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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 09:25

Oe-Kenzaburo-Le-Faste-Des-Morts-Livre-896640863 ML

 

 

Gallimard, nouvelles

 

 

Ces récits sont contemporains de «  Gibier d’élevage »,( 1958-62) et la toute première Le Faste des morts lança la carrière de l’auteur.

Un étudiant en Lettres se présente à la morgue de l’Institut médico-légal, où il s’est fait embaucher pour une journée. Il s’agit de transférer les vieux cadavres impropres à la dissection, d’une cuve où le liquide de conservation s’est détérioré, à une nouvelle cuve, mieux aseptisée. Chaque cadavre doit recevoir une nouvelle étiquette numérotée autour de sa cheville.

L’étudiant fait ce travail à cause de la rémunération censée être bonne. L’étudiante qui est également embauchée, espère se payer un avortement avec la somme gagnée.

Le récit relate cette journée pas comme les autres. Manipuler des cadavres et être en tête-à tête avec eux, toute une journée, c’est une expérience particulière éprouvante. Le faste est un titre qui paraît cynique. En fait, c’est lorsque un employé négligeant, laisse tomber un corps à terre, et que le gardien de l’Institut médico-légal le morigène de traiter ainsi ses pensionnaires, que l’employé négligent lâche «  Quel luxe pour les morts ! », reprenant ainsi le curieux adjectif du titre.

L’étudiant tente de se faire une représentation neuve, plus exacte, débarrassée des poncifs, du cadavre, et bien sûr de la mort ; après tout la mort est ce qui nous importe dans la vie. A l’aube de sa carrière, Oe vise déjà l’essentiel… pour ce faire, il décrit minutieusement ce qu’il voit, et ressent. L’hyperréalisme, les petits détails concrets de l’opération, voire du quotidien, se mêlent à un lyrisme étrange, à la limite du fantastique «  les morts murmuraient d’une voix lourde et grave dont les échos, multiples et entremêlés, étaient difficiles à distinguer. »

Bien sûr il s’agit d’une danse macabre : dans la cuve, les cadavres bougent, se touchent , se frottent, s’entrelacent » un des morts pivotant lentement plongea au fond du liquide, plongea au fond du liquide, l’épaule la première. Seul, son bras raidi émergea un moment, puis de nouveau le reste du corps remonta doucement à la surface. « 

La matérialité du cadavre, son poids, lui donne la dimension de « chose » que le vivant masque. Puis l’étudiant se met à dialoguer avec les morts ( en fait, il monologue et on le sait) ; il aborde aussi le sujet de la sexualité. Une très jeune morte, qui vient d’arriver sur la table de dissection, lui provoque des sensations…

Un texte d’une grande richesse, et d’une beauté singulière.

 

 

Le Ramier

Dans une maison de redressement, le narrateur est un adolescent délinquant parmi d’autres, enfermé pour expier des actes illégaux dont on ignore la teneur. «  Mais nous qui avions été arrêtés et fondus dans le moule criminel, avant même que notre forfait ne se retourne contre nous-mêmes avec le poids de l’événement, de quel crime pouvions-nous nous repentir ? … nous n’avions pas envie de nous approprier nos crimes comme un bien, au même titre que nos pantalons et nos chaussures »  Solidaires entre eux et pourtant soumis à l’autorité des aînés, notamment « le Marin »qui commande à toute la chambrée et s’est choisi un favori. Le soir au crépuscule, les jeunes ont le droit à un moment de liberté . Il leur arrive d’épier « le métis » fils adoptif du directeur, garçon plus jeune qu’eux, blanc et pâle aux yeux bleus.  Le métis va au collège, joue avec une chienne de race, a des activités personnelles. Cela leur rappelle qu’ils n’ont pas d’avenir «  déviés de la trajectoire de la croissance, isolé du reste des enfants qui eux grandissaient à l’extérieur, dépossédés de toute volonté de grandir… nous étions de jeunes vieillards qui n’avaient besoin d’aucun projet, qui ne souhaitaient devenir personne. »

Mais le narrateur va faire l’expérience de la culpabilité, à travers une série d’événements mineurs en apparence mais qui, pour ces garçons incarcérés, prend de l’importance, et va tourner mal.  Un chien bâtard va copuler avec la chienne racée du « métis » et se faire tuer par un des éducateurs. Les garçons répliquent en tuant la chienne, qu’ils balancent dans un canal qui court le long du mur et sert de décharge municipale. Ce canal, paysage peu ragoûtant, qu’ils contemplent si souvent… Une nuit, le narrateur escalade quelques murs, dans l’intention de s’emparer d’un pigeon ramier, élevé par le gardien du Centre. Arrivé à la cage, il trouve le « métis «  qui l’a devancé…

Une histoire qui peut paraître banale mais racontée de façon si juste, et aussi tellement désespérée que l’on s’y attarde longtemps. Cela tient à l’atmosphère bien rendue, la description soigneuse de ces lieux de désolation, les sentiments ambigus des garçons à l’égard du « métis » et la façon dont ce même garçon est à son tour affecté par la présence et les actes des jeunes détenus, et entraîné dans un processus qui le dépasse autant qu’eux…

 

 

Seventeen

Cette nouvelle met en scène un narrateur qui vient d’avoir ses dix-sept ans. Il se sent « mal dans sa peau » comme on dit et n’a pas de bonnes relations avec sa famille. Seule sa sœur se souvent de son anniversaire, mais c’est pour le railler. S’il reste si longtemps dans la salle de bain, c’est qu’ »il se saisit de sa propre chair ». Il n’a pas d’appui. Son frère aîné avec qui il partageait autrefois des activités, semble avoir sombré dans une sorte de dépression. Père et mère n’interviennent pas, on ne saura pas pourquoi. La sœur seule , semble avoir des idées politiques conservatrices, mais sans plus.

Le jeune homme est obnubilé par la masturbation. Sachant que cette pratique n’a rien d’inquiétant, il reste persuadé que c’est une tare, et  qu’il souffre de maladie.

Lorsque débute le récit, il est déjà violent au point de blesser sa sœur ; mais cela va empirer. Se sentant humilié par ses camarades de classe, et vulnérable, le garçon, dans le monologue qui nous est présenté, va se faire recruter par un organisme d’extrême-droite, l’Armée Impériale et en devenir l’un des membres les plus zélés et les plus dangereux. Au début du récit ce garçon n’est pas bête, et il a même assimilé des connaissances scolaires. Tout cela pour finir!! Ce récit dénonce la sottise et l’infantilisation de pensées voire le délire, qui caractérisent l’extrême-droite. La famille du garçon ne lui est d’aucune aide. Rien de neuf sur ces basculements adolescents dans une délinquance hélas autorisée , mais beaucoup de justesse dans la description du processus.

 

Ce serait intéressant de comparer ce récit avec l'"Enfance d'un chef"; le sujet est le même, et Oe a étudié la littérature française et fait une thèse sur Sartre.

 

Seventeen est paru dans la collection "Folio-deux euros" , vous pourriez le lire séparément. Personnellement je préfère les deux premiers récits...

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