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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 13:51

      Un soir, il roula son sac de couchage, emplit son sac des croquis de Bénédicte, de sa trousse de toilette, décidé à déménager.. Il entra dans la tente qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de partager vraiment avec Mathieu. La petite table de camping était dressée pour le repas. Jambon, chips, assiette, gobelet, et même une canette de bière, horreur, qui devait bouillir. Sur un petit compotier de fortune, plusieurs pêches étaient décorées de guêpes affairées. Le tapis de sol était balayé, et, un peu à l'écart, dans un seau ,des vêtements trempaient dans de l'eau savonneuse. Mathieu portait des vêtements neufs, chemisette rayée gris et blanc, short de couleur claire. Il tarda à réagir, l'observa d'un oeil incertain.

- Tu m'invites?

Mathieu raconta comment il avait découvert que dans les cabanes de bois, sur les lattes, on pouvait prendre une douche, que L’eau coulait réellement, qu'il y avait des robinets. Il narra ses expéditions dans les divers magasins d'alimentation, chez le charcutier, au marché, ses bains de mer, et autres activités, toutes solitaires. Il s'était approprié les lieux, circulait, avait un emploi du temps. Il pouvait vivre ici.

 

  « Je suis très content que tu sois revenu.

-Mais tu ne t'es jamais aussi bien porté que lorsque je n'étais pas là.

-Tu prends toutes les décisions, tu ordonnes toutes nos activités, l'heure à laquelle on va prendre un verre, son contenu, les repas, les visites, et comme c'est toujours juste, on ne peut même pas résister. Dans un instant, tu vas me dire ne bois pas cette bière-là, elle n'est pas fraîche on ira se désaltérer en ville et tu me désigneras l'établissement et je devrais consentir. Tu décideras de consulter les programmes de cinéma, et s’ils nous déplaisent, tu me conseilleras va sur la plage te baigner moi j'irais avec cette fille…

-D'accord, répondit Guillaume, on fera ce que tu viens de proposer, sauf que je n'irais pas avec " cette fille"ça ne me dit plus rien ni elle non plus. Je rentrerais sagement à la tente après avoir fait un tour au village. J'ai l'intention de revenir ici. Tu me reproche d’être un tyran et de la pire espèce : ce que je fais est toujours bien, on ne peut s'y opposer même en pensée. C'est au moins déconcertant.

-Pour le dire autrement, insista Mathieu, j’ai l’impression de te devoir beaucoup trop.

Guillaume fut surpris, lui qui se reprochait d’avoir laissé Mathieu sous la tente pour s’aller consoler avec Bénédicte , empêchant ainsi cette demoiselle de se risquer à nouveau chez Mathieu, et ne l’ayant quittée que lorsqu’il ne pouvait plus rien tirer d’elle ni de lui.

- Tu m’as tout appris, insistait Mathieu. C’est difficile pour moi..

Je t’ai appris à te raser fit Guillaume, de plus en plus déconcerté

 

 

- Au fait j’ai trouvé pour les deux Guillaume !

- l’amateur de néant s’appelle Guillaume d’Aquitaine c’est un troubadour. L’homme au rasoir, c’est Guillaume d’Ockham, philosophe anglais du quinzième siècle : qui aurait dit que les mots devaient correspondre davantage à des réalités objectives. Correspondre ou plutôt désigner. Il ne resterait que très peu de mots. Comme lorsqu’on se rase de très près.

Guillaume se toucha le menton. Il croyait que l’homme au rasoir était un film d’horreur ou le héros d’un sinistre fait divers oublié et se demandait si Mathieu ne se trompait pas. Mais Nelly savait un peu de philosophie et rien sur le cinéma d’horreur…

- Donc, les mots ne devraient pas désigner des généralités qui ne correspondent à rien : exemple : liberté, beauté… vérité.

- Existe-t-il des hommes libres ?

- Non ! Mathieu secoua résolument la tête. Tout ce qui est affaire d’interprétation subjective ne peut être retenu.

- Admet-il le mot Dieu ?

- Au Moyen-Âge, il y est obligé. Ce n’est pas quelqu’un à qui on a tranché le cou. Il est mort de la peste noire. Tu as beaucoup de chance.

 

 

Guillaume s'était fait couper les cheveux et les avait mouillés et peignés en arrière. Cette coupe lui seyait même si la chaleur et l’air du large avaient fait apparaître des taches de rousseur sur son visage. Il évitait les rayonnements solaires avec des succès variables. Mathieu qui avait la peau assez mate s'était aperçu aux sanitaires du camping, reflété par d’impitoyables glaces au-dessus des lavabos qui lui avaient révélé sa couleur pain d'épice, infortune dont il dit un mot à Guillaume lequel se mit à rire : Son infortune plairait à. Bénédicte..

Ils mangeaient sans trop d'appétit. L'eau de la carafe était tiède. Le jambon luisait de sueur, Les chips perdaient leur huile. Les deux garçons transpiraient. Mathieu sortit des pêches d’une petite corbeille. Il en extirpa plusieurs guêpes qu'il enveloppa dans du papier alimentaire avant de les poser par terre et de les écraser avec le bout de sa sandale. Guillaume le regardait faire avec étonnement.

Il devait s'être attaché du moins provisoirement à cette modeste toile de tente. Il n ‘éprouvait plus cette panique des premiers jours.

Ils gagnèrent le village en quête d'une boisson froide, passèrent devant l'institut de thalassothérapie : Si tu veux connaître la vraie tyrannie, jugeait Guillaume, c'est là qu'il faut aller. On te fait bouffer du varech cru en salade, tu trempes des heures dans une baignoire : le taux de salinité égal à la mer Morte. Tu dois effectuer des mouvements dans l'eau attention, jamais ce que tu veux, c'est dirigé : et pas question de nager ni jouer au ballon. Et tu te fais masser par des rombières qui te racontent leur putain de vie. Tous les jours la sieste après manger. Seul. Et pas question de faire cinq contre un. les chambres ne ferment pas.

 

 

Parvenus sur la plage, Mathieu relata avec émotion comment il avait, pendant ces quelques jours où ils avaient vécu séparément, réussi à sauver Robinson de la noyade. Il lisait, en marchant dans l'eau jusqu'aux chevilles quand le livre, lui avait glissé des mains. Il l'avait promptement repêché et disposé sous la tente pages en éventail. Les séparant régulièrement les unes des autres pour éviter l’adhérence. Roidi, jauni, le livre était en trois morceaux mais parfaitement lisible. Tu peux essayer.

-Si je suis Vendredi, je ne sais pas lire : Apprend-moi.

-J’ai écrit un …le début d’un roman…heu disons, faussement picaresque …

-C’est pour moi ?

-Oui.

Ils rencontrèrent Bénédicte, la demoiselle insatiable, et Mathieu se montra assez aimable. Tout d’un coup, les voilà devant le cinéma.

On jouait «  Gervaise ». Un vieux film, pour une fois, fit Guillaume. C’est très bon, paraît-il, cette adaptation de l’Assommoir.

«  Ce n’est pas pour vous, fit Bénédicte, s’adressant à Mathieu. Il n’y a rien de tel pour saper le moral

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