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12 avril 2006 3 12 /04 /avril /2006 18:50

Il n’y croyait pas, et pourtant. A seize ans et trois semaines, Guillaume passait sa première soirée dans une chambre indépendante, louée pour lui .

A table, il avait lancé un jour, j’aimerais vivre seul à Paris pour me consacrer sérieusement à mes études et à l’art.

Son père avait aussitôt riposté, posant délicatement ses mots avec cet arrière-plan ironique qui agrémentait chacune de ses répliques « Quel art voudrais-tu exercer dans une garçonnière ? »

Ce mot, Guillaume ne le connaissait pas, et confronté à ses limites lexicales, il était resté muet, tandis que sa sœur avec ses quatorze ans tout neufs, manifestait son ignorance avec énergie « Une garçonnière ? Qu’est-ce que cela veut dire ? », qu’ Alida retenait un rire, et que la grand-mère élevait son filet de voix au vinaigre : « , vous-même, en avez une, Eve ! »

L’intéressé s’était justifié en quelques phrases pondérées. Ce local lui servait pour ses activités politiques, et pour sa thèse de doctorat en cours, il y conservait des fournitures pour ne pas encombrer la maison, et y transportait également sa personne pour travailler en paix.
La vieille avait posé des questions sur le plan de la thèse, et Alida l'avait coupée, pour relater une scène dans le film qui portait ce titre :
l’un des hommes qui occupe la garçonnière a invité une jeune fille, une brune, ce doit être Shirley Mac Laine. Il cuisine des pâtes pour un frugal souper, et les égoutte  avec une raquette de tennis.

Eve  ajouta que cet homme prêtait volontiers son garni à ses supérieurs hiérarchiques afin d’obtenir une meilleure situation et qu’il avait tout perdu, la situation, la fille, et même son logis.
« Je comprends" avait dit Guillaume, à tout hasard.
« Il me semble, avait dit Eve, qu’il était assureur »

-Si tu ne bosses pas bien en classe, tu seras assureur, Guillaume ! »

La même scène s’était répétée plusieurs fois, lors d’autres dîners : Guillaume avait besoin d’un atelier… ridicule à son âge !
Il travaillerait mieux … je t’en fiche ! N’as-tu pas dû abandonner le latin pour être admis en seconde ? (Le verbe en souffrance revenait périodiquement dans les propos d’Eve) Je ne parle pas des mathématiquestu voudrais qu’il soit comme toi ! Etc.
Ils en voulaient tous à Guillaume d’avoir lancé un nouveau sujet de querelle familiale et jeté la suspicion sur la chambre que louait son père à quinze kilomètres de là et où il se rendait souvent, au fait, l’avait-il achetée ?

Personne ne souhaitait son départ si jeune, Guillaume l’aurait juré, et pourtant, à la mi-juin, sa mère, sa sœur, et son cousin qui n’avait pas participé aux débats, l’installèrent dans une chambre de bonne de quinze mètres carrés au sixième étage d’un immeuble, rue Nollet, peu après la place Clichy. A l’essai pour six mois. Etait-ce un gag ou un défi ?

Comme ils étaient parqués dans l’ascenseur qui montait lentement avec des grincements de protestations, Guillaume observait sa mère, en robe verte semée de minuscules particules roses les cheveux tombant librement sur les épaules, immobile, l’air ennuyé, un bouquet de fleurs séchées dans une main.
Et Fiord, vêtue d’un vieux jean et d’une tunique indienne bordeaux ornée d’un liserai blanc, et de petits miroirs ronds à l’encolure et au bord du vêtement, Fiord, qui faisait claquer ses malabars et suivre ces bruits de petits rires.
 Andrew, plus petit que les autres, la tête rejetée en arrière, portant sa veste sur son bras, et disant « Je crains qu’il ne nous lâche », à chaque craquement de l’appareil poussif et réfractaire.

Arrivés sur le palier du sixième, Guillaume s’intéressa à un antique lavabo incrusté de calcaire jaunâtre, pourvu d’un robinet sec depuis que l’on ne puisait plus son eau sur le palier.

La chambre était à droite tout au fond d’un corridor. Le vieux lino moucheté gris mortuaire qui couvrait le sol présentait de légères ondulations, les murs tapissés depuis un siècle de raies blanches et grisâtres étaient lugubres.

Alida avait acheté un lit pourvu d’un tiroir à glisser en dessous que l’on poussa sous la partie mansardée, un bureau que l’on coinça devant la fenêtre, une chaise et un tabouret, un petit guéridon sur lequel on posa un réchaud à gaz, une armoire que l’on colla contre le mur de gauche.
Guillaume reçut d'elle le bouquet de fleurs séchées, rose orangé, à petits pétales pointus avec un chardon mauve au milieu, qu’il suspendit au plafond à la place où manquait une ampoule électrique. Une lampe prit place sur la minuscule table de chevet, une autre sur le bureau.
On étendit sur le lit étroit une couverture aux teints vifs : ce fut l’occasion pour Fiord et Andrew de se pelotonner sur la couche en se faisant mutuellement des agaceries qu’Alida feignait de ne pas remarquer, pour une fois attentive à jouer les maîtresses de maison, à contrôler à voix haute le nombre de verres, la pile d’assiettes en carton, faire sonner entre eux les quelques couverts, vérifier le contenu de la trousse de toilette.

Lorsque tout fut prêt, Andrew se leva et proposa d’aller souper dans quelque restaurant.

Il paierait, songea Guillaume, Andrew payait toujours, sa petite fortune personnelle qui l’exonérait de gagner sa vie. Fiord hurla c’est génial et sa mère fit montre d’une allégresse faussement juvénile.
Guillaume, qui n’avait pas osé rabrouer son cousin et sa jeune sœur, refusa tout net de les accompagner. Laissant la valise ouverte et débordante d’objets personnels, il se fit cuire des tagliatelles qu’il égoutta sans raquette, et assaisonna d’épices diverses et de parmesan en poudre.
Il mangea seul, assis à son bureau neuf. Par la fenêtre ouverte, il voyait l’immeuble d’en face brillamment éclairé par les rayons du couchant, et d’autres fenêtres semblables à la sienne. Dans l’une des chambres, la silhouette d’une femme s’approcha de la fenêtre, tourna la tête, permit de deviner un profil asiatique, puis un visage large et carré, une toute petite bouche et des mâchoires épaisses.
Etait-elle vraiment laide et quel âge avait-elle ?
Il ne pouvait détacher les yeux d’un spectacle si banal ; pensa à ce locataire devenu tristement célèbre qui épiait sa voisine à la fenêtre d’en face, une voisine qui filait de la laine, et au fil des jours paraissait s’adresser à lui en exécutant des gestes incompréhensibles qu’il mimait par jeu jusqu’à se pendre au tringle des rideaux…

 

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