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8 septembre 2006 5 08 /09 /septembre /2006 16:23

Sans toit ni loi : Agnès Varda, 1986.


Un grand film sur l'exclusion.


    Il se présente comme une enquête sur une jeune fille de 18/20ans découverte morte dans un fossé en hiver le lendemain du mercredi des Cendres dans un petit village proche de Montpellier. Personne n'étant venu demander le corps, on interroge tous ceux qui l'ont rencontrée dans les derniers mois.

Mona (Sandrine Bonnaire) était une clocharde ( en 1985,on commençait à employer le terme SDF donc, sans toi(t) ni loi). Si elle vivait sans toit, c'est qu'elle endurait une situation d'exclusion, refusant toute relation avec l'autre .  On retrouve un grand nombre de gens qui ont croisé sa route, rencontres brèves la plupart du temps ; mais dans plusieurs cas le contact a duré de quelques heures à plusieurs jours. Avec un autre vagabond dans un manoir squatté par lui ; avec un marocain vigneron ; avec une spécialiste de l'écologie.


     Mona est une jeune fille qui marche vers sa mort : c'est aussi l'argument d'un autre film d'Agnès Varda,  tourné vingt ans plus tôt «  Cléo de cinq à sept ».

Dans "Cléo" , l'angoisse est forte mais la mort n'est pas certaine .

La venue de  l'été (21juin) remplace l'hiver de Sans toit ni loi (mercredi des Cendres en février) la blancheur et la blondeur de Cléo s'oppose au noir et à la crasse de Mona.  On note  de longues déambulations et des rencontres épisodiques dans les deux cas et l'angoisse de la mort taraude également les deux jeunes filles. Les deux films similaires et opposés. Le même personnage repris en « noir ». L'errance rurale à la place de l'errance urbaine. Le temps de l'histoire : deux heures pour Cléo( dont l'histoire était vécue en temps réel) et deux mois pour Mona, ce laps de temps étant reconstitué par l'enquêteur.


Ce parallèle  me dit que «  Sans toit ni loi «  n'est pas strictement un film sur les SDF  et leurs conditions de vie ; bien davantage sur l'exclusion et la mort . Dans Mona, il y a « non » et « nom » c'est-à-dire « non nommée ». C'est aussi le diminutif de Simone et  « Nomos = la loi. »

L'observation des derniers mois de Mona jusque dans les petits détails, le type de documentation que cela suppose de la part de la cinéaste en fait pourtant aussi bien un film réaliste (voire hyperréaliste).

-L'enquête en flash-back met en évidence le refus de la cinéaste de lui fabriquer un passé et donc des raisons  de faire la route ( pathologie, utopies) , elle ne s'est pas confiée aux personnes qu'elle a rencontrées, n'a pas répondu aux questions de  l'écologiste ou du philosophe devenu berger à propos des raisons qui l'auraient mises sur la route.


Elle revendique sobrement  et assume son existence de survie que nous savons ne pouvoir être un choix. Mona n'a aucun papier d'identité, on ne sait rien de sa famille, elle dit au « berger » avoir été secrétaire et à Mme Landier l'écolo, avoir eu un bac G. Elle précise « ça m'a fait chier d'être secrétaire » et au berger : «  si j'avais comme vous fait des études je ne m'emmerderais pas à garder des moutons ». Cette remarque ( qui vise au passage les « retours à la nature » et « bons sauvages » dont on commençait à mesurer l'utopie en 1985) doivent suffire à expliquer sa situation.

Les contraintes insupportables d'une vie médiocre et sans espoir vouée à des taches répétitives, le peu d'intérêt des contacts noués avec autrui l'ont déterminée à la solitude «  Seule, c'est bien » répète t'elle plusieurs fois. Mais la solitude  se paie cher  ; elle génère l'exclusion.

Cette élimination, on ne sait comment elle a commencé : refus des autres, et rejet de cette personne par autrui sont simultanés, réciproques. La sanction peut en être  le vagabondage tel que le subit Mona..    

Les témoins interrogés sur leur rencontre avec Mona sont mis en scène .Au moment où ils parlent ils sont dans une situation toute personnelle ( chez eux «  en situation ») .De leur paroles naît une reconstitution des faits en son et images. Ces témoins sont donc tous des personnages à part entière. Quelques uns des témoignages mis en scène précèdent les récits de la rencontre avec Mona.


On peut retenir  les rencontres les plus longues :

La plage : au début Mona campe sur la plage et se lave à la mer (ce sera la dernière fois qu'elle aura l'occasion de se laver) . Seule, elle est encore assez belle. Elle refait son sac et marche sur la dune. Nous voyons cela juste après la découverte du cadavre de Mona. C'est le premier flash-back.

Le « berger » : il  s'agit d'un couple qui a voulu retourner à la terre comme c'était la mode dans les années 70 et qui a persévéré. A présent cela étonne mais certains de ces intellectuels  ont choisi cette vie. Le « berger » ancien professeur, a une femme et un enfant. Il recueille Mona lui offre l'hospitalité et même lui donne une  possibilité de sortir de l'errance . Elle pourrait rester avec eux, s'installer dans une caravane, qui se trouve sur sur leur domaine. Mona accepte surtout parce qu'il fait froid.

Peu avant elle a trouvé de la neige autour de sa tente un matin et s'en est d'abord émerveillée:  elle est encore jeune.

Elle ne passe que deux jours dans la caravane . Elle lit : la lecture pour ces nouveaux bergers  devenus travailleurs  qui ont dû justement y renoncer, est devenu un acte antisocial. Mona devait s'installer et commencer à cultiver , aider la maîtresse de maison, elle lit, provoquant chez les nouveaux bergers un sentiment de frustration et l'homme la chasse.

l y a désaccord idéologique. Mona ne comprend pas pourquoi on mène une vie de galère « après avoir fait des études ».  Il commente ainsi son bef rapport avec Mona : « elle n'a ni projet, ni désir, ni but... elle est inutile et fait le jeu du système qu'elle refuse » .

Le berger est carrément  évangéliste : «  on t'a donné un arpent de terre et tu n'en a rien fait » ( parabole des talents : à celui qui n'a rien, il sera retiré même ce qu'il a : ce talent qu'il a conservé et n'a pas monnayé comme les aautres et que le maître lui retire, voyant qu'il ne l'a pas fait fructifier : talent non monnayable. On ne peut se vendre pour gagner sa vie : on est rejété, exclu.

Ceci ne prend pas en compte le fait que, exclue, Mona n'a pas le choix. Elle ne peut faire le jeu social ; ni monnayer son travail contre de l'argent et s'installer, ni bavarder ce qu'il faut pour que les gens soient sympathiques avec elle. Elle ne peut s'intégrer. Il y a impossibilité. Le spectateur lui-même peut ne pas le comprendre : Mona  assume son existence de manière à ne pas passer pour une victime.

La mise en scène  montre les deux visages de la jeune fille. 1) Mona est belle, fière et rebelle ; elle assume son existence : la façon de la filmer  la transcende surtout lorsqu'elle marche ( dans la neige, sur la dune, dans des terrains vagues) ces déambulations sont magnifiques. 2) Mona est misérable, elle ne se lave plus après son bain dans la mer, elle est repoussante, son « discours » de refus, discours bref, quelques mots pour dire non, ne trahit que sa déchéance.  On nous montre les détails sordides et réalistes : manger des sardines à même la boîte, casser ses bottes.


Le berger avait tout de même recensé les désavantages de cette vie «  tu dépends du mec qui ne te prend ou ne te prend pas. S'il te prend sans t'emmerder, tant mieux... »

Juste après cette rencontre, elle se fait violer.

Toutefois le viol véritable c'est à la fin du film lorsqu'elle est poursuivie par des jeunes gens grimés pour la «  Fête des Paillasses » c'est-à-dire du Mardi Gras et des Cendres, qui l'agressent et lui jettent du vin : cette agression est à la fois réelle et inoffensives dans l'intention.  Il s'agit d'un rituel dionysiaque violent, perpétré à la suite du Mardi Gras (jour où l'on sacrifie une victime)  et qui a ses lois mais ne vise pas à violenter autre que symboliquement. Toutefois Mona est affaiblie et transie, saisie par la panique. La victime sacrifiée ce sera elle.

La condamnation du berger et l'altercation violente sont une étape dans la chute de Mona.


La rencontre avec Mme Landier

C'est aussi une bourgeoise qui s'occupe de la nature : elle prend  Mona en stop lui pose des questions auxquelles la jeune fille ne répond que par monosyllabes (ses manières peu engageantes détermineront sans doute la sévérité de Mme Landier à son égard). Elle lui  explique que les ormes ont disparu de la région et qu'elle lutte contre cette maladie qui détruit aussi les platanes, emmène Mona au restaurant, mais ne la prend pas chez elle et l'abandonne au coin d'un bois.

Symboliquement, Mme Landier sera punie. Rentrant dans sa salle de bain, elle s'électrocute avec les lampes. On la croit morte. L'intervention de son ami l'agronome la sauve.  Ce même homme est piégé par son épouse (qui déteste Mona sans l'avoir vue) et le pousse à envoyer sa vieille mère à l'hospice pour récupérer un grand appartement : c'est l'un des intrigues qui parsèment le film : Mona n'y a pas sa place ; elle n'a sa place dans aucune intrigue, n'habite nulle part, est seule : les gens impliqués, installés, mariés, en ont : ces histoires de mœurs vont et viennent en contrepoint du cheminement  sans but de Mona.


Une femme mariée s'écrie à son mari en parlant de Mona qu'elle l'envie de sa liberté, elle qui s'est laissée coincer par le mariage.

La liberté de Mona je la vois dans quelques instants de grâce, glanés ici ou là,  arrachés à  son quotidien, Son choix d'existence n'est que servitude, contrainte, et souffrance.



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Published by Dominique Poursin - dans Cinéma
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commentaires

ta d loi du cine 30/04/2008 20:43

Je me souviens avoir vu ce film au moment de sa sortie. Il ne m'avait pas plu à l'époque: j'étais sans doute encore "trop jeune", je voulais des histoires compréhensibles, avec un début, un milieu et une fin (si possible qui se finisse "bien" et pas en "queue de poisson"). Je pense que, à l'époque, j'aurais été bien incapable de l'analyser aussi à fond que vous le faites.

Dominique Poursin 30/04/2008 21:09


Je l'ai regardé plusieurs fois en prenant des notes. C'est une cassette vidéo, pas un DVD, mais enfin ça permet de connaître un peu mieux.
J'ai acheté la cassette en 1988. J'ai tout de suite aimé le film mais ce n'a pas été le cas de ma famille; leur premier et dernier mouvement  fut le rejet pur et simple. Je crois que ce n'est
pas un film agréable; cependant je suis intéressée  par  le phénomène  de l'exclusion tel que le  voit Agnès Varda. Et sur l'exclusion de toute manière!
Récemment un autre film sur l'exclusion" la Mort de Dante Lazarescu" est passé sur une chaine que je n'ai pas. j'ai regretté...


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