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16 août 2006 3 16 /08 /août /2006 17:02

Août 69 : Nelly a tout un mois devant elle pour se remettre d’une déception sentimentale. Va-t-elle y parvenir ?


Dès le lendemain, Nelly retrouva la voix suave qui emplissait l’espace du magasin avec son « si pratique citron vert », que diffusait toute la journée un haut-parleur invisible à raison d’une annonce tous les quart d’heure. Elle n’avait jamais cherché à identifier ce produit, liquide à laver la vaisselle ou le linge, poudre à récurer les surfaces carrelées, vitrées, ou les lieux d’aisance. Elle revoyait juste Guillaume, peu vêtu, penché sur une tasse marron à décor nénuphar en train de suçoter une rondelle de citron, tandis qu’un pépin se glissait dans le thé.
Installée devant un carton contenant un assortiment de récipients en plastique ou en verre colorés pourvus de titres et de textes, elle les sortait un à un et les plaçait dans les rayonnages de manière à boucher tous les trous. Le chef leur assenait périodiquement que les rayonnages devaient être garnis entièrement de telle façon que les clients n’aient pas l’impression d’un manque ou d’un oubli. Il était bon que quelques articles supplémentaires s’alignent sur le sol et que l’on puisse voir de temps à autre quelque carton plein
.

Un moment plus tard, les collègues de Nelly déplorèrent comme à l’accoutumée qu’elle ait placé des déodorants avec des flacons de shampooing, et fait voisiné ceux-ci avec des eaux de toilette et commencèrent à remettre de l’ordre : elle les aida en maugréant et encore plus tard, elles se plaignirent à nouveau qu’elle eût mélangé les marques des produits. Elle s’impatienta encore davantage et resta longtemps à contempler fixement une bouteille bleue intitulée Obao, dont elle ne savait quel type de liquide ou de gaz devait sortir, ni s’il convenait d’appuyer sur un bouton, de dévisser le flacon, ou de presser le bouchon protecteur. Son appréciation des produits de beauté restait sommaire : en tant qu’utilisatrice, elle se laissait enchanter par la forme la couleur ou l’odeur d’un flacon, ou d’une savonnette, mais ne perdait pas de temps à comparer plusieurs produits et n’utilisait pas d’accessoires tels que les déodorants, fixateurs, gels et crèmes de beauté. Elle avait choisi « pêche » pour fond de teint, subodorant que cette nuance lui seyait, sans rechercher une marque particulière. Ses camarades lisaient avidement les dépliants publicitaires et discutaient des mérites des marques des diverses lotions ce qui les rendaient bien plus performantes pour le job.
Après la pause-déjeuner, Nelly fut cantonnée au rayon livres et papeterie, qui comprenait également un photomaton. Ce secteur, peu visité, s’ouvrait sur la rue de Provence, et elle attendit tranquillement derrière une petite caisse ; de temps à autre, une femme et un enfant s’approchaient d’elle avec un album à colorier, une aventure d’ours brun, ou d’un kangourou à la poche bourrée de rejetons, un fascicule de recettes culinaires. Elle relevait la tête du livre qu’elle avait placé sous la caisse, laissant Laurent et Thérèse à leurs tristes ébats et le tiroir de la caisse s’ouvrait sur un cliquetis.
Une fois, elle vit s’approcher Pierre Abrazone, un ami de Guillaume dont Anne s’était entichée ; Grand et mince, le visage tourmenté, le sourcil noir, le regard aigu et appuyé, de fortes lèvres resserrées sur un énigmatique chagrin, les joues légèrement creuses et les pommettes un peu saillantes, il avait une allure incontestable. Comme il ne tenait rien en main, elle lui demanda s’il venait pour des photos d’identité, s’entendit répondre avec gravité qu’il était là pour elle.
 

« Je sors avec Guillaume » objecta-t-elle froidement.

Simultanément, elle recueillit dans ses mains un des peignes qui avaient glissé de ses cheveux. Fixés à l’arrière de son crâne, ils avaient la double fonction de maintenir une partie de la masse en arrière et de laisser échapper quelques mèches qui venaient danser sur ses tempes , voltiger ou retomber en petites cascades. Maintenant, dénoués, ils tombaient sans trop de souplesse sur ses épaules. Seule subsistait là-haut à hauteur du cortex, une grosse barrette, qui elle-aussi amorçait une descente. 

 

Pierre lui redonna l’un des peignes qui avaient glissé par terre, en y jetant un bref regard intense. 

« En es-tu sûre ? »

 

Nelly haussa brusquement les épaules. « Nous pouvons aller chez moi tout à l’heure. Il n’y a personne. »

 

Levant des yeux magnifiques et énamourés, Pierre proposa à voix basse et quelque peu incertaine des préliminaires en forme de verres à prendre et de soirées  night-club. 

Elle secoua fermement la tête. « Nous allons chez moi tout à l’heure : pour toi, ce sera cent francs, parce que tu ne me déplais pas. » 

Il ne dit rien et s’éloigna vers la sortie, après un dernier regard stupéfait.

Deux jours plus tard, Laurent devait provoquer la noyade de Camille. La barque tanguait dangereusement, lorsque Nelly entendit un tonitruant « Mademoiselle ! », et releva brusquement la tête, plaçant machinalement l’ouvrage sous la caisse. Elle se crue perdue : ce n’était qu’une cliente pressée, plantureuse, pleine de menaces mais sans danger réel. Elle tourna les talons avec bruit dévoilant un garçon à la mine effrayée, aux grands yeux rehaussé de cils noirs qui donnaient l’impression du maquillage, un garçon vêtu de noir aux longs cheveux frisés et dépeignés, qu’elle reconnut aussitôt pour être un ami de Guillaume lui-aussi, un des plus proches, un garçon qui passait pour bizarre, asocial, insensé etc… tout ce qui plaisait à Guillaume. C’était lui qu’il devait chercher, qu’aurait-il fait sans Guillaume, le pauvre ?

 

Nelly le salua ironiquement : « N’étais-ce pas ta mère, cette râleuse ? Elle t’attend dehors ! ».

Le garçon la foudroya du regard et s’en fut vers les rayonnages, y resta longtemps, sortit avec deux livres de poche qu’il fourra dans celles de son blouson sans se retourner.

 

Laurent et Thérèse devaient bientôt se marier, mais chaque fois qu’ils pensaient l’un à l’autre, le spectre de Camille se dressait entre eux. Enfin unis, le fantôme du cadavre continue à les harceler, verdâtre, mou, visqueux, sortant d’un cadre où Laurent avait fait son portrait. Irritée tout autant que dégoûtée, Nelly poursuivait cette lecture tragique. Mais elle s’énervait contre une pensée autre qui lui venait en cette nuit d’été, trop douce, trop éclairée de lune, assise en tailleur dans son lit de jeune fille qu’elle avait regagné, tapotant la page qu’elle lisait : N’y avait-il pas eu une sorte de spectre entre Guillaume et elle ? Un spectre qu’elle était seule à voir, et dont il lui appartenait de se débarrasser elle-même, un spectre qui était apparu dans sa mémoire, alors qu’elle emmenait Guillaume à l’appartement de ses parents ? quelque trouble-fête ,avec qui Guillaume offrait une légère mais persistante ressemblance.
Avait-elle tenté de noyer Eve?

Certes, oui, mais l’alcool conserve… elle reprit sa lecture nocturne : Laurent jetait contre le mur un grand chat tigré jugé maléfique. Dans le même mouvement, elle projeta à son tour le livre en direction de la fenêtre, ouverte sur la nuit d’été. Le livre vint heurter le mur au lieu de plonger par la fenêtre, et retomba sur le sol.


Vingt cinq jours s’étaient écoulés. Trop vite, elle avait perdu sa place au Monoprix, et n’avait gagné que six cents francs au lieu des huit cents escomptés. S’étant fait embaucher à distribuer des affichettes publicitaires pour finir le mois, elle avait perdu cet emploi dès le premier jour, parce qu’elle coinçait deux réclames au lieu d’une entre les pare-brise des voitures.
Elle n’arrivait pas davantage à paraître vénale : chaque fois qu’elle avait croisé Pierre Abrazone qui vadrouillait dans la rue de Provence et à qui elle avait voulu monnayer ses charmes, il lui avait lancé un regard sévère, voire indigné, sans lui parler le moins du monde. Anne lui disait qu’elle retrouverait son ami à la rentrée, prêt à l’entreprendre à nouveau, et qu’elle ne devrait pas céder,  avant plusieurs mois, en tous cas plusieurs semaines, et, s’il ne lui demandait rien, elle devrait se faire une raison.

 

Ne pas céder, garder la tête haute, c’était l’essentiel.

 

 


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