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8 mars 2007 4 08 /03 /mars /2007 10:42

Fiord examinait son verre où trépidait le liquide presque noir en dessous d'une mousse épaisse. " Comment est-ce que ça se boit? demanda t'elle.

« Je vais te procurer une pipette » répliqua Guillaume et tous voulurent bien manifester une gaieté quasi-franche. La boisson de Mathieu était jaune pâle, et dans le verre de Fiord, on eût dit la surface vert bleuâtre d'un étang. Elle détourna la tête: " ça n'a pas l'air… " et huma : c'était pourtant bien de l'anis.

" Les femmes qui ont signé ne se sont peut-être pas toutes fait réellement avorter", continua Guillaume.

-Vraiment, jeta Fiord, tu as l'esprit mal tourné". Andrew estima que ce serait grave si c'était vrai. Anne affirma énergiquement que non. On pouvait avoir signé par solidarité, et en prévision de ce qui risquait de nous arriver. Nelly la fusilla du regard.

" Mais bien sûr que ça leur est arrivé à toutes! Ce n'est pas un jeu!".

 

Fiord s'indigna à la suite de Nelly et absorba son anisette avec une avidité héroïque.

Très vite, Mathieu absorba la presque totalité de sa boisson, espérant que ce serait suffisamment alcoolisé pour qu'il puisse faire bonne figure. Il buvait pour parler, lorsqu’il était mal à l’aise, c’est à dire presque tout le temps. Il croyait qu’on le trouvait sympathique lorsqu’une honnête ivresse lui déliait la langue.

Les airs faussement inspirés, les regards mouillés, cette sympathie de commande qu’il était nécessaire de manifester en toute occasion, il ne s’y résolvait pas.

Si seulement il pouvait être seul avec Guillaume.

Guillaume ne l'obligeait pas à être sympathique, ni à parler beaucoup. Aujourd'hui, avec tout ce monde... Anne parlait et c’était maintenant à lui, Mathieu, qu’elle s’adressait :

" Et toi, tu penses aussi qu'un embryon est un être vivant ? Et un fœtus?

"C'est un être, commença Mathieu, à tout hasard…

" Oui, un être vivant." Je suis d'accord pour qu'on le supprime si… si son existence est insupportable ou dangereuse pour sa mère… à condition que cela ne lui donne pas de regrets… ça y est, il avait dit une bêtise! Un embryon, avoir des regrets?

 

A partir d'un certain âge, de nombreux êtres humains se plaignaient d'avoir été mis au monde. Il l'avait lu dans les livres. Sa mère qui lui infligea la vie. Il l'avait même entendu dire par des gens. Des « vrais gens ». Dans la réalité. La réalité de la vie. Ouais, tu parles. La réalité par opposition à la fiction. Parlée et non écrite. Ça pouvait continuer longtemps…

Dans certains milieux il était de bon ton de se plaindre d'avoir été mis au monde, et de le reprocher aux adultes.

- Le fœtus ne connaît que le milieu le plus élémentaire et le plus nécessaire…continua Mathieu. Bon, lâcha-t-il d’une voix pâteuse, oui : il vaut mieux le supprimer, s'il existe…"

- Qui faudrait-il supprimer s'il existait ? intervint Guillaume, tout réjoui.

- L'embryon, répondit Mathieu sévèrement.

- Un crime, alors?

- Eh bien, dit Mathieu, un crime nécessaire. On promulguerait une loi.

-Tu parles comme Raskolnikov.

" C'est que, s'écria Anne, on ne peut fonder une loi autorisant quelque crime que ce soit. Il faut s'entendre : l'embryon n'est pas un être humain avant tel âge.

Matthieu s’étonnait d’une telle fermeté chez Anne, qu’il tenait pour une femme-enfant.

- J'ai seulement dit un être vivant, reprit-il, moite de sueur. Vous me faites dire que c'est un crime. Pas du tout.

Autour de lui les répliques fusaient.

- Est-ce que Raskolnikov aurait fait avorter Sonia malgré son ultime repentir? Où est-ce qu'elle était déjà au parfum, poor little bitch!"

- En Russie, la contraception, au 19eme! " railla Andrew.

- Il n'y a pas qu’une seule Russie du 19eme, fit remarquer Nelly. Anna Karénine utilisait un contraceptif. Tout le monde n'est pas, autant que Dostoïevski, arriéré et pétri de Russie éternelle et pieusement féconde.

-Tu plaisantes! dit Anne. La société l’a poussée au suicide pour les libertés qu'elle a prises !

- Qui cela ? demanda Matthieu qui peinait à suivre. Mais sa voix ne devait être qu’un murmure car nulle réponse ne lui parvint, que le chœur qui vibrait, unanime :

-Tous pareils, les mecs !

-Nous sommes tous d'accord, conclut Andrew courtoisement, mais nous ne savons comment le dire."

Chez les Wilson, Andrew occupait l’unique fauteuil du séjour, un modèle en osier, sobre et respectable. Matthieu avait remarqué le fauteuil la dernière fois parce qu’Andrew s’y trouvait. Et dans ce fauteuil, Andrew se tenait immobile. Comme un lézard.

Ils étaient tous d'accord sur le principe, et Matthieu se sentait très loin de tout cela. Un léger voile embuait ses yeux, la conversation se délitait en une marmelade de mots tremblés.

 

Nelly portait un chemisier d'une autre époque qui avait dû appartenir à sa grand-mère avec des manches un peu bouffantes, terminées par des manchons en dentelle qui couvraient les avant-bras. A vrai dire, pas exactement de la dentelle mais un fil souple, de couleur naturelle ou vieillie avec lequel on crochète les bords des napperons. Cette pièce vestimentaire, d'un charme suranné, était en mauvais état et fermait très approximativement sur la poitrine par trois ou quatre petits boutons cassés dont il ne restait que la moitié de la circonférence et qui s'échappaient périodiquement de ravissantes boutonnières, ouvragées elles aussi. Elle les reboutonnait fréquemment, sans aucun espoir de se couvrir, et c'était sans doute pour cela que de longues mèches blondes venaient à la rescousse se nicher sur les seins en descendant souplement.

Soudain, Mathieu reçut en pleine figure son regard brun et surpris, et se hâta de baisser les yeux.

Ils discutaient des slogans accompagnant le manifeste: " Elles sont maîtresses de leur ventre".

C'était vulgaire disaient les uns ; il faut en passer par le scandale, prétendaient les autres.

Toujours sarcastique, Guillaume proposa de faire signer toutes les vieilles personnes qui ne veulent plus vivre dans les hospices. Il se faisait fort d'aider toutes ces mains flageolantes à tenir un stylo. Nelly s’indigna, lui cria qu'il était saoul ou idiot, probablement l'un et l'autre. Le ton monta encore lorsqu’il fut question d'Ophélie qui avait été exilée en province par ses parents. Nelly ne la regrettait pas, elle était stupide, irresponsable. "Et cette idée de se faire appeler Ophélie! Supposez que moi, je vous dise: dorénavant il faudra me nommer Eurydice, sinon je ne réponds plus "

-Tu aurais tort, dit Guillaume, personne ne viendrait te chercher.

-De toute façon, intervint Fiord étourdiment, Cette nana, l’Eurydice, que l'on aille ou non la chercher, le résultat est le même puisqu'elle meurt. Et elle n'en sait rien. Si je me rappelle."

- ça alors ! Lui dit Anne ! Tu connais tes classiques !

Matthieu fixa ses chaussures comme s’il eût été lui-même interpellé par la féroce Anne aux grands yeux de lac de volcan.

Nelly parla assez longuement de laisser les mecs aux prises avec leurs petites héroïnes et nous autres…

Fiord déclara soudain n'avoir pas un sou pour payer.

Bien sûr, songea Matthieu. Elle n'avait jamais d'argent. Faire avec elle une centaine de pas dans la rue, c'était s'exposer à la voir innocemment rentrer chez un boulanger, et commander un sandwich qu'il fallait ensuite payer sans pouvoir s'en offrir un soi-même en la regardant le dévorer. L'accompagner imprudemment dans un cinéma, un débit de boissons ou de tabac…c'était se ruiner. Pour sortir avec elle, il fallait être riche et con à la fois. Amoureux, en somme.

Et les prétendants ne manquaient pas. Andrew, Pierre Abrazone aussi, qui n’aurait pas la chance de payer, puisqu’il n’était pas là.

Andrew annonça qu’il réglait toutes les consommations.

Bien sûr !

Anne éclata de rire. Nelly s’y opposa avec force. Guillaume se leva, dit qu’il avait à faire chez lui, visage fermé et partit brusquement.


 

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Published by Dominique Poursin - dans Guillaume W, récit à épisodes
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commentaires

jerome 08/03/2007 12:53

c'est toujours aussi bien, mais parfois trop référentiel, et ça risque de décourager le lecteur pas cultivé
dostoievski, tolstoi, eurydice...
Mais vous écrivez bien, et, franchement, j'ai apprécié
il y a de la profondeur dans vos vues sur les Russes.

Dominique Poursin 09/03/2007 11:11

Puisque vous êtes cultivé, ne vous inquiétez pas pour les autres ! Mes personnages parlent de ce qui leur plait, je ne puis les en empêcher.

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