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9 janvier 2008 3 09 /01 /janvier /2008 00:52
Simone de Beauvoir.  L’Invitée. 1943.
 
502 pages Livre de Poche.
 
 
 

Ce roman porte en exergue «  Toute conscience poursuit la mort de l’autre » , tirée de La Phénoménologie de l’esprit  de Hegel.

 
 
 

Simone de Beauvoir est philosophe de formation. Lorsqu’elle écrit son premier roman, autobiographique, elle cherche à vérifier à quel point le processus décrit par Hegel est juste.

 

La théorie de » la dialectique du maître et de l’esclave »à laquelle se réfère cette sentence,  implique de penser les relations  humaines en termes de rapports de force. Pour s’accomplir La « conscience » veut asservir l’autre soit détruire son autonomie, sa liberté, le réduire à néant, pour assurer sa supériorité. Le « gagnant s’appelle le maître, le perdant l’esclave »,  positions qui les lie à jamais, avant que ces rapports ne s’inversent.

 

  Sartre, dont Simone  se sent redevable, enfonce le clou dans «  L’être et le néant » :

 

«Quand autrui me regarde, il me transforme en chose, il me met en danger car je me découvre en position d'objet; autrui, par son existence même, me fait tomber dans le monde des choses…"Autrui est d'abord pour moi l'être pour qui je suis objet" alors que "je suis moi, pour moi-même inaccessible"

 

Françoise est une jeune femme d’environ trente ans qui s’essaie à l’écriture : elle écrit sur la difficulté d’être. Elle partage la vie de Pierre, dans un hôtel à Montparnasse.

 

Pierre est metteur en scène et acteur, et voudrait faire accepter sa conception du théâtre , mélange de stylisation et de réalisme. Des conceptions qui sont bien entendu celle de Sartre ( on peut trouver des similitudes entre Huis clos et l’Invitée…) et, en 1937/38, au moment de l’action, ne sont pas révolutionnaires.

 

Le «  Théâtre et son double » d’Artaud peut paraître plus novateur.

 

Le théâtre joue son rôle dans ce roman. Françoise, au début a une conception arrêtée de des rapports humains et de la perception. En tant qu’existence séparée, elle se sent metteur en scène de ce qui l’entoure.

 

«  Au centre du dancing, impersonnelle et libre, moi je suis là. Si je me détournais d’eux, ils se déferaient aussitôt comme un paysage délaissé »

 
 
 

Tout ce à quoi elle ne pense plus, disparaît sans laisser de trace, croit-elle.

 
 
 

Elle a un souvenir récurrent : enfant, elle aperçut un veston pendu à une patère, et le prit pour une personne vivante, avant de s’apercevoir avec angoisse, que c’était un objet «  qu’il n’était rien pour lui-même ». Elle tenta alors de lui insuffler la vie en lui parlant , ne pouvant supporter cette découverte.

 
 
 

Or, ce veston reparaît dans les créatures que Pierre incarne et qui ne sont rien pour elles-mêmes.

 

C’est pourquoi, pense t’elle, elle a en Pierre une conscience absolue. Elles s’imaginent qu’ils pensent les mêmes choses et sont deux dans un. Ils se disent tout, et nul ne fait quelque chose sans penser à l’autre. I
ll s’agit là d’un pacte qui peut paraître contraignant mais représente pour Pierre,  qui a de nombreuses aventures, un arrangement pratique.

 
 
 

Malgré une existence qu’elle espère riche et remplie, Françoise s’ennuie. C’est ainsi qu’elle s’entiche d’une très jeune fille de 17/18 ans qui vient de Rouen, Xavière, qu’elle reçoit quelques jours et emmène danser dans un night club. Xavière n’a rien qui puisse intéresser Françoise : sans culture, sans curiosité, , n’ayant d’autres conversation que ses haines et ses enthousiasmes soudains pour un mot, un objet , une quelconque futilité.

 

Françoise, cependant la présente à Pierre. On peut penser qu’elle veut lui procurer une maîtresse, dont elle "saura tout" et  qu'elle va pouvoir contrôler.

 

Xavière refuse les propositions que lui fait Françoise de la faire embaucher ici ou là par une de ses amies.

 

«  En somme, qu’est-ce qui vous intéresserait ? Faire des études, du dessin, du théâtre ? »

 

Je ne sais pas dit Xavière. Rien de spécial. Est-ce qu’il faut absolument faire quelque chose ? demanda t’elle avec un peu de hauteur.

 

-   Quelques heurs de travail ennuyeux, ça ne me semblerait pas payer trop cher votre indépendance…

 

-    Xavière fit une grimace de dégoût :

 

-    Je hais ces marchandages : si on ne peut pas avoir la vie qu’on désire, on n’a qu’a ne pas vivre.

 

Nous voyons que d’emblée, Xavière parle en maître. Le propre de l’esclave de Hegel c’est qu’il travaille, pour le maître à qui  tout doit être donné. Toutefois, dans les premiers temps elle manifeste surtout son pouvoir de dénégation, lequel est propre à l’esclave.

C'est ce que l'auteur veut démontrer. 

 
 
 

Françoise croit qu’elle va exercer une influence absolue sur Xavière, la façonner entièrement comme elle le ferait de l’enfant qu’elle n’a pas l’intention d’avoir.

 

 Le couple  installe Xavière à Paris et l’entretient, faisant mine de croire qu’elle évoluera.

 
 
 

Ce qui advient alors, apparaît vite comme une sorte de délire ou du moins d’obsession amoureuse. Françoise et Pierre passent de plus en plus de temps avec Xavière, non contents de l’entretenir, ils s’acharnent tour à tour à vouloir l’amuser, lui arracher un sourire, passent au peigne fin toutes ses déclarations, et même ses moues, ses expressions, pour tenter de les déchiffrer.

 

Françoise pense qu’elle a rencontré une conscience qui lui résiste, qui est entièrement autre.

 

Pierre imagine de créer un « trio sacré » Françoise, Xavière, et lui. Ce trio se consacrerait à lui-même, chacun des membres aux deux autres pendant cinq ans. C’est en somme le «  Grand Jeu » mais à la manière existentialiste, soit une folie qui se donne pour raisonnable, qui ne cesse de se trouver des alibis.

 

Cette symbiose  est le mode particulier à Françoise d’avoir des relations humaines.
Elle ne conçoit aucune distance entre elle et l’autre.

 

Si bien qu’autrui n’est pas pour elle l’intermédiaire entre soi et soi-même, pas la possibilité d'une humanité. Soit autrui ne doit faire qu’un avec elle (Pierre), soit autrui la rejette comme non humaine.

 

«  Xavière ne renonçait jamais. Si haut qu’elle vous situât, même lorsqu’elle vous chérissait, on restait un objet pour elle. »

 

 Françoise va envisager de tuer Xavière, d’abord en pensée, puis sérieusement. : C’est elle ou moi. Elle ne la pense pas en terme de simple rivale ( à moins que le simple sentiment de jalousie soit suffisamment fort pour la déposséder).
  Xavière est une menace pour sa vie. Elle existe indépendamment de Françoise, et cette dernière le ressent de façon intolérable. Elle est devenue l’esclave de Xavière. Doit s’assurer que Xavière pense des choses tolérables pour sa conscience à elle, sinon elle capitule et doit penser la même chose que la jeune fille.

 

Ainsi Xavière pense que Françoise l’a trahie en lui « prenant  ce joli garçon Gerbert, talentueux montreur de marionnettes."

 

 La donne a changé : les deux femmes  se querellent pour un autre.
Pierre, lui, s’est retiré du jeu…

 

Françoise est donc un traître tant que Xavière ne change pas d’avis.

 

Il lui faut supprimer Xavière pour supprimer cette pensée. Etrange folie qui s’empare de Françoise. L’autre s’est mis à exister réellement pour elle. En termes hégéliens Xavière est devenue le «  maître du maître » et Françoise lui est entièrement soumise, on le voit jusqu’à la possession.

 

«  Qu’a fait Xavière ? Que fera t’elle ? Que pense t’elle ? Pourquoi ? Soir après soir, l’obsessions renaissait aussi harassant, aussi vaine, avec ce goût de fièvre dans la bouche, et cette désolation du cœur, et cette fatigue du corps sommeilleux. Quand les questions auraient enfin trouvé une réponse, d’autres questions toutes pareilles, reprendraient la ronde implacable : que veut Xavière ? Comment ? Pourquoi ? Il n’y avait aucun moyen de les arrêter ».

 
 
 

Toutes ces considérations philosophiques ne pourront cependant faire oublier que, dans cette histoire, l’homme se retire, laissant les deux femmes en état de conflit mortel, ce que Xavière ignore, bien que la situation finisse par la gêner.

 

Derrière Xavière, qui obsède Françoise, n’y a t’il pas Pierre, n’est-ce pas lui qu’elle voudrait tuer ? Ne s’est-elle pas trompée de cible ?

 

La dernière page refermée, beaucoup de question, d’un récit riche et ambigu, restent en suspens.

La seule chose de sûre, c'est que le couple Sartre-Beauvoir, tel qu'il est montré ici, suppose à l 'évidence  un seul maître, et c'est l'homme, qui se retire du jeu, avant les problèmes qu'il a lui-même engendrés,  ne l'atteignent. 

Simone de Beauvoir a toujours douté que l'égalité entre homme et femme se ferait réellement. 

 
 
 

Pour lire le témoignage d’une Xavière qui a survécu, Bianca Lamblin « Mémoires d’une jeune fille dérangée ».

 
 
 
 
 
 
 

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Published by Dominique Poursin - dans Lectures romans, nouvelles
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commentaires

sylvie 21/01/2010 17:17


Bravo pour ce beau commentaire, d'un texte' que j'ai lu il y a longtemps. Je n'en avais retenu que l'ambiguité malsaine d'une drôle de relation triangulaire, mais ta lecture ravive l'intérêt que
j'avais pu porter à ce texte.


Dominique Poursin 21/01/2010 19:01


C'est vrai que cette relation est malsaine! Car ce ménage à trois n'a pas été bien vécu dans la réalité, même si elle fut moins tragique que la fiction. Mais Simone de Beauvoir a eu bien du talent
pour mettre cette histoire en scène, en mesurer les diverses implications,  et en imaginer les conséquences possibles.
C'est à mon avis sa meilleure oeuvre avec le Deuxième sexe.


Posuto 09/01/2008 11:30

J'ai bien envie de lire ce roman et ça ne me serait pas venue à l'idée sans ce billet.Merci du tuyau, de la mise en perspective et de l'allèchement. (j'étais prête à ne retomber que dans le 2ème sexe , ce qui au final est presque réducteur par rapport à l'oeuvre de cette femme (j'ai dit presque, hein ! J'ai été éblouie par le 2ème sexe, pourvu que l'anniversaire de Simone le remette dans les mains de nouveaux lecteurs ! Les choses n'ont pas vraiment changées depuis sa sortie, ses idées me semblent toujours aussi neuves)Kiki

Dominique Poursin 09/01/2008 18:33

Réducteur ? je n'en sais rien !  Le deuxième sexe, on peut le relire avec profit, à mon sens. Non, rien n'a vraiment changé, hélas !  Et je suis prête à relire ce livre aussi.Je n'ai pas lu Les Mandarins ni La Force des choses. Du point de vue, de son oeuvre de fiction, seul "  L' Invitée" m'a réellement plu. Je trouve Les "Mémoires" ennuyeux, et d'autres romans tels que "Les Belle images" ou " La Femme rompue" pas très convaincants.Dans l'ensemble, Beauvoir reste une figure incontournable.

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