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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 15:30

Mon parcours devait se terminer entre la salle d'attente du faux docteur et la salle d'examen de l'écolier qui en savait trop ou trop peu, reliées par un dédale de boulevards, de rues de feux orange et de chiffres. J'eus  bientôt laissé derrière moi la cour de l'immeuble, les grilles de fer  et débouchai dans la rue, la petite rue Gervex : rien qu'à évoquer ce mot proféré par les membres de la famille, surtout ceux de Paris,  c'était comme si la rue n'existait que dans cette mauvaise comédie, cette plaisanterie un peu niaise, et sournoise qu'était la vie portée par leurs paroles. La façon qu'avait Maman de prononcer le mot très distinctement et d'une façon très sonore, comme si elle s'apprêtait à l'épeler, ou qu'elle voulait le faire entendre à une assistance nombreuse et sans l'aide d'aucun micro .Et bien sûr, la rue était toute petite, ne comportait que cinq numéros, servait davantage de parking que de rue, les voitures y stationnaient des deux côtés, souvent  en double file.

Au bord du trottoir, il se figea à la vue de la petite loupiote verte surmontée d'un heaume.

"Ne t'en fais pas, avait-elle dit, j'annoncerai la vérité à ton grand-père, moi- même, je le lui dirai tout doucement, cela passera comme.

"Quelle vérité?  Oui, c'était pourtant bien "La vérité", ce mot qu'elle avait employé. La vérité, c'était le BEPC raté.  L'aïeul attendait-il avec impatience mes résultats ? Dans quelle mesure cela comptait-il pour lui ? L'affection qu'il me portait était réelle mais difficile à évaluer. Il ne se comportait pas comme s'il était chargé de mon éducation, n'avait pas placé  en moi des intérêts, à supposé qu'il en eût encore à 78 ou 79 ans. 

La matinée se dilatait dans un éblouissement, une blancheur, un soleil très pâle mais aveuglant, toujours ces préliminaires aux vacances qui débouchaient sur un gouffre : le  rien à faire jusqu'à la rentrée suivante.

 Les voitures étaient lancées à toute allure, le tunnel attendait de les engloutir à quelque cinquante mètres de là. Je restai plantée sur la chaussée,  les véhicules slalomaient pour l'éviter, j'entendais des klaxons, des conducteurs aussi criaient des mises en garde, des ordres, des jurons ; des châssis de métal me frôlaient, je me sentait encerclée, et, me résignant à obéir à de vigoureuses injonctions, regagnai le trottoir.

  On peut préférer la noyade : corde, bloc de pierre, se traîner ainsi jusqu'à un pont ; la seringue à vide, impeccable, piquant,  mais simpliste ; le troisième étage de la Tour Eiffel, banal d'après les statistiques ; le transport en ascenseur trop angoissant, et quel affreux entrelacs de ferraille rouillée !

Saint-Pierre de Rome? Je n'étais pas catholique. Du haut de la statue de Lénine ? Je ne l'avais pas lu.  Du Mur de Berlin ? Ce mur n'était pas le mien.

Les mystiques et les vrais intellectuels choisissent l'Etna...

De la statue de la Liberté ? Du haut de la torche. Je croyais savoir que c'était le point culminant. Le symbole était prompt à saisir. Les gens comprendraient ! Il ne manquait que l'argent du voyage...

 Que diraient les gens? On plaindrait Maman, c'est épouvantable, ce qu'il vous en a fait voir! Elle pourrait se consacrer entièrement aux plus jeunes.  Elle  apprendrait au grand-père « la vérité, par petits bouts », suivant son expression favorite. Eprouveraient-ils tellement de regrets ? N'étaient-ils pas proches de leur dénouement à eux ?

 Pire encore : moi -même ne serait pas informée de son trépas: "Il ne faut pas qu'elle sache, on ne peut rien lui dire à cette gosse! Elle  prend tout au tragique !"



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