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12 octobre 2006 4 12 /10 /octobre /2006 17:03
RDV-8.jpgLe film Rendez-vous à Bray dont j’ai acheté le DVD à Bruxelles il y deux trois ans, n’a pas forcément été distribué en France.
 
Trente deux ans plus tôt il était bien sorti sur les écrans français et m’avait laissé un souvenir particulier.
Outre Matthieu Carrière, les deux rôles féminins Anna
Karina et Bulle Ogier ne laissent pas indifférent.
Matthieu Carrière et Bulle Ogier.
 
Julien Eschenbach est pianiste et critique musical à Paris. Trois ans après le début de la Grande Guerre, il est invité, peu avant la nouvelle année 1917 qui s’annonce sinistre, par son ami Jacques Nueil, également pianiste mais compositeur, dans la demeure de ce dernier à Bray la forêt dans la Somme, près du lieu des combats où se livra la sanglante bataille. Jacques, lieutenant dans l’aviation, dit avoir bénéficié d’une permission. Luxembourgeois, Julien n’a pas été mobilisé. Avant son départ, il remet un article à propos d’un concert dans une imprimerie, et constate que le journal où il paraîtra contient des espaces vierges, des « blancs » qu’il suppose correspondre à des informations importantes supprimées par une censure réelle et fantasmatique.
 
Dans le train qui le mène à Bray Julien se souvient d’une promenade en voiture avec Jacques, et Odile, une amie commune. Quoique le souvenir soit gai, la jeune femme ( Bulle Ogier) blonde, et les couleurs claires de l’été, Jacques flirte avec Odile et Julien s’apprête à seulement tenir la chandelle.
 
Parvenu dans la cour du vieux manoir « La Fougeraie » Julien aperçoit une silhouette sur la façade de la demeure. Puis derrière une fenêtre, une femme penchée sur une casserole à la lumière vive et instable d’un feu ou d’une bougie. Il se souvient alors à nouveau du trio qu’il formait avec Jacques et Odile dans un cinéma, regardant un film que lui-même accompagnait au piano.Du récit d’Odile à propos de ce film ( un épisode de Fantômas).
Julien est introduit dans le manoir par la jeune femme brune ( Anna Karina) qui se détache partiellement de l’ombre dont elle parait sortir. Julien attend le retour de Jacques dans une salle dont nous n’apprécions pas la globalité : les pièces sont éclairées par un feu de cheminée, un bougeoir, une chandelle parfois. L’électricité existe aussi à la Fougeraie mais elle est presque aussitôt coupée par les bombardements tout proches. L’on suit les déplacements et tâtonnements de Julien à travers le clair-obscur, les vives et soudaines trouées de lumière aussitôt évanouies.
Anna Karina
Anna Karina dans le rôle de "la servante"
 
L’attente de Julien est troublée par les allées e t venues de la jeune femme qui porte solennellement une torche, les tremblements des flammes des bougies, et la cannonade venant de la zone des combats qui font osciller les objets de cristal verres et carafes, car la jeune femme lui sert un repas qu’il mange seul.
Pour dissiper le malaise engendré par la situation, il évoque encore des promenades avec Jacques et Odile, un dîner dans une auberge ( partagé celui-là) avec ses deux amis : la blonde et claire Odile qui s’oppose définitivement à la servante.
 
Bulle Ogier Odile
Un accord tacite de ne pas parler se fait entre les deux protagonistes qui s’épient, se regardent à la dérobée, de préférence dans le reflet d’un miroir, se fuient et se cherchent à la faveur de discrets déplacements. Jusqu’à la conclusion sexuelle que tout prépare sans que rien ne l’entérine à priori.
En attendant, Julien convoque de plus en plus ses souvenirs, par nostalgie du passé et pour se défendre de la situation présente. Il a commencé à jouer un jeu, à entrer dans un scénario dont il ne saisit pas la clef.
Dans le salon où il dîne, il a repéré une reproduction du tableau symboliste d’Edward Burne-Jones « Le Roi Cophétua et la jeune mendiante .d’après une légende ce roi s’éprit de la jeune et belle vagabonde et l’épousa.
 
Au terme d’une longue attente, Julien suit la mystérieuse servante au premier étage dans une chambre qui lui appartient. Une autre reproduction picturale se trouve au mur, représentant cette fois une gravure de Goya « La Mala Noche » : on y voit deux femmes , deux sorcières, dont l’une est jeune, le jupon blanc relevé par un vent violent, dans une nuit d’encre.
 
La mala noche NEW
 
Il ne reste à Julien qu’à succomber au charme de l’étrange servante.
 
 La regardant dormir, peut-être s’interroge t’il ainsi que le spectateur : a-t-elle été la servante de Jacques qu’en était-il de leurs relations ? Jacques est-il absent pour une raison sérieuse ( mort ou blessure grave) ou délibérément ? Qui a préparé la mise en scène et envoyé le télégramme ?
 
  Au réveil, Julien est seul au lit et des bruits de vaisselles lui parviennent de la cuisine. Au grand jour, tout ce qui lui paraissait fascinant et laissait l’impresion d’une rencontre ne se présente plus de la même façon.
Matthieu Carrière Julien
Matthieu Carrière
 
Le jeune homme se précipite au dehors, la femme le voit partir par la fenêtre et s’arrête subitement dans sa tache ménagère.
Arrivé à la gare, Julien achète le journal et apprend que les avions n’ont pas décollé la veille au soir. Jacques n’a pas livré combat pendant la nuit. Julien revient sur ses pas, se dirige à nouveau vers le manoir. Nous ne savons pas ce qu’il a l’intention de faire.
 
Si toute la mise en scène de la nuit a été réellement orchestrée pour Julien (avec la complicité de Jacques ?) , s’agit-il pour la servante maîtresse de retrouver un autre partenaire ? Où d’un rituel d’initiation offert par Jacques auquel la femme ne fait qu’obéir ?
 
Des questions qu’on ne résout pas puisque le film s’arrête là.
 
Quant à moi, la première fois que je l’ai vu, je pensais que la femme avait envoyé elle-même le télégramme, profitant de l’absence de Jacques ( peut-être d’une absence définitive) elle aurait vu Julien sur les photos ( très en évidence dans le film) et aurait eu envie de le rencontrer.
 
Le film est tiré d’un récit de Julien Gracq c’est pour cela que André Delvaux a donné ce prénom au héros. Pourtant rappelons aussi que le célèbre Manneken-Pils qui peuple les magasin de souvenirs bruxellois avec la même constance que la Tour Effeil à Paris, s’appelle « le petit Julien ». L’interprète , Matthieu Carrière donne l’impression d’être grand, impression encore renforcée par sa structure longiligne, le long manteau qu’il porte, le pullover à fines torsades verticales. Faire grandir le « petit Julien », telle fut peut-être la noble intention d’André Delvaux, cette mission impossible étant masquée par des références littéraires nombreuses (Julien comme Gracq, Eschenbach comme Wolframm V. Eschenbach
Auteur de Parsifal…). Si c’est vrai, on comprend que le film ressuscité trente ans plus tard, intéresse les Belges au premier chef.
Le jeu distancié, retenu, ( aujourd’hui on dirait minimaliste) de Matthieu Carrière en fait un interprète attirant. André Delvaux l’a filmé « amoureusement » et l’on est sensible à ce travail là , réussi peut-être parce que l’acteur en reste au degré zéro de l’interprétation. Mais c'est le jeu d'Anna Karina qui est le plus convaincant.

 
Le Roi Cophetua, la nouvelle de Julien Gracq :
Le narrateur ne se nomme pas. Il est plus âgé que le Julien du film. Pour lui le passé c’est précisément la rencontre avec la servante « au temps de sa jeunesse finissante » ( pour Julien il s’agirait au contraire d’une jeunesse débutante) . Ce narrateur qui parle à la première personne du singulier, a fait la guerre au moment où il se souvient, a été blessé et rapatrié, il ne peut pas ressembler au jeune homme hésitant, presque timide, de Rendez-vous à Bray. Et par suite il ne ressent pas exactement de la même façon ce rendez-vous manqué avec Jacques et pas tellement réussi avec la servante maîtresse. Outre la légendedu Roi COphétua il insiste beaucoup sur le mythe d’Orphée. Le narrateur se perçoit comme descendu aux Enfers et y suivant Eurydice . Après avoir passé une partie de la nuit à ses côtés, il est réveillé par des bruits de vaisselle , et craignant la suite des événements ( « l’arrivée irréparable de la servante avec le plateau du petit-tdéjeuner ») il se sauve pour ne plus revenir « sans se retourner ». Contrairement à Orphée il ne perd pas Eurydice c’est à dire qu’il garde de cette aventure un souvenir magique, évitant de nouer des liens domestiques avec la jeune femme. Par ailleurs il ne nous dit rien du sort de Jacques, pas plus que dans le film. Il évite tout ce qui pourrait prolonger trivialement l’aventure .
Je dois pourtant dire que lorsque j'ai vu le film, la toute première fois ( en 1972 probablement) j'ai imaginé toutes sortes de suites et en ai même écrit une.
En revanche, lorsque j'ai lu la nouvelle de Gracq, dix ans plus tard environ( je ne savais rien de ce texte, et peu de choses de Gracq au moment où j'ai vu le film la première fois), je n'ai plus été frustrée . Dans la nouvelle de Gracq, le sort de Jacques importe moins que dans le film.
 
La Légende du Roi Cophetua : le roi épousa donc la jeune mendiante dont il s’était épris. Cette union morganatique eut des conséquences fâcheuses. La nouvelle épouse n’était pas acceptée par la cour, qui lui mena la vie dure ; on suppliait le roi de la bannir. Constamment persécutée, l’épouse conçut de la vengeance contre le roi. Ce dernier fut assassiné par le fils qu’il eut avec cette femme. Cette légende n’est pas rapportée dans la nouvelle de Gracq , qui se contente de l’évoquer sans en dire l’issue malheureuse.
J'ai trouvé le récit de la légende dans le roman de VS Naipaul"La Moitié d'une vie".
le narrateur y compare son existence malheureuse à cette légende. En effet le héros de Naipaul est fils d'un brahmane et d'une intouchable, et sa vie, ainsi que celle de ses parents est gâchée dans ce roman poignant. C'est pour cela qu'il tient pour certain que l'issue d'une telle union serait désastreuse dans la réalité.
 
Le tableau de Burnes-Jones est à la Tate de Londres. C'est un tableau vraiment grand et impressionnant. Il appartient à l'école pré-raphaëlite ce qui explique son charme un peu solennel,les poses hiératiques des personnages.

Le-Roi-Cophetua.jpg
suite et fin :
Rendez vous à Bray

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