans la maison, commencent à s’exciter, font quelques actes de menu vandalisme…Eunice a perdu son emploi, n’a plus rien à attendre de ses patrons, n’a pas de préjugés contre le crime, et Joan ne demande qu’à s’y mettre.


 Quelques jours plus tard, nous comprenons le sens du « Judgement In Stone » : le magnéto où l’on enregistrait Dom Giovanni est retrouvé par la police : on y entend les voix des deux meurtrières menaçant les Coverdale et les coups de feu, en même temps que celles des victimes, des chanteurs, et du Commandeur.


Dans son film, «  La Cérémonie » Claude Chabrol a très bien mis en valeur les dernières scènes.  Le film entier, bien sûr, mérite d’être vu. Les prestations respectives de Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert sont excellentes.

 


A cette occasion, Eunice elle-même se fige comme une statue. Et qu’avait-elle été d’autre qu’une «  statue qui parle » ?

La vengeance est double. Eunice est elle-même le châtiment de ces bourgeois qui ont inconsciemment accepté de courir vers leur perte.

Lorsque Jacqueline lui a serré la main pour la première fois, c’est la main du Commandeur qu’elle serrait sans le savoir. Sa fille Paula, n’a-t-elle pas eu l’impression, en voyant Eunice, de ressentir « le passage d’un courant d’air glacé à vous couper le souffle » ?

 

Et faute d’avoir su déchiffrer «le vieux Parchemin », la famille meurt. 

 

Eunice elle-même est punie par l’existence de l’enregistrement témoin du crime, dont elle ignorait l’existence. Cependant, elle ne cède pas… Après quinze ans de détention, elle n’a toujours pas appris à lire…

 

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Published by Dominique Poursin - dans Lecture policiers relecture
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commentaires

Schlabaya 01/02/2011 17:07



J'ai lu ce roman il y a quelques années, en effet une histoire saisissante, et tu en parles bien ! Le film de chabrol me tente bien.



Dominique Poursin 01/02/2011 17:54



En fait, c'est après avoir vu le Chabrol, que j'ai compris certaines choses que je n'avais pas saisies et qu'il met en évidence. Chabrol a été génial aussi sur ce coup-là!


Et donc j'ai relu ce roman, que j'ai trouvé tout aussi bon que la première fois.


Un vieil article que tu viens de lire! Et curieusement il est toujours très "cliqué".



dasola 29/11/2007 15:13

Je n'ai pas lu le roman mais le film de Chabrol est excellent. C'est un de ses meilleurs et le duo Huppert / Bonnaire sensationnel. Peut-être Rendell a eu vent du fait divers des années 30 avec les soeurs Papin qui ont tué la maîtresse de maison par frustration. Le thème est très riche. (Voir aussi Genet et les Bonnes).

Dominique Poursin 11/03/2013 19:15



En effet, on pense aux soeurs Papin...



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