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30 octobre 2007 2 30 /10 /octobre /2007 11:30

Longtemps, Nelly avait été révoltée par la façon dont sa mère la vouait à la maternité et au mariage.  

Louisette lui avait souvent dit depuis ses douze ans, que ses formes épanouies, la prédisposait à avoir au moins quatre enfants : la nature le voulait. Quant à sa façon de fixer dans les yeux un homme qui l'intéressait, son refus d'être aguichante ainsi que son goût affiché pour l'étude, ils la conduiraient au mariage plutôt qu'aux aventures amoureuses. On se conformait à son anatomie et à son caractère.   

   En outre, Nelly avait constaté qu'envers elle les hommes se conduisaient comme des rustres. Leurs appétits étaient grossiers, leur intelligence nulle, et le jeu amoureux inexistant ne pouvait conduire qu'au mariage ou à l'aventure sans lendemain.

  Guillaume avait été l'exception. Il la considérait comme une interlocutrice, une amie sans pour autant dédaigner son corps.

   Lorsqu'elle avait loué un studio l'an dernier, elle avait attendu, sans le dire, qu'il vienne la rejoindre définitivement

Quelques jours par semaines ou par mois : il arrivait sans prévenir, la plupart du temps. C'était tellement plus agréable, disait-il, de surprendre. D'autant plus  que ces  rencontres présentaient tout de même une certaine régularité Pourtant, chaque fois qu'ils se quittaient, il disait A bientôt, A un de ses jours, sans jamais préciser. Ils pouvaient très bien se revoir le lendemain, ou des semaines plus tard. ... Jamais il n'avait utilisé les clefs du studio. Jamais elle ne s'était risquée à lui  rappeler l'existence de ce double qu'elle avait mis en sa possession. Jamais il ne les avait rendues.

   Avoir un enfant de lui ne serait pourtant pas une corvée domestique, ni une obligation de femelle, parce qu'elle l'avait décidé, et que Guillaume n'avait pas été n'importe quel individu.

    Elle l'avait voulu pour mettre fin à cette relation, sans partir complètement dépourvue. Elle partait et lui dérobait mieux qu'un souvenir, un être humain. Il ne serait pas dit qu'il ne lui aurait rien donné pendant toutes ces années qu'elle percevait parfois curieusement comme des années d'attente vaine. L'ancienne appellation «  Elle lui donna un fils, une fille «  se retournerait à son profit à elle.

   Mais, tout aussi bien, elle désirait ou croyait possible de l'impliquer davantage à sa vie. C'était donc en ce cas un « heureux événement » qu'elle se préparait à annoncer.

   Elle avait dans son sac un flacon d'eau de toilette, en vaporisateur, bleu, qu'elle avait acheté pour lui passage du Havre. Guillaume faisait usage de cette lotion depuis environ  deux ans, et le flacon était presque vide  sur la tablette au-dessus du lavabo depuis plusieurs mois. Comme s'il attendait un remplaçant. De fait, cet accessoire de toilette était relativement cher, avait-elle pu constater, et il ne pouvait peut-être pas en acheter en ce moment. Guillaume avait plusieurs sources de revenus : la bourse universitaire ( Il n'aurait pas dû l'avoir vu ce que gagnaient ses parents mais Wilson le Vieux, était particulièrement fort pour ce qui était d'obtenir quelques sous), les cours d'initiation artistique qu'il donnait dans une école de frimeurs bien nantis, des traduction de romans pour  La Fée du Logos. Ses parents aussi lui donnaient un peu d'argent, mais comme il  ne voulait rien demander, et qu'il acceptait tout, il fallait remercier, suite à quoi l'autre restait impassible, tout ça était très pénible, disait-il à Nelly,, pour toi, c'est tellement plus simple.

Maintenant, elle s'était assise sur l'un des cubes tabouret, et elle doutait de l'opportunité de sortir ce le flacon bleu. Depuis les achats  passage du Havre, ses pensées flottaient : s'agissait-il d'annoncer la « bonne nouvelle ?

Tout à l'heure, elle avait contemplé des robes de grossesse, et choisi un modèle à fond noir avec imprimé en forme d'étoiles asymétriques rouge et bleu vif , une robe d'automne à manches longues bouffantes., la jupe évasée qui tombait bien.

 A quelle réaction pénible s'attendre, si maintenant, elle lui disait qu'elle était enceinte ? 

Venait-elle lui dire qu'elle était enceinte ? Ou qu'elle voulait rompre ?




   Une feuille de papier à dessin  était collée à un grand carton, sur le chevalet. Des silhouettes inquiétantes émergeaient ou s'enfonçaient dans l'obscurité. Guillaume était encore tout à fait plongé dans cet univers.  Sur la toile, Nelly distingua une petite créature au nez busqué, emmaillotée derrière un pan de mur vitré. Agitant les bras, et paraissant crier. Le genre de créatures de Goya... L'intérieur de la maison était plus ou moins ébauché : meubles divers, dont on ne devinait pas à leur contour, à quoi ils pouvaient servir. Au premier plan, deux autres silhouettes devant la masse du piano, et les bougies.

   C'était un souvenir qui avait rencontré les Caprices, et y avait trouvé force et forme. Caprice, un mot qui lui convenait aucune règle ne gouvernait son existence. Et elle aussi maintenant : l'enfant était un caprice, elle ne savait plus  la cause de ce désir, qu'elle avait chercher à réaliser avec énergie...

   Il lui fit compliment de sa  longue jupe à panneaux alternés qui s'évasait avec ampleur jusqu'aux chevilles. Les uns étaient en toile de jean bleue, les autres en tissu blanc imprimé de petites fleurs jaunes et rouges. La jupe mettait en valeur sa taille, sa cambrure, le renflement de son ventre, les fesses. Au-dessus, un petit bustier, vraiment trop petit, l'avait-elle  voulu ainsi. ?

   Elle portait les pendants d'oreille qu'il lui avait offertes, ses feuilles d'or. Elle avait l'air troublé, épanouie, contradictoire.

 Rouge d'avoir longtemps marché, pourquoi n'as-tu pas pris le métro ?

   Avait-il  la physionomie de quelqu'un qui va apprendre sa future paternité ? Guillaume lui faisait aveuglément confiance pour prendre sa pilule. Pour lui c'était une affaire classée depuis toujours : que les filles prenaient la pilule et qu'on ne s'inquiétait de rien.

 « Ça parle de quoi ? fit Nelly, parce que soudain, il tournait la tête vers son bustier, dont une bretelle avait glissé. Et elle n'était pas venue pour cela. Surtout pas. Elle ne se sentait pas d'humeur amoureuse, éprouvait du ressentiment : sans lui, rien ne serait arrivé.

«  De quoi ça parle ? »

   Elle réajusta  sa bretelle : « Ce que je peux être mal foutue, dit-elle. A mon âge, je ne peux même pas mettre un bustier.

  Il ne voudrait pas la croire !  L'effet serait banal. Je suis encore trop jeune... même si la jeunesse avait vieilli prématurément. On était en juin 1974. Dans un mois, tous les français âgés  de dix-huit à vingt et un ans  seraient majeurs en même temps. Guillaume parmi les plus vieux.

   «  Tu est magnifique. » lui  dit Guillaume.  

  «J'ai  des boissons dans le frigo. » annonça-t-il après avoir constaté une certaine froideur à son embrassade.

   Cependant, Nelly  observait le tableau. : «  De quoi ça parle ? »  Redit-elle encore, faute de trouver une expression mieux appropriée

.«  C'est un souvenir  que je veux mettre au jour. Même dans l'obscurité. 

« Je prenais des leçons de piano dans une maison, aux contours indéfinissables, et aux contenus presque invisibles, chez une dame d'un certain âge, j'avais peut-être huit ans, Lorsque je garais mon vélo contre le mur tout gorgé de soleil d'été ou même de la lumière un peu mitigée mais tenace de l'hiver, je pensais que j'allais rentrer dans les ténèbres.  La prof n'allumait rien que deux candélabres qu elle posait à chacune des extrémité du piano Les flammes des bougies se déroulaient serpentaient  et frissonnaient, tremblotaient au moindre souffle d'air et aux mouvements qu'on faisait.

-Pourquoi des bougies ? Pourquoi pas le plafonnier ?

 -Elle se contentait d'éclairer le clavier et la partition. Au milieu de la leçon, fréquemment, on entendait crier. Un appel. Un gémissement. Ce pouvait être une bête ou un être humain. Des mots inarticulés ?pouvait-on croire. Elle s'absentait, dans les ténèbres, on l'entendait parler à la créature et revenir .Des intonations dures, apaisantes ou  de l'exaspération.

 - Et c'était quoi ? C'était qui ? Son vieux père ? Son clébard ?

 - Ou sa vieille mère. Je n ‘ai pas su. Elle ne voulait pas la montrer. Où cette créature ne supportait pas la lumière.

Le petit guéridon supportait deux plaques électriques. Sur l'une trônait la cafetière qu'elle fit chauffer. Sur le bureau, outre le matériel pour le dessin, il y avait des paquets de biscuits, des pots de confiture et une boîte de  thé. D'autres objets disparates tels une grenouille de fontaine d'un vert vif, et un petit pichet en grès gris contenant des jonquilles, voisinaient avec les denrées périssables. Plusieurs étagères superposées  bourrées de livres se dressaient sur le côté droit du bureau réduisant encore la surface disponible.

   A la vue du pot de confiture qui portait l'inscription «Original Spiced  Fruit Christmas», elle songea encore à cet événement inouï dont elle verrait l'aboutissement vers Noël. Sous la forme d'un corps humain vivant.

   Jamais les mots ne pourraient franchir ses lèvres...


 Guillaume s'approcha, remplit  un verre qui déborda de mousse blanche. .Nelly dit n'aimer pas la bière, et même ne pas en supporter l'odeur. C'était curieux : il ne l'avait jamais entendue s'en plaindre auparavant. Il insista qu'elle était très légère. En vain. Il la sentait irrésistible, plus douce, plus désirable que jamais, mais si visiblement contrariée...


   « J'ai quelque chose à te dire » fit Nelly d'une voix un peu étranglée.

   Il la décevrait par une réaction conventionnelle il parlerait d'avortement, d'argent à trouver (pour gagner du temps car l'argent, c'était elle qui l'avait). Lorsqu'elle lui dirait c'est moi qui l'ai voulu, il aurait l'air ahuri. Stupide. Pour la première fois il aurait l'air  vraiment stupide.

   « Qu'est-il  arrivé ? »

    Guillaume l'enlaça franchement, et ce fut encore un choc de constater à quel point elle avait changé sans que l'on puisse mettre un mot là-dessus : plus moelleuse, éperdue, accueillante, d'une douceur jamais atteinte : elle avait vingt trois ans, ou plutôt,  en août, elle... idiot, il n'y a aucune raison pour que cette plénitude soit due à l'âge. Elle n'avait que  deux ans de plus que lui.

   « Je ne suis pas venue pour ça. »

   Elle n'était même pas là pour proposer une sortie.

   Pour lui annoncer la nouvelle ou pour savoir si c'était possible.

   Guillaume s‘énervait de ne pas réussir à l'égayer. Il l'avait connue fière, orgueilleuse, guerrière en quelque sorte, éblouissante. Mais la femme anxieuse, effrayée par de petits événements, mécontente d'elle-même, demandant qu'on la protège et la rassure, coexistait avec l'autre, il l'avait découverte au moment de la connaître au sens biblique.

    « Tu me le diras plus tard, décida Guillaume, qui ne pouvait plus tenir tout d'un coup. Il prit sa bouche qui tentait une fois encore ce «  quelque chose à dire », Elle remua les lèvres pour parler, fit entendre un son étouffé, chercha à se dégager. Poigne de fer, il l'allongea et quitta ses lèvres seulement pour dire «  Je vais te prendre ». Il n'avait jamais rien dit d'aussi vulgaire, ni à elle, ni à nulle autre, pas en tout cas sans qu'on l'y invite expressément. Elle s'agita,  se défendit,  prise au piège,   son ami à présent converti en une brute inhumaine.

   Bien sûr, il l'avait toujours été ! Même lui. Il suffisait d'une occasion, ou plutôt d'un dérèglement de l'humeur auquel il obéissait, convaincu, sans même s'en aviser,  de sa supériorité masculine.

Affolé, Guillaume sentait le cœur s'emballer, marteler la poitrine,( lequel des deux ?) de plus en plus fort, et cet organe détraqué s'imposa à lui jusqu'à l'emplir de frayeur, faisant cesser toute autre sensation que ce battement effrayant, accéléré, irrégulier,  comme si la vie allait s'arrêter d'un coup. La sienne. La leur. Il desserra l'étreinte, la lâcha  avant de l'avoir pénétrée. Nelly se leva d'un bond,  le laissant plié en deux, muet de douleur.

   Ils étaient quittes, aurait-on pu penser. Moins d'une minute plus tard, elle était partie, sans même avoir oublié son sac.

   Revenu à lui, il chercha à la joindre à nouveau, sans résultats, fit quelques démarches un peu humiliantes, auprès d'établissements scolaires, de parents ou d'amis. Lui écrivit même, sur les conseils de Mathieu qui en pinçait pour les explications à distances, mais tenter d'éclairer son geste lui réussit d'autant moins qu'il ignorait quelques données importantes du problème. Nelly s'éloigna si vite, déménagea si promptement, qu'elle disparut en quelque sorte, et celle ou ceux qui savait où elle continuait à vivre ne renseignèrent pas les intéressés.

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Published by Dominique Poursin - dans Guillaume W ni lu ni commenté"
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