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21 février 2009 6 21 /02 /février /2009 10:53

Juillet 1981.


L'arbre grimpe sur deux ou trois mètres  avant de former une fourche d'où partent deux grosses branches  dont la courbure imite deux jambes à demi repliées, battant l'air de façon  gauche.  Plus haut encore, la ramure se déploie généreusement et dans le plus grand désordre. Vivre auprès d'un grand arbre présente des avantages donne un sentiment de sécurité, cependant Guillaume  ne veut pas reprendre la maison, vivre dans la proximité de souvenirs d'enfance qui parasiteraient son existence future.  Alors je vends, dit Eve. J'ai vécu dix-huit ans ici, Alida dix-sept, Guillaume  six à temps complets, et cinq à temps partiel...

 

Guillaume contemple l'arbre :

-La première chose que j'ai faite, lorsque nous avons emménagé ici, ç'a été de grimper aussi haut que possible ...

Nelly imagine des ruches et des pots de miel de tilleul, des pots ovales joliment incurvés  comme des flacons de parfum, des arbres fruitiers nantis d'une couronne  neigeuse à la belle saison .

Elle n'y tient pas vraiment et préfére les quelques plantes en pot gratifiées d'un coup d'oeil  plusieurs fois par jour, et jetées au bout d'un mois, faute de soins rationnels, ainsi que  le bouquet de fleurs séchées qu'elle accroche au plafond du séjour à la place  d'un lustre. La maison qu'ils achèteraient n'aurait pas de jardin.


 Les Wilson, elle les a endurés.

  Terrifiée de présenter Melk à Alida, elle l'a trouvée hypocrite avec son accueil trop chaleureux.  Elle l'a scruté, l'enfant, durant toute l'entrevue. Personne ne voulait croire que Melk était l'enfant de Guillaume,  lui-même ne le croyait sans doute pas profondément. Par malheur, ils n'avaient aucune espèce de ressemblance physique.  C'était même pour cela qu'ils s'entendaient si bien.


-Monté jusqu'où ? demande Melk.

- Jusqu'aux fenêtres du premier étage.


Guillaume et Eve se sont raccommodés sans se  réconcilier : Eve avait répondu présent à un faire-part l'avisant de la naissance de Camille le 17 mai. Trois jours plus tard, à deux heures de l'après-midi, il entrait dans la chambre de la maternité, avec un bouquet de glaïeuls qu'il tenait maladroitement en les écartant de lui. Nelly  se rappelle qu'ils ont évité les questions en suspens, discuté du nouveau-né et du nouveau gouvernement, autant de sujets bienvenus pour ignorer  le passé. Guillaume se réjouissait de l'arrivée de Camille mais pour le gouvernement il aurait préféré Rocard. « Je soupçonne ton inclination d'être sentimentale plus que politique » avait dit Eve, qui lui avait expliqué longuement ce qu'il conjecturait de la situation d'alors. Jamais ils n'avaient été plus loin et Guillaume éprouvait toujours un malaise à le voir.


- Et qu'as-tu vu ?

   -   Moi-même  dans le reflet.


  - Ce costume est joli, apprécie Eve. Lui mets-tu souvent des robes ?

   -Quelquefois ».

Nelly reste évasive. Elle a acheté une dizaine de robes, et accessoire divers pour le premier âge féminin, de toutes les couleurs et de toutes les formes, et les a parqués dans l'armoire sans s'en vanter, craignant qu'on ne lui dise qu'elle jouait à la poupée. Camille change de tenue plusieurs fois par jour. La robe à bretelles et le pull à manches courtes sont en fin lainage d'un jaune légèrement orangé, assez pour éviter le qualificatif « poussin. »

Eve et Guillaume rivalisent de concert pour expliquer au gamin ce qu'est un reflet, et les voilà  donnant une définition de l'acte de voir.


Nelly les laisse s'embourber dans une discussion invraisemblable où Guillaume qui tente toujours, mine de rien, de prouver à son père qu'il n'est pas vraiment  con, perdra la partie une fois encore, vis-à-vis d' Eve, mais pas de Melk... Elle s'éloigne vers la limite inférieure du jardin et s'assied derrière un massif  de verdure. Protégée par la ramure, elle sort de son sac à main  le porte feuille, en extirpe  la lettre chiffonnée qui  se dissimule  entre sa carte de prof et sa carte de groupe sanguin.


Chère Nelly

Je t'écris du septième étage de l'université X ; j'y suis magasinier et j'envoie des thèses de doctorat et de troisième cycle au rez de chaussée suivant les besoins des étudiants et chercheurs ;  j'aime bien ce travail car je suis seul  toute la journée et il  s'écoule environ une heure parfois davantage avant que je ne reçoive des nouvelles d'en bas.  En ce moment, je fume, je bois un café pris au distributeur de boissons et  j'écoute  une chanson que j'adore  «  Somewhere lost in this lonely crowd/ Is a man who swears he's not to blame/ ALl along  the day  I hear him shout so loud/ Crying out that he's been framed..."

Tu devines que cet homme ce n'est que moi ;  et aussi sans doute que je suis toujours avec Isabelle ; je ne gagne pas assez pour partir, et il y a des complications ( elle a voulu un enfant...) . 

 Une chanson que j'aimerais encore davantage si le refrain pouvait me concerner « I see my light is shining/ From the Western to the  East / Any day now,any day now/ I shall be released..."

Mais il n'en est rien.

C'est ce que j'avais à  te dire. A te dire à toi ou à Guillaume ? Je ne sais pas.  A toi de  savoir. Tu peux m'écrire en poste restante... »


Nelly lit la missive à Camille  qui ne tète plus et ne dort pas. Non sans chantonner la ballade : le bébé commence à pleurer assez fort. Nelly cesse puis reprend son chant d'une voix plus aiguë, provoquant une recrudescence de  protestations. Elle doit s'interrompre. Chuchote à sa fille  « Je chante faux ou quoi?

Que dois-je faire à ton avis ? ».

 





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