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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 23:58

passion simple

 

 

Gallimard, 1991.


En exergue «  Nous deux le magazine est plus obscène que Sade »


La passion décrite par Annie Ernaux ne ressemble ni à Nous Deux ni à Sade. Elle se rapproche d'une vue cartésienne.


Elle évite le mot amour. Chaque fois que l'on a un sérieux penchant, on invoque l'amour plutôt que la passion, terme délibérément philosophique qui s'emploie dans les traités. Annie Ernaux prend donc le recul avec son sujet. Une fois, elle substitue le mot « obsession » à passion.


Les faits qui l'inspirent ont duré de « à partir du mois de septembre l'année dernière » à «  cet été » au moment où pour la première fois, elle verra «  en flou », un film classé X.

A vrai dire je me suis demandé si «  cet été » n'était pas  antérieur au 9 février 91, date qui termine le livre.


Le ton est volontairement neutre. On note que l'objet de cette passion était nettement moins exigeant qu'elle d'un point de vue intellectuel et qu'elle en prit facilement son parti allant jusqu'à régresser dans ses options personnelles. 

» il n'est pas attiré par les choses intellectuelles et artistiques malgré le respect qu'elles lui inspirent ».

Autrement dit, si elle avait vécu avec lui, elle eût été fort malheureuse. Comment vivre avec quelqu'un qui n'a pas les mêmes valeurs, les mêmes priorités ?


 C'est une bonne chose qu'elle l'ait eue comme amant et rien de plus...

Mais ce n'est pas facile non plus. La passion rend bête et fait délirer .


Exemple :

- Elle fait la liste des activités qu'elle doit faire ou ne pas faire le concernant :


- Elle fréquente les cartomanciennes et redevient très superstitieuse.

- Tout ce qu'elle lit sur les relations entre couple concerne son ami et elle.

- Elle ne fait qu'attendre sa venue ou un appel de lui.

 


« Où est le présent ? »


Cette interrogation qui la taraude «  avant/après, toujours attendre, « où est le présent » n'est pas spécifique à la passion...

Elle compare les rencontres faites avec lui à des épreuves .

Le nombre de jours sans nouvelles de lui amène la crainte d'être recalée.


«  Vivre cette passion comme j'aurais écrit un livre : la même nécessité de réussir chaque scène, le même souci de tous les détails » ;

Cette phrase me semble très importante !


J'ai écrit plus haut qu'Annie Ernaux évite le mot amour et par suite le romanesque ; et même en quelque sorte le récit : elle décrit plus qu'elle ne narre. Par cette narration, elle donne l'impression de décrire en utilisant le style du constat, une voix sans timbre.


En dépit du recul qu'elle prend, et de la détermination d'observer froidement les faits, elle manifeste toujours son désarroi.

Cela se sent à l'absence de sentences, de discours, de conclusion, de métalangage...

C'est surtout parce qu'elle se garde du mot amour que tous les « passionnés » revendiquent ; elle ne s'est pas crue amoureuse.


«  Je ne savais pas de quelle nature était sa relation avec moi... » Elle suppose qu'il éprouve la même chose et après quelques temps conclut qu'il vient seulement pour satisfaire un désir sexuel. «  la seule vérité incontestable était visible en regardant son sexe ».


Il est "étranger"par la nationalité et la langue, mais cette manière de dire est une métonymie : l'objet d'une passion nous est toujours étranger et l'autre est toujours un étranger, attirant ou non.


S'il était français elle comprendrait assez vite qu'il a plusieurs manières de parler français et que la sienne lui échappe de toutes manières.


Page 60, un indice de chronologie apparaît «  Deux mois après le départ de A. elle a commencé à raconter «  à partir du mois de septembre ...ensuite p 69 c'était le moment où elle allait vivre la fin de sa passion. Cela signifie vire d'espérance lorsqu' n'y en a plus ( toujours très superstitieux) lui envoyer une carte postale en allant dans un pays étranger  et s'y rendre rien que pour cela.

 P 66 «  Maintenant c'est avril «  elle fait un progrès dans le deuil. «  Il m'arrive de me réveiller sans que la pensée d'A. ne vienne aussitôt «  Nous sommes au présent de la narration. Elle cherche toutefois « quelque chose d'impérissable  que ne donnent pas les souvenirs ».  


Relisant ce qu'elle a écrit sur sa passion, elle en éprouve de la honte. Inquiétude des jugements de valeurs normalisantes du monde qui va la lire.


Donc 4 moments : Février 91; Avril 91; Printemps 89, et ce mois de septembre 1988.

Elle le revoit ce n'et pas le même. Et c'est la dernière fois pense-t-elle. Même si ce n'était pas la dernière cela ne changerait rien...


Intérêt des notations hétéroclites opposant deux réalités de registres différents et d'importance différentes

«  J'ai voulu apprendre sa langue ; J'ai conservé sans le laver un verre où il avait bu. »


Tout le livre est dans ce type d'opposition, également le décalage entre le sujet et la manière de le traiter.


Donc ce serait plut tôt une sorte de documentaire sur la passion entre le récit et le document. Certains diront «  l'autopsie d'une passion »


La conclusion peut sembler déroutante : Annie Ernaux fait l'apologie de la passion. c'est, dit-elle, un luxe. Elle se serait approchée de la limite qui la sépare de l'autre. Au point d'imaginer la franchir (mais jamais plus on ne méconnait davantage l'autre que dans la passion).


«  Absence de dignité » dit-elle  dans la passion.


«  ce que son existence m'a apporté ; le souvenir que l'on garde d'une passion ce sont de furtifs moments érotiques, des images de ce genre, des sensations-images. Il n'en reste jamais rien d'autre.

Le « don « dont elle parle n'existe pas dans la passion. Les souvenirs si vifs soient-ils n'ont aucune signification.


Le souvenir d'une passion ( si l'on a écrit en « direct » ce que l'on vivait ) est désastreux. C'est tout ce temps passé à l'autel d'un autre qui n'existait pas, ce sont toutes ces phrases répétitives, témoins d'une obsession amoureuse de tous les instants. Certes, elle a bien noté ces faits, mais avec recul. Elle aurait dû dire qu'au jour le jour, si ça s'écrivait, c'était beaucoup plus insensé plus vil, plus bas plus stupide. Elle a de la chance si les passions lui rapportent quelque chose lui montrent de quoi elle est capable. Lui permettent de mesurer le temps de tout son corps. Les souvenirs qui en restent peuvent paraître précis et durs s'ils se rapportent à un être qui a cessé de nous intéresser.

 

Un livre d'une intelligence aiguë.


 

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Published by Dominique Poursin - dans Lectures romans, nouvelles
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commentaires

rose 05/04/2010 15:26



J'avais beaucoup aimé aussi cette plongée clinique dans la passion, avec cette conclusion sur le "luxe" que représente une passion...



Dominique Poursin 05/04/2010 18:50



Oui c'est un texte vraiment fort qui analyse bien les sentiments, et va au-delà des clichés. Et ma foi, c'est plutôt rare!



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