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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 23:00

le-Nom-de-la-rose.jpg

 

             Publié en 1980, le premier roman d'Eco fut traduit en français  deux ans plus tard aux éditions Grasset. Il fut un succès de librairie et  reçut le prix Médicis du meilleur livre étranger.

 

Jusque là Eco, professeur de sémiologie à Bologne, n'avait écrit que des ouvrages de critiques littéraires utilisant les découvertes linguistiques, les plus lus étant «  Lector in fabula » et «  « L'œuvre ouverte ».

 

Ce premier récit inaugurait une carrière de romancier prolixe, phénomène rare chez les linguistes. Actuellement, Eco a publié «  La Reine Luana » toujours dans la même veine, mêlant les  genres, aventure, histoire, et intrigue plus ou moins policière. Dans chacun de ses romans ( il en a publié 5 ou 6)  on est sûr de s'instruire sur un sujet donné.


Je lis peu de romans historiques, celui-là pourtant fut un véritable régal. D'une lecture apparemment facile et agréable, il ne s'est pourtant pas donné à moi tout entier la première fois, et, la dernière page tournée, restait une belle promesse. Ce qui est la condition idéale pour une, ou plusieurs relectures, voire pour une lecture attentive avec beaucoup de notes.Ici j'en ai tiré quelques vestiges.


A la fin de sa vie,  Adso de Melk, moine franciscain, rédige un épisode de son adolescence qui dura sept jours et le marqua pour toujours.


En novembre 1327, il accompagne Guillaume de Baskerville,  dont il est le novice, dans une abbaye bénédictine, en Italie du nord. L'ordre franciscain a envoyé Guillaume là-bas pour  organiser une rencontre  entre les  envoyés du pape Jean XXII, et les représentants de l'empereur Louis de Bavière,  qui doivent tenter de résoudre des conflits politico-religieux.

Arrivé à l'abbaye, Guillaume explique au moine cellier comment retrouver son cheval, et lui fait la description de l'animal, qu'il n'a jamais vu, des raisons pour lesquelles il a dû partir, et du lieu où il s'est rendu. Le lecteur reconnaît alors Guillaume pour un détective. Ce passage parodie ouvertement le Zadig de Voltaire. "Baskerville" désigne  aussi  le livre de Sherlock Holmes.

Le lecteur se trouve d'emblée  dans un espace d'intertextualité ludique, contrairement au narrateur Adso qui restera le naïf de l'histoire.


L'abbé Abbon, chef de l'abbaye, qui les reçoit, est affolé : le jeune moine Adelphe d'Otrante a été retrouvé mort au pied de la tour.

L'abbaye comprend une tour carrée dont chaque angle est interrompu par une tourelle octogonale.

Ces données nous orientent vers le roman gothique (Otrante, château, mort mystérieuse...)

Adelphe était enlumineur.

Guillaume s'intéresse vivement au crime, ainsi qu'à la bibliothèque de l'abbaye au-dessous des cuisines, où travaillait Adelme l'enlumineur. Dans le scriptorium, il apprend, du moine Béranger, qu'Adelme s'est jeté du mur d'enceinte et qu'un éboulement l'a fait glisser au pied de la tour.

Avec le vieux Jorge, conservateur aveugle de cette bibliothèque, l'atmosphère est tendue : cet homme ferme sa bibliothèque de l'intérieur, refuse l'accès à certains livres qu'il juge « impies » et qui, par exemple, font l'apologie du rire. Le rire vient du Malin.

Venantius, moine traducteur de grec, affirme, contre l'opinion de Jorge,  qu'il existe un traité du rire dont l'auteur est Aristote.Guillaume confie à Adso qu'il a accepté la mission diplomatique afin de consulter ce livre qu'il recherche depuis longtemps...

Le lendemain un autre moine est découvert  mort, dans une cuve emplie du sang d'un porc tué la veille... et ce n'est pas fini !


La suite de cet article intéressera surtout ceux qui ont lu le livre.


En plus de son enquête,   Guillaume reçoit  les visiteurs dont il doit organiser la rencontre. Parmi eux, Bernard Guidoni, inquisiteur de renom,  s'enchante de ces crimes, et désigne comme hérétiques deux moines de l'abbaye.  Ce personnage est un obstacle de taille à l'enquête, et force Guillaume à  préciser ses idées dans le domaine de l'éthique.

En effet il fut lui aussi un inquisiteur « qui  se trompait » et a révisé ses positions. A présent il est opposé aux actes de bravoure inutiles, et ne défend pas le moine, que Guidoni fera brûler, même s'il le juge innocent.

Au terme des sept jours,  Guillaume  réussit à  faire éclater la vérité sur les crimes de sang, et à en empêcher d'autres, au prix de mille tribulations, mais n'obtient pas ce qu'il désirait avant tout...

Adso reçoit de lui plusieurs  messages à méditer de l'aventure, d'abord un fort penchant pour le scepticisme. La passion de l'assassin pour une vérité unique, son fanatisme, le transforme en antéchrist alors qu'il croit servir Dieu. L'unique vérité est d'apprendre à nous libérer de toute passion pour nous approcher de la  vérité.

Le lecteur est un peu surpris qu'Aristote fasse figure de danger public. Dante, qui était chrétien, le considère comme un de ses maîtres. Mais Guillaume se méfie  des fictions et n'aime pas l'auteur de la Divine comédie. Guillaume a lui aussi ses limites.

Le vieux Jorge est à mon sens le vrai héros du livre, un héros tragique. La machine dramaturgique en œuvre dans le roman, le pathétique, l'émotion (tout ce qu'Aristote exige d'un héros tragique) sont assumés par le vieux Jorge.

Adso de Melk est un personnage secondaire et essentiel. Il a « tout enregistré de ce qui s'est passé » et le redit fidèlement, y incluant ce qu'il ne comprend pas, et même ce qui ne peut l'intéresser, dans un souci d'objectivité. Pour lui donner consistance, Eco lui invente une amourette avec une fille du village.

Le roman est à grand spectacle avec de longues descriptions : scènes vues par Adso sur le portail de l'église évoquant des toiles de Bosch.


Dans "l'Apostille au nom de la rose"( livre de poche biblio), Eco  prétend livrer en même temps que ses réactions  à la sortie du roman, les secrets de fabrication de son oeuvre. Il reconnaît avoir pris Borges pour modèle du vieux Jorge. Ce personnage est très négatif...  

Titre : le nom de la rose, c'est «  tout ce qu'on veut » dit Eco, la « structure ouverte «  du titre. " la rose" est un signifiant "ouvert" qui peut recouvrer  une infinité de  contenus  ( celui qui conviendra au lecteur).

Mais ce n'est pas comme si Eco avait écrit " Sans titre"...

On peut penser à la Rose de Paracelse de Borges (histoire très curieuse d'un alchimiste qui ne veut plus de disciples...).


 Eco explique le choix du  contexte historique :

-Guillaume a reçu les leçons du philosophe anglais Roger Bacon, il le cite et porte des lunettes inventées au treizième siècle.

-Pour que Guillaume, franciscain, puisse se conduire en détective, il faut dit Eco  que « les signes soient interprétés, non pas en tant que symboles, mais en tant que traces du réel ». Cela nécessite que l'on soit au moins au quatorzième siècle, vu l'évolution de la pensée.

-Adso doit pouvoir rapporter les discussions entre Guillaume et les émissaires du pape ainsi que les argumentations théologiques.  Il ne le peut qu'à partir du 14eme siècle.

 On apprend quel conflit divise  alors les franciscains. Les uns «  les petits frères des pauvres »aussi appelés les ordres mendiants,  adoptent une conduite sévère et  vivent dans la pauvreté...Attitude que Guillaume condamne comme fanatisme.

Les trompettes de l'Apocalypse : l'assassin a copié  des détails de ce livre de la Bible, pour perpétrer ses crimes et montrer qu'il exécute la vengeance de Dieu.

Ce petit opuscule est intéressant mais ne répond pas à toutes les questions.


Cela reste un bon livre. Peut-être est-ce à lui que l'on doit cette avalanche de  romans  utilisant l'enquête policière, un contexte historique donné,  et l'ésotérisme, car Eco a lancé une mode.  Certains sont excellents, d'autres, comme les Da Vinci code, ne sont pas du tout à la hauteur...



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Published by Dominique Poursin - dans Lectures romans, nouvelles
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commentaires

camelia 15/09/2009 02:44

Je n'ai pas lu ce livre mais j'ai visionné le film, où les mots se font rares...Donc, je n'aurai qu'un seul petit comentaire: un moine inquisiteur à la facon Sherlock Holmes? Mais où était donc passé l'esprit saint?

Dominique Poursin 15/09/2009 14:46


Guillaume de Baskerville n'est pas venu dan sun esprit commercial mais conciliateur et aussi par curiosité. C'était un intellectuel, il ne vendait rien. Ni des roses, ni des camélias, ni des
indulgences.


Nicolas 26/07/2009 21:45

Très bon roman tant du point de vue historique que littéraire que policier (!). C'est minutieusement et intelligent écrit, même si en contrapartie, il faut bien reconnaître que ce n'est pas toujours d'aun accès très facile. A lire absolument, en tout cas.

Sourifleur 19/07/2009 16:24

Un très grand et beau roman à la fois historique, policier, philosophique écrit avec une érudition rare! L'adaptation cinématographique avec Sean Connery et Christian Slater est également, un chef-d'oeuvre!

Dominique Poursin 19/07/2009 21:15


j'ai d'autres livres d'Eco à  la maison dont Histoire de la laideur, et De la littérature. Je me demande quand j'aurais le temps de les lire vraiment...


Pascal Berne 02/12/2008 12:57

Bonjour !
Et merci d'avoir mis en avant ce roman que j'adooOOOoore tellement !
Je m'y étais plongé il y a 3 ans, et avais commencé à construire un "blog" dont la fonction était d'assister le lecteur (la lectrice), en essayant d'éclaircir les nombreuses difficultés que contiennent le roman (locutions latines non traduites, expressions en français dans le texte original non mentionnées comme telles dans la traduction en français, passages bibliques, etc.).
Après une pause de 3 ans, j'ai repris il y a peu l'"entreprise", sous la forme d'un nouveau site :
http://nomina.nuda.tenemus.free.fr
Je compte progressivement annoter l'ensemble du roman... même si je n'en suis qu'au début du début !!! Sans doute que j'aurai terminé à la fin 2009... mais je ne veux pas me mettre de pression... mon but est plutôt de faire autant que possible du "bon travail", quitte à avancer tout doucement.
Bien sûr, en créant un tel site, je me mets quelque peu en porte-à-faux par rapport à la notion d'"oeuvre ouverte" chère à Umberto Eco, mais en même temps je me dis qu'en fermant une porte (en expliquant telle ou telle passage ou expression), j'en ouvre plusieurs autres - car mes explications renvoient souvent vers d'autres complexités ou d'autres thèmes... Donc je suis sans doute "en règle" ! :o)
Bonne lecture à toutes celles et tous ceux qui auront la chance de découvrir ce superbe livre...
Amicalement, Pascal Berne.

Dominique Poursin 02/12/2008 15:22



Ce roman a eu un succès important qui ne se dément pas... et pourtant, c'est vrai, malgré la narration agréable à suivre, il comporte un certain nombre de points à éclaircir en ce qui concerne
l'histoire au 15 eme siècle, et l'histoire des idées, la théologie, la connaissance de la Bible. De même vous pourriez vous pencher sur Le Pendule de Foucault ou "l'Histoire de l'île d'avant".
L'un et l'autre contiennent des citations en langues étrangères, et des références historiques nombreuses.


Bon travail, merci de votre passage.



canthilde 12/05/2008 09:49

Une belle note bien détaillée ! J'avais été impressionnée parle travail de documentation en lisant ce roman, notamment sur les moines copistes, un sujet qui m'a toujours passionnée(j'ai du être moine copiste dans une vie antérieure !). La trame policière était assez classique mais le contexte historique inhabituel dans ce genre. Depuis, il y a plein de collections de polars historiques de qualité variable...

Dominique Poursin 25/05/2008 14:47


Je me demande si Ellis Peters écrivait déjà avant Eco? En tous cas, sa documentation est beaucoup plus restreinte et ses personnages à l'eau de rose.


rose 11/05/2008 15:27

Voilà qui me donne envie de lire ce roman ; votre relevé des clins d'oeil littéraires et des commentaires d'Eco sur le titre sont très intéressants ! Quant au Da Vinci Code, j'avoue m'être bien amusée en le lisant : c'est un roman tellement naïf ! je me demande comment il a pu provoquer une telle émotion.

Dominique Poursin 11/05/2008 19:04


Une émotion considérable un gros succès en librairie et des tas de petits DVCode ! Incroyable...!


eeguab 11/05/2008 08:44

Surtout aucun reproche à votre critique que je partage sur un blog que je visite très souvent.J'ai seulement voulu évoquer une erreur très fréquemment commise même dans les émissions littéraires et de cinéma et qui transforme complètement le propos du livre.Jean-Jacques Annaud l'a souvent dit.Je vous prie de m'excuser de ma formulation malheureuse car j'ai trop de respect pour les lecteurs pour me permettre une quelconque vanité.Quant à la critique j'essaie comme beaucoup de la rendre utile et courtoise.A bientôt.

Dominique Poursin 11/05/2008 10:16


Non je ne crois pas que ce soit une formulation malheureuse mais je suis d'un naturel anxieux.
Moi aussi j'aime beaucoup votre blog.


eeguab 10/05/2008 18:10

Le nom de la rose n'est pas un roman historique comme il y en a beaucoup et de qualité parfois.C'est l'oeuvre,dont je prétends qu'elle est difficile à lire,d'un génial universitaire brillantissime dans tous les domaines.Personnellement c'est le seul bouquin que j'ai lu deux fois,mais deux fois de suite,tant les références sont pointues au delà de la trame policière par ailleurs excellente.Sorte de fable politique aussi mais sans la démagogie écoeurante de bien des livres,avec le rôle de l'Inquisition et la lutte contre l'obscurantisme.Le film est à mon avis assez réussi car ce n'était pas simple d'adapter ce livre.Cela remont à 22 ans maintenant mais c'est une oeuvre majeure et rien ne m'énerve plus que quand on tronque le titre pour Au nom de la rose,ce qui en l'occurence ne veut plus rien dire.Et c'est une erreur que j'ai souvent entendue y compris dans la bouche de gens dits compétents.

Dominique Poursin 10/05/2008 18:18


Eh bien oui je suis d'accord avec ce que vous dites. Tout, même...
Mais qu'est ce que vous reprochez à ma critique?
Je n'ai pas écrit "Au nom de la rose!"


dasola 10/05/2008 13:08

Bonjour Dominique, Voilà un bon roman érudit et pas si facile à lire. Mais c'est intelligent. Cela fait du bien. Merci pour toutes les précisions sur la génèse de ce roman: intéressant et j'ignorais totalement. J'ai moins aimé le film d'Annaud. En revanche quand j'ai lu Da Vinci Code, j'ai été en colère de m'être fait avoir par la pub, cela m'apprendra. C'est un livre nul et un très mauvais roman policer (ce qui est pire).

Dominique Poursin 10/05/2008 14:41


Je pense que le film d'Annaud est davantage basé  sur l'histoire d'amour du jeune moine que sur les autres éléments du roman. C'est un choix.
Je n'ai jamais été tentée par le Da Vinci Code, je ne suis pas étonnée que ce sooit aussi nul.
En tout cas, merci de votre commentaire.ça me touche.
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