Dans une petite ville portuaire, Maloin est veilleur de nuit. De sa guérite, il surveille les bateaux qui viennent mouiller dans le port et les activités qui y sont afférentes.
Une nuit, il assiste à un combat entre deux voyageurs venus de Londres qui se disputent une valise. L'un d'eux tombe à l'eau avec son chargement et l'autre s'éclipse... Maloin récupère la valise à l'aide d'une gaffe et les 60 milles livres qu'elle contient.
Il commence par reprendre sa fille Henriette officiellement employée chez le boucher, qui la prostitue... mais le voleur survivant rôde toujours dans le coin, et un inspecteur arrive de Londres...
Je n'ai jamais lu ce « Simenon » qui semble intéressant. Le cinéaste traite le sujet avec un souci d'esthétique très poussé.
La photographie est en noir et blanc, choix assez rare de nos jours. Un goût prononcé pour le clair-obscur. Une photographie superbe...
L'action se caractérise par son extrême lenteur: l'incipit nous montre l'étrave du bateau émergeant progressivement de paquets de brume d'ombre et de piliers sombre.
Le plan fixe est privilégié, surtout pour les visages en gros plan. Des visages marqués, parcourus de rides profondes ou d'imperfections, désespérés ou hagards (Henriette, la fille de Maloin, peut paraître demeurée au premier coup d'œil, tant son regard est absent, ensuite on se rend compte qu'il n'en est rien.)
Des mouvements réguliers se répètent inlassablement. Un homme qui marche, son corps monte et descend, mais malgré ce « déplacement », le paysage reste quasiment immobile autour de lui. Des passagers descendus du navire avancent lentement vers le train où ils montent. Nous avons l'impression que c'est toujours le même passager effectuant des gestes immuables.
Les actions qu'on nous montre, en les détaillant, sont les plus élémentaires possibles. Des ablutions, des taches ménagères, l'ingestion d'aliments et de boisson, la marche...les objets ordinaires sont également présents avec insistance ( une boule de billard dans l'hôtel).
De même les sons se répètent invariablement et contribuent à l'installation de l'atmosphère
En particulier quelques mesures d'accordéon, se reproduisent à l'identique occupant une grande partie de l'espace sonore.
Lorsque Maloin, sa femme et sa fille se mettent à table devant la soupe, un choc sourd se produit qui sera longuement répété. Je l'ai identifié comme étant une goutte d'eau s'écrasant toujours à la même place. Et j'ai même cru que la goutte d'eau venait de s'écraser dans l'assiette de la jeune fille, raison pour laquelle elle ne voulait pas toucher à son assiette de soupe... erreur ! On comprend bientôt que ses soucis sont autres. En tout cas le « ploc » se répète pendant un bon quart d'heure, pas forcément une goutte d'eau qui tombe quelque part, mais il renforce puissamment l'impression de malaise.
Le langage que parlent les personnages est étrange : un français et un anglais à l'accent non identifiable, les mots sont prononcés avec précaution en tirant sur certaines syllabes ou au contraire à demi avalés...
La violence entre les personnages, les scènes de dispute entre Maloin et sa femme, entre Maloin et la bouchère, est mise en scène de façon très particulière, gestes lents et lourds, répliques qui se télescopent, l'action prise dans une sorte de semi-ralenti effrayant.
Nombre de ces partis pris esthétiques produisent des effets hypnotiques (répétitions de sons, et de gestes identiques...)
Evidemment, Bela Tarr a des velléités qui relèvent de l'expressionnisme allemand. Il se souvient de Fassbinder.
Dans l'ensemble, la volonté de faire partager un univers onirique singulier, est la bienvenue, mais le cinéaste en fait trop : les plans sont décidément
trop longs et affadissent le propos.
Ce film a été récemment chroniqué par Dasola