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8 mars 2008 6 08 /03 /mars /2008 00:02

Un jour de février 1966, un mois avant mes treize ans, ma mère entreprit de m’expliquer comment se produisaient les relations sexuelles, supposées procréatrices, entre sexes opposés.

 Elle se jeta à l’eau, suite à un épisode du feuilleton radiodiffusé « Noëlle aux quatre vents » que nous écoutions sur France Inter et qui me remplissait d’une mauvaise exaltation, qu’elle augmentait par ses attitudes maniérées et ses emphases verbales. C’était une histoire d’amour romanesque où le cœur de l’héroïne balançait entre un instituteur sérieux et économe dans un trou normand et un beau pianiste grec dispendieux, (c’est à dire, entre un mari procréateur et une aventure érotique), une histoire édifiante car le beau grec subissait un accident qui le privait de L’usage de sa main droite, et une histoire désespérée, car l’instituteur tentait de se suicider dans sa province pour faire revenir Noëlle, ce qui laissait la pauvre héroïne confrontée à l’impuissance de l’un comme de l’autre, et privée tout autant de la sécurité d’un époux stable que des joies de la chair…

    Selon ma mère, Noëlle était coupable d’aimer  le Grec (ce  qui suggérait qu’elle puisse se mal conduire), et l’acte sexuel était une chose insoutenable, que l’esprit ne pouvait que rejeter, sauf si l’on s’avisait de penser que Dieu l’avait voulu. L’horreur que nous inspirait la bestialité de l’acte s’atténuait alors en une sage acceptation que la certitude d’obéir au Seigneur rendait douce, d’autant que le bonheur de la maternité nous faisait oublier ces moments pénibles.

Ma famille était conservatrice et hypocrite, les femmes se présentaient toutes comme des parangons de vertu, on disait tout haut que le mariage supposait que l’on s’aime, alors que la plupart des unions célébrées étaient forcées, soit par une grossesse, soit parce que l’on ne voulait plus entretenir la fille et qu’on la mariait, et ces choses-là les adultes les chuchotaient assez fort pour que les plus jeunes puissent comprendre à demi-mots et que ça leur serve de leçon… je vivais dans ce monde là en 1966.  

 

Le médecin de famille, lui, salua ma puberté avec enthousiasme, et me fit savoir que, bientôt, je serais une jeune fille et il pourrait me prescrire la pilule pour éviter d’avoir des enfants non désirés. Ma mère fut choquée par ce discours, et ce médecin perdit une cliente.

 A la même époque Antoine chantait : « il faut mettre la pilule en vente dans les Monoprix ».

Tout ce que les adultes ne disaient pas, je ne tardai pas à l’apprendre dans une émission de radio psy (Ménie Grégoire, ça ne fait aucun doute), que je commençais à écouter incognito. 

On lisait la lettre d’une femme mariée qui se plaignait : « si je dois « la » prendre je n’aurais plus de raison de refuser, ce sera l’enfer »  une autre : « bien sûr que les hommes encouragent ça, c’est tout bénéfice pour eux… » Et l’animatrice commentait, ou conseillait je ne sais quoi, j’étais trop occupée à réfléchir sur ce que de telles paroles pouvait signifier.

D’après ces émissions les rapports avec les hommes, dans le mariage et en dehors, avec ou sans contraception, étaient un vrai fléau. Une femme qui prenait du plaisir avec des hommes se faisait « avoir », ils se foutaient de sa gueule. Si elle tenait à un homme, elle ne tardait pas à être abandonnée. Si c’était lui qui l’aimait, elle était prisonnière. Séduire, avoir du plaisir, était un devoir dans le mariage (si on était frigide, on était coupable), et pouvait être agréable en dehors, mais avec l’inconvénient, soit t’es abandonnée, soit t’es prisonnière. Avoir un enfant était problématique, soit le mari en était jaloux et devenait impossible, soit il se détachait de sa famille pour prendre une maîtresse.

Le plaisir était rare (et cher payé), l’amour impossible. Il ne fallait pas non plus s’abstenir,  car on  s’ennuierait, et l’ennui est un péché aussi, sous le nom de « paresse ».

Génial, la vie de femme  dites donc !!

 
   

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commentaires

canthilde 30/04/2008 00:00

Dur d'aborder sa vie d'adulte de cette façon ! Je ne suis pas sûre qu'un peu plus d'une vingtaine d'années plus tard, les "explications" que j'ai reçues étaient beaucoup plus épanouissantes. L'inculquation aux femmes de leur "rôle" se fait indirectement mais il se fait toujours, et c'est toujours le même qu'on leur propose...

Dominique Poursin 30/04/2008 09:18


Ah oui je suis bien d'accord! Il y a une apparente évolution du vocabulaire, de la présentation des données, mais dans le fond, le résultat est le même. Aucun changement profond n'apparaît dans la
façon de considérer les femmes.


PauleM 16/03/2008 15:34

Je sais bien que l'on a inventé ces journées de vaine commémoration pour les minorités, mais je préfère être plus positive, et me dire que l'homme mâle, autre minorité de ce vaste univers, n'a pas ce privilège! Quant à cette "lutte sans merci", n'est-elle pas à tout prendre commune aux deux sexes?

Dominique Poursin 17/03/2008 17:46

C'est juste, il y a beaucoup de femmes contente de leur sort, et j'en suis bien aise! je ne parlais que de ma modeste expérience.

dasola 08/03/2008 18:07

Et bien dites donc, Dominique, 4 billets (très différents) en 1 jour, ça s'arrose. Pour en venir à la journée de la femme, c'est quand même malheureux qu'au 21ème siècle, on en soit encore là, à célébrer la femme pendant une journée et les 364 jours restants alors ? Sinon, n'oublions pas que dans les années 50 et 60 en dehors de la sexualité, les femmes devaient demander la permission à leur mari pour travailler et avoir un compte en banque. Ce n'est pourtant pas vieux cet état de fait.

Dominique Poursin 08/03/2008 20:47

Eh bien Dasola, je vais vous dire , je craignais de laisser ce billet que vous venez de lire en page d'accueil, par peur qu'il ne déplaise, et je l'ai recouvert avec d'autres qui n'étaient pas prévus pour aujourd'hui.Je ne voulais pas non plus qu'il n'apparaisse pas...  Certes, vous avez raison de le souligner, la servitude féminine ne se réduit pas à  la vie sentimentale, tout est lié...Je crois que de nos jours, pour vivre une vie qui en vaut la peine à ses yeux, une femme doit  cummuler  plusieurs qualités indispensables,  avoir son indépendance fiancière, ainsi qu'une indépendance d'esprit, savoir se faire respecter, savoir combattre, car il faut livrer une lutte sans merci.

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