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24 avril 2006 1 24 /04 /avril /2006 14:39

Dix jours s'écoulèrent et Guillaume rencontra Nelly Fischer, plus exactement réussit à s’en approcher d’aussi près que possible, concrètement parlant.

 

Un après-midi de chaleur, il  se sentit à l'étroit, quitta les lieux,  erra  aux alentours du lycée XX,  aperçut Nelly, comme il l’espérait.


Installé à la terrasse du café, où elle avait retrouvé trois énergumènes bavards aux regards vitreux, remuant comme des singes dans leurs guenilles de tee-shirt, il l’observa de loin en tripotant la petite théière en métal et le pot minuscule qui avait contenu quelques gouttes de lait.

 

Nelly croisait de longues jambes, serrées dans un jean trop étroit ; ses fesses calées sur la chaise ne s’y étalaient pas. Rondes et potelées, elles conservaient leur fierté.


Le chemisier contrastait avec cette simplicité, fin, blanc d'une texture douce et transparente, brodé de fleurs sur les coudes et la poitrine, permettant d'apercevoir de temps à autre dans l'échancrure du vêtement, la naissance de seins généreux. Ses cheveux relevés en un chignon approximatif laissaient échapper  des mèches de tous côtés.

 

Elle venait de réussir son bac de latiniste avec dix-huit ans et mention bien, deux de plus que lui. Pendant l’année ils s’étaient croisés, avaient échangé quelques phrases à l’occasion, avec une politesse ironique, comme s’ils jouaient à quelque jeu.

 

 Pendant l’année il étudiait le soir à la bibliothèque du lycée XX où officiait sa mère, établissement qui accueillait sept cent filles de quatorze à vingt ans.

Juste avant les vacances, Il y avait vu la mère de Nelly, madame Fischer, que ses collègues, appelaient Fichtre, lingère du lycée,  qui triait et remplissait des fiches, collait des étiquettes ravaudaient les vieux livres, et pestait contre ses supérieurs d’un ton gouailleur. Alida l’écoutait, ne tarissait pas d’éloge sur cette femme qui avait son franc-parler et représentait ce que le « peuple avait de meilleur ». Guillaume s’était ennuyé et n’avait pas osé s’enquérir de Nelly.

C’eût été du dernier ridicule qu’il se fît présenter une fille par sa propre mère !

Il ne savait que la suivre, espérant saisir une occasion, se disant aussi qu’il était préférable que rien ne se produisît.

 

 Elle discutait avec le groupe à une table voisine, de la manifestation qu'ils allaient bientôt rejoindre, suivre ou fomenter.


Il se souciait peu de ce que disait le groupe à propos d'une action urgente. A son père qui avait voulu, profiter des événements de mai 68 pour l'initier à la politique, Guillaume avait répondu, que cela ne pouvait être considéré comme un grand événement de l'histoire :pas en France, car il n'y avait pas eu assez de morts. Ne leur apprenait-on pas à considérer l'importance des événements politiques au nombre des victimes? 

Pendant les événements, il avait conçu une folle allégresse et vécu dans une euphorie béate. A la rentrée, il avait vite compris que l’action politique consistait en ennuyeuses corvées sous la direction de camarades-chefs tyranniques ou routiniers.

 
Pourtant, il n'y a rien que d'agréable à intégrer une manifestation débutante : voilà beaucoup de gens avec lesquels on est soudain parfaitement d'accord dès qu'on se donne la peine de les rejoindre. Foin des sourires compassés, et des réserves soupçonneuses. On se tutoie, on se congratule, on se connaît depuis toujours. On chante ensemble. On s'aime.

L'approcher dans ces conditions serait aisé, elle se réjouirait qu'il fût des leurs. A quelques mètres en avant, le groupe des manifestants stagnait, de petits rassemblements cheminaient, dans un flux et un reflux hésitant.

 

Son émotion, depuis longtemps entretenue, ne faisait que croître en cette fin d'après-midi. Maintenant la tension se faisait pressante et douloureuse.

 
Mais ce fut elle qui parla.
 

" Est-ce qu'on est dans le sens de la manifestation?"

Guillaume répondit d'une voix hachée menue qu'il n'y avait pas de sens à la manifestation.

-Pas d'essence à la manifestation ? répéta-elle, es-tu en mesure de le démontrer ?

Une main dans la poche, Guillaume triturait une carte postale, l’une des variations du « Personnage" de Gaston Chaissac. Il avait coutume de s’imaginer des conversations avec le Personnage, lequel était censé lui donner des conseils, faire des objections et même le gourmander.

Maintenant, il se plaignait : "Ne me fais pas de mal, tu as déjà remarqué où j'en suis. N'en rajoute pas." 

Le voyant tout près d’elle, Nelly s’adressa à lui, déplorant avoir perdu ses coéquipiers avec une exagération comique. En parlant, elle le regardait hardiment, Guillaume, son visage tendu, sa chemisette blanche, rayée bleu et gris dans le sens horizontal, la profusion de poils ondulés, plein de sueur qui sortaient de l'encolure non boutonnée.

" C'est un tissu de bonne coupe, quelque-chose d'élégant, apprécia-t-elle en riant, elle plongea la main, lui prodiguant des caresses sous le vêtement. Tous deux gagnèrent le trottoir et se surprirent à joindre leurs bouches " Tu es fou de porter un costume quasi colonial dans une manifestation, reprit-elle quand leurs lèvres se quittèrent.

Il portait une veste et un pantalon beige en tissu léger et n’y voyait rien de mal.
On ne pouvait s’habiller à son aise, sans passer pour un plouc ou un fasciste.

 
" Tu t'appelles bien Guillaume? "
 
Ça, elle le savait déjà.
 

"Lequel? chuchota-elle : Le Conquérant, L'Amateur de néant, L'Alcoolique, L'Enchanteur, L'Homme au Rasoir?

 
 

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