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15 septembre 2006 5 15 /09 /septembre /2006 13:01
Nelly fréquente une classe d’hypokhâgne dans le même lycée que Guillaume. Plus que jamais ils se croisent et feignent de ne pas se voir. Guillaume ne peut compter sur aucun intermédiaire ; il ne veut pas avoir l’air seul car se sait observé et accepte toutes les propositions, voire les provoque, non sans se concentrer plus sérieusement sur Ophélie  qui répond à ses lettres  une sorte de poème des mots à la suite les uns des autres, minéraux, végétaux, abstraits.

    envisage la situation en suivant une perspective rationnelle
lui a dit  Mathieu, : Nelly a du mordant et du moelleux mais Ophélie joint des formes d’une rare perfection à une allure de mystère et de secret à dérober qui en impose davantage.
Nelly ! a t’on idée de s’appeler ainsi ? ça ne suggère absolument rien ! ( Guillaume ne lui a pas parlé du tableau). Elle doit retourner à ses chères études.
Excellent ami que Mathieu ; il lui explique tout, décide dans bien des cas de la marche à suivre, mais ne sera jamais un concurrent.
A cette époque, s'appeler Ophélie, c'est avoir choisi un pseudonyme. On ne connaît pas son prénom véritable. Dans les rues, L'intéressée ne passe pas inaperçue. Elle se vêt souvent d'une jupe paysanne ou indienne, se munit d'accessoires féeriques, laisse flotter de longs cheveux noirs. Ophélie brune il l'a vue poser l’an dernier en ces jours de juin où paressent les élèves désœuvrées avec un balai sur le perron de son lycée, tenant davantage de Blanche-Neige que d'Ophélie. Parfois, un simple pantalon de velours sombre, découpé en fines lanières à partir de l'extrémité supérieure du mollet et un chemisier blanc à manches bouffantes font l'affaire. Elle se tient fort droite, bien cambrée, fermement mais non sans grâce, pour avoir été rat à l'école de danse dans son jeune temps, c'est à dire de neuf à treize ans. Prétendant ne rien comprendre aux études et s'en moquer, elle affiche un souriant refus en redoublant une seconde.
Guillaume consomme une multitude de cafés à ses côtés, se mêlant à un groupe de consommateurs nonchalants, qu’elle gratifie parfois de sa présence une dizaine de minutes, appuyant nonchalamment ses deux bras croisés au dossier d'une chaise. Puis part rejoindre sa famille dans une lointaine banlieue sud. Certains la suivent dans le métro.
Après les cours Guillaume l’a escortée en direction d’une certaine boulangerie à l'angle de deux rues. Elle achète de petites sucreries que les collégiens affectionnent : guimauve, pâtes de fruits, boules de gomme, bâtons de réglisse, poudre effervescente au citron, petits ours gélatineux colorés. Guillaume n’en veut pas, mais, elle lui tend un assortiment d'un geste sans appel, comme si un refus était impensable. Ce goût qu’elle manifeste pour les choses de l’enfance le touche et sa fermeté inébranlable provoque son admiration.
Ensuite, elle lui propose de l'emmener à ce qu'elle appelle son " cours de comédie". Très ému de ce changement inopiné de parcours, il se laisse conduire . Elle a sorti de son sac
 un gros livre broché dont les pages se défont : c'est, dit-elle le Journal de Nijinsky, le danseur fou. Ses yeux brillent, de beaux yeux en amandes qui se brident lorsqu'elle sourit. Schizophrène, précise-t-elle, et ses pupilles cette fois s'agrandissent d' importance. Guillaume prend l’objet et lit au hasard: l'auteur dit qu'il est un poème à lui tout seul. Encore quelques phrases à cueillir à l’aveuglette : l'auteur se félicite d'avoir réussi à faire des progrès pour se garder de la masturbation, sa mère sera contente elle aussi et il n'en dansera que mieux.
Il ne s'attend pas à de tels propos : quel pouvait être l'âge des protagonistes? Ophélie n'en sait rien, le génie n'a pas d'âge.
" Qu’en pense-tu ? »
Guillaume se trouble et lui rend le livre. Ce doit être un objet qu’elle adore, d’autant plus qu’elle ne le lit pas.
Ophélie fait une grimace énigmatique. " ça se voit qu'il est fou? dit-elle avec intensité.
- Non. Pas dans ce que j'ai lu".
Elle promet de lui apporter un autre Journal célèbre, complètement différent, celui-là, qu’ il ne pourra s’empêcher d’adorer.



Il a dévoré le volume avec des sentiments mélangés, puis, ne voulant pas se faire pressant, il tente à nouveau, de la rencontrer comme par hasard.

" C’est toujours à moi que l’on soumet des cas graves »
Ophélie tente de prendre la tête de l’emploi mais elle ne parvient qu’à chagriner son sourire.
Guillaume vient de lui dire à voix basse qu’elle devait être sienne désormais et que sinon il ne répondrait plus de rien. C’est là une formule qu’il savoure de trouver désuète mais avec elle il aime employer des expressions et attitudes vieillotes comme des fleurs fanées.

Elle a accepté de s’asseoir un moment, pour une fois, et commandé un chocolat au lait qu'elle ne boit pas. L'Oiseau-Mouche est cher et les lycéens s’y rendent peu .Une table à peine les sépare . Il l’ a crue jolie. Mais détaillant par hasard son visage tout proche, qui maintenant ne sourit plus, il le trouve d'une surprenante laideur : Asymétrique, les lèvres dures et d'un dessin incertain, surmontées d'un pli d'amertume, des yeux trop petits, la peau couperosée par endroit, présentant des irrégularités, des pores visibles, une somme d'imperfections qu'il n'aurait jamais soupçonnées. Un maquillage un peu lourd, noir, et craquelé sur la ligne qui souligne le bord des paupières, des cils rares et compacts aggravent encore le tableau. Que reste-il du bel ovale entouré de cheveux noirs et vifs, qu'elle se plait à souligner d’un ruban ceint autour de la tête, d'un confetti sur le front ? Ces lignes-là existent toujours mais le détail les gâte. N'ayant jamais touché ses cheveux, il craint qu'ils ne soient rêches, pénibles au toucher malgré leur mouvement, leurs ondulations. Sa main, qu'il n'a jamais prise, de peur qu'elle ne l'enlève, rend peut-être une sensation rugueuse? Elle est bien faite pourtant, une petite poitrine ronde et … irréprochable, pense-t-il avec un certain agacement.
Cette nouvelle représentation altère ses sentiments. C'est comme un tableau regardé de très près, à une distance où l'impression d'ensemble se défait. Si ç'avait été un tableau. il aurait senti de la curiosité. Mais une fille ne doit pas contrevenir à l'image qu'il s'est faite d'elle. Elle ne lui plait peut-être pas. Il pourrait encore changer d'avis s'il la touchait. Que cela arrive une seule fois!
« Qu’as-tu pensé du Journal d'Anaïs Nin?
- Elle les drague tous, c'est admirable ! Jusqu'à s'en prendre à Antonin Artaud. Compliments ! Rien ne l’effraye. Il a un rire nerveux. La conférence d'Artaud sur la Peste ?. Bouleversant, mais pas tellement neuf, dit-il, l’air supérieur. La Passion. Toujours la Passion.
Artaud eût été atterré de son interprétation mais Ophélie, assez ignorante, ne fait aucune objection.
" Et June, s'enquit-elle, ne trouves-tu pas que c'est une femme…"
- La blonde ! Bien plus séduisante qu'Anaïs à en juger par la photo. Un profil renversant…"
Ophélie hoche la tête d'un air quelque peu réprobateur, tandis que Guillaume lui boit sa tasse de chocolat pour s'occuper les mains et la bouche, les cigarettes n'y suffisant plus.
« je veux t'appeler par ton nom véritable, lui dit-il.
- Non. Elle réagit très vivement cette fois, comme si on lui arrachait quelque chose de précieux.
" Alors, si tu es Ophélie, qui peut bien être Hamlet?"
La question ne lui cause nul embarras. Elle se fend d'un sourire épanoui, et extirpe de son cartable un animal en peluche, probablement un chat, d'environ vingt centimètres de hauteur, bleu et jaune, des tons pastel clairs. Il doit l'accompagner tous les jours, car elle ne l'a sûrement pas apporté pour la circonstance. La nuit, sous l'oreiller, on l’imagine reposer sans ambiguïté.
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