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18 avril 2012 3 18 /04 /avril /2012 23:20


Gallimard, 298 pages.


J’ai déjà chroniqué la première nouvelle «  Gibier d’élevage » lue en Folio 2. Une œuvre de jeunesse de l’auteur, très classique, facile à lire, bien qu’extrêmement perturbante. Je ne vais pas la publier à nouveau, il suffira de cliquer sur le lien. Dans ce premier récit, où un jeune garçon, est fasciné par un prisonnier noir capturé pendant « la guerre », par les gens de son village, ou plutôt de sa tribu, car ils vivent de façon très archaïque, il y avait déjà de la brutalité et une sauvagerie sans concession…

Le second récit «  Dites-nous comment survivre à notre folie » est encore plus éprouvant à la lecture.

C’est l’histoire d’un homme qui vient d’être père pour la première fois, et son enfant souffre  de graves  handicaps mentaux et physiques. Sa réaction est de se rapprocher de cet être, en profonde empathie, réussir à éprouver ce qu’il éprouve, bien qu’il ne le sache pas réellement, car le petit à quatre ans, ne réussit qu’à répéter les phrases qu’on lui adresse, sans rien manifester de personnel. Au moins le père parvient-il à éprouver en partie les mêmes souffrances physiques, notamment lors d’un funeste examen ophtalmologique destiné à mesurer l’acuité visuelle de l’enfant. « Destiné… », en principe, car il est vécu par le père et le fils, comme une grave persécution.Je vous recommande tout spécialement ce docteur à face de mante religieuse, qui sort l'oeil de l'orbite....

Le père éprouve aussi le besoin de jouer un rôle protecteur ; maintenant il fait chambre à part avec sa femme, pour pouvoir tenir la main de l’enfant bien serrée dans la sienne toute la nuit. Il l’emmène, tous les jours, manger un bol de bouillon d’os avec des nouilles et un Pepsi-cola. Père et enfant sont devenus obèses ensemble, se promènent ensemble, ne se quittent pas.  L’homme feint la complicité avec le petit, lui parle beaucoup, avec l’idée que feindre cette complicité et faire comme si le petit comprenait, provoquera un éveil chez lui.

Cependant il se demande si c’est son fils qui a besoin de lui ou l’inverse ? «  La menotte de l’enfant lui servait de défense contre les autres gens ; et lui, qui, lorsqu’il sortait seul, devait prendre des tranquillisants s’en trouvait métamorphosé en ce type d’extraverti. Il lui suffisait de serrer dans sa main celle de son fils pour se sentir délivré, même au milieu de la foule… »

Cependant l'homme se fait agresser avec son fils et se reconnaît impuissant .Il devra se résigner à moins s’occuper de cet enfant. Alors, il reprend ses travaux d’écriture, une biographie de son père. Il voudrait éclaircir certaines zones d’ombre de la vie de ce géniteur, et entre en conflit avec sa mère…. Là aussi, il devra se résigner à perdre ses illusions…  La nouvelle montre un cheminement vers la lucidité et une plus grande indépendance d’esprit.


On apprécie que le récit soit à la fois très réaliste, très précis dans les descriptions, comportant un grand nombre de sensations physiques, d’expériences concrètes, de la vie quotidienne, dans ce qu’elle a de cruel surtout, et d’un niveau de pensée très élaboré.  Les conflits présentés sont abordés avec une grande justesse.


Dans « Agwîî le monstre des nuages », un autre homme jeune a aussi eu un bébé présentant une anomalie mais le père l’a fait euthanasier, et a fui le foyer conjugal. Il a donc  agi d’une façon très différente  du premier. Mais, peu après, il est victime d’une hallucination : un énorme bébé venu du ciel vient se poser près de lui dès qu’il sort dans la rue ou se tient près d’une fenêtre, et avec qui il discute. Il l’appelle Agwîî, parce que ce son est le seul que le bébé ait eu le temps de prononcer. Il correspond sans doute à notre «  arheu », sinon à l’expression d’un cri. En somme, la victime s’est vengée, et le fantôme le hante.

Le narrateur du récit, un jeune étudiant, est rémunéré pour accompagner dans ses sorties l’homme devenu partiellement fou. Le récit balance entre hyperréalisme et poésie : l’homme tourmenté par le bébé fantôme explique son point de vue à l’étudiant : le ciel est peuplé des créatures que nous avons perdues, de sorte que l’étudiant en vient à aimer le « monstre » et presque à ressentir son existence, alors même qu’il se demande si l’homme ne joue pas la folie…

La quatrième nouvelle "le jour où il daignera essuyer nos larmes" porte également sur les relations père-fils dans ce qu’elles ont de plus dramatiques et primitives. Mais il ne s'agit pas seulement du père biologique, mais d'une autorité supérieure...

Le héros de l’histoire est encore plus tourmenté que les précédents. Il ne quitte plus son lit, se croyant atteint d’un cancer du foie. Il en ressent les effets avec terreur mais hélas, non sans jouissance, de sorte qu’il n’en sort pas.

Les affections du foie sont relatives à la bile noire, soit la mélancolie, et c’est peut-être là le mal véritable de cet homme. Quoi qu’il en soit, il se prépare à la mort, appareillé de lunettes de plongées vertes, servant à altérer sa vue. Les mêmes lunettes que portait l’Autre…

  Il fait à une infirmière censée être son exécutrice testamentaire, le récit de sa vie, cherchant à se souvenir des « happy days ». Hélas les réminiscences qui lui viennent, qu’il s’arrache devrait-on dire, avec l’aide de l’infirmière qui le questionne, sont tout sauf heureuses.   Le narrateur mêle les sensations actuelles du héros et ses réminiscences, cris et narrations, scènes dramatiques, tout s’enchevêtre, de sorte qu’il parfois difficile de saisir ce qui est arrivé dans le passé.

Au bout d’un moment, on se rend compte que celui-là qui, dans le récit est désigné sous le nom de l’Autre, est le père. On saura que le héros a perdu son père à la guerre, tué devant ses yeux, que ce même père avait fait assassiner un autre fils, déserteur, et que la mère n’est pas innocente aux yeux du malade.

 

Ces relations affolantes d’amour-haine entre père et fils font penser à Kafka : fils blessé physiquement et moralement, mutilé, rendu à l’état d’animal, tué même, victime du père bestial et cruel, lutte à mort entre les deux, fausses réconciliations, étrangeté des situations, déréliction à toutes les pages, tendance à la claustration, les deux univers sont assez proches.  

Après lectures des nouvelles, on prendra connaissance de la préface, qui replace les nouvelles dans leur contexte historique elles furent écrites à des époques différentes et correspondent à des moments particuliers de l’histoire personnelle de l’auteur. Mais ne pas s’attendre non plus à de grands éclaircissements.

Et si vous êtes comme moi, vous ferez des cauchemars….

 

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