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4 novembre 2007 7 04 /11 /novembre /2007 11:42

Puis  voilà,  elle ne sent plus rien.

Elle ne saurait défaire les liens solides et quand au masque, elle se l'applique seule à présent, sans nul besoin d'oxygène, mais consciente qu'elle doit se cacher la face à défaut de pouvoir s'enfuir. Toutefois, espérant n'être pas vue, elle risque un œil, si elle ne sent plus rien, c'est que le bébé  est  parti.

«  Le bébé, dit-elle, avec stupéfaction : ce qu'elle a vécu depuis tout à l'heure lui a ôté de l'esprit cet enfant à mettre au monde.

Il faut croire qu'on l'a sorti d'elle, c'est ce qui se fait, c'est décrit dans tous les livres et par toutes ces bonnes femmes et ces toubibs à la noix qui s'autorisent à en parler.

Elle connaissait le processus dans ses moindres détails, mais elle n'a rien senti, aucun glissement, et rien vu jusqu' à maintenant.

C'est bien une créature humaine, suspendue au-dessus d'elle, la tête en bas, tenu ainsi par le gynécologue de bonne mine. Elle le prie de le remettre dans le bon sens. On ne daigne pas lui répondre. Elle le contemple, sa tête avec le nez incroyablement froncé, des cheveux noirs dressés, elle entendit le cri un petit couinement bien plus discret que ce qu'elle aurait pu imaginer mais il vit. Elle se livre à une inspection générale anxieuse, elle compte : bras, jambes, torse  membre, orteils... La voilà rassurée, euphorique même : il ne lui manque rien. C'est un être complet que j'ai fait et la jubilation s'en suit. Ce qu'elle commente par «  c'est un garçon ».

En même temps, comme elle reprend ses esprits, la honte la submerge d'être satisfaite de ces pensées là : il ne lui manque rien ; Personne ne l'a entendue, sauf ces deux crétins, le gynéco et la sage-femme, qui, de toute manière ne l'écoutaient pas. Elle ne pourra en parler à personne.


L'équipe médicale  ne répond rien à ses questions concernant le nouveau-né, se contentant d'annoncer le poids et la taille, avec le ton de commerçants qui évaluent une marchandise. Ne font écho à son soulagement, ni à sa joie, un peu contrariée. Elle s'exclame dans le vide. On lui explique toutefois d‘un ton rogue qu'il était sorti par le front, non par le sommet du crâne. D'ailleurs, poursuivit-on, elle lui avait donné des coups de pieds.

 Je suis un monstre. Comment a-t'elle pu l'oublier ?

A l'école, âgée de huit ans, elle s'était disputée avec une autre fillette qui lui dérobait son stylo à encre, et l'avait menacée puis touchée avec un porte-plume. La gamine avait poussé des cris effrayants, hurlant qu'on lui avait crevé les yeux.

Pourtant elle demande qu'on lui donne l'enfant, ne s'étonne pas que nulle réponse ne vienne et le bébé, vision éclatante et belle, disparait illico, récompense refusée. Et quand elle veut s'asseoir pour se rendre compte, on lui dit froidement qu'on va l'anesthésier .

 Qu'est-ce que ça signifie ?

Y aurait-il un autre enfant coincé à l'intérieur ?

 «  Soyez gentille, laissez-nous tranquilles, maintenant ».

On l'a mise au secret des heures durant dans une pièce attenante au bureau de la directrice. Sa mère était venue la chercher à la nuit tombée, muette, inexpressive. Le lendemain, on l'a renvoyée à l'école : ce geste seul lui avait fait comprendre qu'elle n'avait pas blessé la fillette.


  Elle se réveilla dans un ascenseur, demanda encore ce qui s'était passé, une personne lui répondit de se taire une fois pour toutes.

L'enfant? Lui a-t-elle vraiment nui? Est-on en train de le réanimer ? Quelle heure est-il ?

 On la transporte dans une chambre. Derrière les stores règne la même nuit noire que lorsque elle a accédé à cette salle de torture, d'un hôpital ordinaire. Il est presque huit heures du soir, affronter la nuit seule avec les tranchées la rebute.

 Nuit noire, parce que c'est le solstice d'hiver, se dit-elle, Guillaume s'est éloigné autant que possible de son fils, étant né à proximité de l'été.

 L'heure, elle ne la saura pas. La même personne lui donne des ordres: n'appelez pas, ne vous levez pas, ne buvez pas. Il y a une bouteille sur la table de nuit, et elle a soif. Ne buvez pas. Elle a juste le droit de s'humecter les lèvres. Peut-être prévoit-on une opération ? Ce serait la deuxième ? Mais de quoi ? Il n'est pas possible de le savoir clairement. Juste de vérifier que rien n'a été ouvert, qu'il n'y a pas de pansement


 « Comment l'appelle-t-on, ce bébé ? » demanda l'infirmière à moins que ce ne soit une sage-femme quelconque, l'enfant existe toujours, elle doit espérer qu'il se porte bien. Elle a sûrement choisi des prénoms, mais tous trop vains pour conjurer le détestable et pourtant eutocique accouchement qui vient d'avoir lieu. 


Elle se souvient d'un moment heureux et intense, deux mois auparavant : elle était encore une personne normale, intelligente même, spectatrice dans un théâtre, ayant choisi son programme : La représentation de l'Eveil du Printemps. Elle y puisa un peu d'espoir dans toute cette désolation, et même si l'on s'est adressée à elle comme à une enfant...

«  Melchior », dit-elle, et c'est encore une surprise qu'elle se fait, n'ayant nullement prémédité un tel choix. Imperturbable, la personne lui fait répéter et épeler. 

La porte se referme. Nelly perçoit le sang s'écouler. Peut-être était-ce déjà le cas tout à l'heure, mais elle n'avait plus guère de perception de son corps.
Elle ne peut s'empêcher de penser à Guillaume.


Qu'aurait-il pensé de tout cela ? L'aurait-il défendue contre ces gens ? Aurait-il plaidé pour elle que l'accouchement ça fait mal et qu'on ne devait pas l'insulter ?
Serait-il parti, mécontent de tout, ou victime de quelque malaise ?
Aurait-il seulement voulu être là ? Par curiosité, pour voir, pour accumuler les images, les impressions qu'il aurait ensuite rendu sur une toile ou sur une feuille de papier.
Mais pour le reste ? Pour elle ? Pour l'enfant ?






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Published by Dominique Poursin - dans Guillaume W, récit à épisodes
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