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4 juillet 2006 2 04 /07 /juillet /2006 18:04

Essai publié au Seuil en 2005.


« Chien » est pris dans son sens étymologique, relativement à l'école de  philosophie des Cyniques. Notre société pâtit, selon Eric Dupin, d'une culture du cynisme sous la forme de la dérision absolue. Dans un premier chapitre «  Du kunisme au cynisme » il  présente deux  positions : Peter Sloterdijk qui, dans sa «  critique de la raison cynique »  différenciait le cynique moderne et l'antique. Le premier «  original solitaire doublé d'un moraliste provocateur et obstiné » a donné un produit dégénéré : le cynique moderne conformiste, amoral et décomplexé. D'où le terme « kuniste » pour désigner les bons cyniques, «  expression d'une intelligentsia déclassée et plébéienne ». Michel Onfray, lui aussi oppose cynisme ancien et moderne (in « Cynismes » Grasset, 1990). Au nom d'un hédonisme  revendiqué, il veut s'appuyer sur le « kunisme » pour lutter contre le « cynisme vulgaire » des temps présents.


Eric Dupin n'est pas sûr que Diogène soit l'expression d'un cynisme noble par rapport à celui qui sévit aujourd'hui. Pour y voir de plus près, il fait un historique du cynisme antique, de ses célèbres figures, de son influence.


Il campe la figure d'Antisthène, disciple antagoniste de Socrate, père du cynisme antique, qui officiait dans le gymnase des Cynosargues «  chien agile » ou «  A l'enseigne du vrai chien », pour aborder celle de Diogène de Sinope, son meilleur élève. « Look savamment négligé, articulé autour des quatre B : Barbe, Bure, bâton et besace » citant Léon Paquet «  Les Cyniques grecs » LP, 1992(qui est l'ouvrage de référence le meilleur en poche sur le sujet).

Il rappelle qu'Alexandre le Grand vint voir Diogène et lui dit « Demande -moi ce que tu veux » à quoi le philosophe répondit « Enlève-toi un tout petit peu de mon soleil »

Antisthène était adepte de la masturbation pour éteindre le désir sexuel, car le kunisme signifiait rejet radical de toute civilisation. Socrate moquait Antisthène qui se promenait avec un manteau usé l'accusant de ce qu'on appellerait à présent snobisme (« Ne va tu pas cesser de faire le beau devant moi ? »).

En -327, Diogène meurt. Sa doctrine est à la mode sous l'Empire romain qui le tient pour «  le philosophe populaire par excellence celui des modestes de la cité »


A la Renaissance, Montaigne salue la sagesse des Cyniques, au siècle des Lumières, Rousseau admire leur naturalisme radical et Diderot s'inspire de Diogène pour le « Neveu de Rameau ». Les Cyniques intéressent le monachisme, les ordres mendiants du Moyen-Age, les réformateurs au 16eme siècle, certains révolutionnaires au 18eme et 19eme siècle. On est un peu surpris qu'ils aient été pris au sérieux par tant de bons esprits ; on les croyait à vrai dire davantage provocateurs que philosophes.

Pour ce qui est de la doctrine, elle repose sur l'individu contre la société : « Etre à soi-même sa propre norme, ne pas chercher ailleurs, dans une quelconque transcendance le principe qui fonde l'agir ».

Le Cynique prône l'abstention à l'égard de l'engagement politique familial ou social. Il s'efforce de faire le contraire de ce qui est dans les usages, pratiquant la dérision comme arme de destruction de toutes les valeurs. Choix de l'anthropophagie, inceste, communauté des femmes et des enfants, liberté sexuelle totale... cela est en contradiction avec les conseils d'Antisthène de se masturber pour supprimer le désir.

Les Cyniques de l'Antiquité ressemblent étonnamment à ceux qui sévissent dans la société actuelle. On y observe un effritements des identités collectives, un hyperindividualisme guidé par le calcule immédiat. C'est dans la figure du soixante-huitard que Eric Dupin reconnaît les pires cyniques «  cette génération passée du col Mao au Rotary ».

Le reste du livre épingle tous les  cyniques et leurs honteuses pratiques qui ont choqué Eric Dupin chez ses contemporains, dans les domaines de la politique, de l'art de la littérature etc.

Il commence par Serge July (Eric Dupin était journaliste à Libé) « qui symbolise cette révolution détournée en involution. L'Agitateur de la Gauche prolétarienne, auteur avec Geismar de « Vers la guerre civile » n'est pas un honorable patron de presse d'un titre contrôlé par Edouard de Rotschild. Sa vérité est celle du moment présent ». L'inventaire des fâcheux se poursuit avec Mitterrand « qui embrasse la gauche pour mieux l'étouffer, prétend lutter contre le capitalisme et ne pas y croire ». Suit Tapie, un affairiste au pouvoir que Mitterrand utilise pour boycotter Rocard, et le nouveau modèle représenté par Sarkozy, « insatiable appétit du pouvoir qui s'affiche comme tel », maintenant on ne cherche plus une excuse politique à vouloir occuper la première place.

 Rappel du « Grand Inquisiteur » des Frères Karamazov, (cet homme arrête Jésus qui vient de ressusciter une fillette à Séville : «  pourquoi es-tu venu nous déranger ? je te ferais brûler comme hérétique ». Il est  un modèle de ce cynisme qui plaît aux sociétés modernes.

. Dans le domaine de la culture (chapitre « Chacune se la joue ») Dupin  a été offusqué par la façon dont Arnaud Desplechin a utilisé la vie de son ex-amie, comme elle l'a révélé, pour son film «  Rois et reine ». On pourrait arguer que l'artiste, contrairement à Dieu qui crée la chose et les moyens de la chose (« Dieu n'est pas un artiste » disait Sartre), a toujours besoin d'un matériau préliminaire, d'un palimpseste, et il se voit souvent obligé de le chercher dans sa propre existence et celle de ses proches : c'est ce qu'il connaît le mieux comme contenu. Ce n'est pas du cynisme, c'est du bon sens.

Lancé contre le « nihilisme artistique », Dupin attaque l'art contemporain. Mon ancienne prof d'esthétique Anne Cauquelin le rattache à la doctrine stoïcienne,( une certaine idée du vide, un dépouillement, la négation de la permanence...) pour Eric Dupin ce sont les Cyniques qui l'inspire.

«  Wharol réintroduit le néant au cœur de l'image. Fait de la nullité et de l'insignifiance un événement qu'il transforme en une stratégie fatale de l'image. » Jean Baudrillard «  Le Complot de l'image ». Pour Jean Clair «  Abandon de la fonction symbolique et repliement subjectiviste de ses auteurs ». Tous pourraient avoir raison ; on dirait que c'est affaire d'interprétation ...subjectiviste.

Tout de même Dupin n'a sans doute pas tort de dénoncer les pratiques de Gunther Von Hagens, médecin anatomiste qui  a inventé un processus de conservation des cadavres la plastination et exhibe des corps plastifiés découpés, coloriés, agencés, au cours d'expositions, des corps de condamnés à mort chinois qu'il achète à bas prix à l'administration.

Les cas de cynisme qui font l'objet du livre sont extrêmement nombreux ; pêle-mêle, le juge Burgaud, la fièvre élitiste des meilleurs lycées, Roland Dumas ses bottes et ses comptes en banques, Catherine M. auto propagandiste, Baudrillard pour qui tout est virtuel, « obsession du Mal radical qui se réduit à une idée du Bien... », Josyane Savigneau, le tsunami qui fait tant parler parce que des riches en sont morts à côté des pauvres... fin du livre. Que propose Eric Dupin ?

Encore une fois « définir un nouvel humanisme » ! 



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