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25 mars 2007 7 25 /03 /mars /2007 21:40
2070401189.08.MZZZZZZZ.jpgPierre Michon «  Vies minuscules » 1984.
 

Ce sont des hagiographies des biographies miniatures et des fragments d’autobiographie.

 

IL ne s’agit pas de décrire la quotidienneté banale de gens de conditions modestes, ni de montrer leurs insuffisances tragiques, comme le fait Annie Ernaux dans « La Place » ; c’est    l’inverse, à l’exception près de « Claudette «  et «  Eugène ».

En 1984, l’époque est favorable aux documents qui nous content la vie des gens sous forme documentaire (exemple «  Grenadou paysan français ») et le roman régional romanesque (exemple : Signol) connaît aussi un grand essor.

Cependant cette littérature finissait par devenir ennuyeuse, aussi l’apparition des Vies minuscules fut-elle un quasi-miracle.

Le narrateur fait ressortir le caractère d’exception de personnages de conditions sociale et culturelle défavorisées, qui, d’une manière ou d’une autre, ne se sont pas pliés à la vile nécessité, l’ont niée, s’en sont détournés, en ont fait un objet de scandale. Ils sont rendus comme des héros (au sens grec, et au sens médiéval du terme)  il  leur rend hommage à l’aide d’un style recherché, baroque souvent, stylisé à l’extrême, proche de la prose poétique, se voulant aussi éloigné que possible  du constat sec et de l’universel reportage.

 
 

André Dufourneau : l’auteur recueille les fragments de son existence par sa grand-mère Elise, paysanne excellente conteuse.  L’apparition du héros (un orphelin envoyé à la ferme familiale pour y être utile plutôt qu’adopté) est imaginée  (je me plait à croire qu’il arriva un soir d’octobre) ce qui en renforce le caractère énigmatique qui fait de chaque petit fait un événement unique.

 Le mental du personnage reste incommunicable, donc sublime : «  Il eut une pensée que nous ne connaîtrons pas. Il s’assit et mangea la soupe. Il resta dix ans. »

Sublime renforcé par cette activité secrète  qui gagne en intensité par la brièveté des phrases destinées à figurer  la routine des jours qui s’éternisent. Les épisodes de la vie du héros sont imaginés  en forgeant  des hypothèses  à partir d’indices ; un paquet de café  envoyé d’Afrique, gardé comme une relique

Sa mort, dont on ignore les circonstances, revécue de diverses façons par le narrateur biographe : une mort qui est assimilée à une mauvaise mère «  quant à la façon dont frappa la marâtre, les conjectures peuvent être infinies ».

L’avantage de cette vie tout en hypothèses, c’est qu’elle montre un récit en train de se faire et qui ne s’épuisera jamais. Une façon de concevoir « l’œuvre ouverte ».

 

 On sait que Dufourneau voulut partir en Afrique et qu’il le fit sans tarder

« Sa vocation fut ce pays où les pactes enfantins qu’on passe avec soi-même pouvaient encore, en ce temps-là, espérer d’accomplir d’éblouissantes revanches pourvu que l’on acceptât de s’en remettre au dieu hautain et sommaire du « tout ou rien ». 

Le personnage vit sans concession, fidèle à ses convictions premières enracinées dans une enfance rêvée. C’est un « pur ».

Ce qu’on dit «  en famille » c’est qu’il est parti pour faire fortune devenir planteur, et avoir des esclaves à battre.

« Mais dit le narrateur j’ose croire qu’il n’en fut rien… qu’il était trop orphelin, irrémédiablement vulgaire et non né pour faire siennes les dévotes calembredaines que sont l’ascension sociale…. Qu’il partit comme jure un ivrogne, émigra comme il tombe ».

Et aussi «  l’assurance que là-bas un paysan devenait un blanc, fût-il le dernier des fils mal-nés » Dufourneau gagne ses lettres de noblesse se forge une identité.

 

La citation unique de Dufourneau «  j’en reviendrai riche, ou y mourrai… » Se double de celle de Rimbaud «  Ma journée est faite, je quitte l’Europe ». Les deux premières des Vies minuscules sont placées sous le signe du poète.

 Arthur Rimbaud. André Dufourneau. A+O.

Antoine Peluchet, parent de la même grand-mère Elise, est lui aussi un fugueur «  quitta sa famille à dix-sept ans, un soir, et ne revint pas pour labourer le champ le lendemain après s’être disputé » ( querelle présentée de l’extérieur, ombres chinoises)

 

« Il avait tout, presque, pour être un auteur intraitable, l’enfance aimée et rompue désastreusement, l’orgueil férocequelques lectures canoniques… le bannissement et le père refusé… : et qu’il s’en fût fallu d’un cheveu, je veux dire d’une autre enfance…pour que le nom d’Antoine Peluchet résonnât dans nos mémoires comme celui d’Arthur Rimbaud ».

 
Vie des frères Backroot :

Des héros que tenaillaient la haine et l’amour. A partir de ces deux camarades de pensions du narrateur il se met davantage en scène comme personnage et autobiographise son récit sans voler la place d’honneur à ces deux créatures qui semblent sorties d’un «  Grand Meaulne » réinventé, ou d’un roman de collège magnifié : les deux frères ( Backroot évoque on ne sait quel retour aux racines…) sont des fils de fermiers flamands que leur rivalité farouche pousse chacun à dépasser l’autre. La jalousie qui pousse le cadet à voler le livre offert à son aîné Roland ( « L’Homme qui voulut être roi »)  par un prof de latin, se clôt par une terrible bagarre.

La suite du récit ressemble souvent à un tableau flamand, avec l’effet clair/obscur.

 

Avec «  Vie du père Foucault «  on entre de plus en plus dans la vie du narrateur lié à une actrice Marianne, à ses déboires, son impossibilité d’écrire, ses drogues, son alcool, tout cela écrit dans un style plus ordinaire qui laisse loin derrière le morceau de bravoure des « frères Backroot ». Voisin d’hôpital du narrateur, le père Foucault refuse de se faire conduire à Villejuif pour qu’on y opère son cancer malgré de réelles chances de survie. Il avoue aux médecins être illettré «  un sentiment fraternel m’envahit : dans cet univers de discoureurs et de savants, quelqu’un comme moi peut-être, pensait quant à lui ne rien savoir, et vouloir en mourir… le père Foucault était plus écrivain que moi : à l’absence de la lettre, il préférait la mort ».

 
 

L’abbé Georges Bandy  lui aussi refuse les soins d’un hôpital, tant il est vrai que toutes ces vies trouvent leur dénominateur commun et leur beauté dans la passion du refus. Il trouve la mort dans un sous-bois et le narrateur qui l’a si peu connu lui chante son agonie comme une révélation.

 

Le narrateur évoque sa sœur dans «  Vie de la petite morte » qui a vécu huit mois entre 1941 et 1942 et meurt sans avoir parlé, trois ans avant sa propre naissance. Ainsi que les décès plus tragiques encore, de deux petites filles qu’il a connues terrifiées par la souffrance et la peur.

La description du supplice de la petite Bernadette l’aide à évoquer sa sœur, si présente à son esprit qu’il croira l’avoir vue devant lui, âgée de dix ans avant de reconnaître la fille d’un voisin. Dans ce peuple de fantômes où les deux grand-mères feraient merveille si elles ne supplantaient pas si facilement les deux grands-pères, où sœur et père ont disparu avant qu’il ne les voie, le narrateur tombe dans la perplexité : on ne prononce jamais devant lui le mot « mort » pour désigner un défunt, ni aucun des synonymes ; on dit «  ta pauvre petite sœur » « ton pauvre père ».

 

Ne passez pas à côté de ce beau texte inspiré.

 
 

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commentaires

keisha 24/10/2009 08:46


Tu vois que je fouines dans ton blog. En effet, je vais lire Vies minuscules, le thème me plait, mais dans un peu de temps...


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