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20 mai 2015 3 20 /05 /mai /2015 10:14
Paul Veyne Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas ****

Albin Michel, 260 pages

C’est l’autobiographie d’un archéologue et historien, spécialiste de l’histoire romaine, âgé de 84 ans, dont le moment est venu de faire le point.

Né près de Cavaillon où il a passé ses jeunes années, c’est en découvrant un morceau d’amphore romaine que sa vocation lui est venue. Très jeune. Sa famille n’étant ni intellectuelle ni bourgeoise, il s’est élevé seul grâce à l’école vers les sommets de l’intelligentsia. Il commence à espérer croire en l’au(delà, sans avoir de religion, et c’est cet espoir que le livre porte , avec une foi déjà bien ancrée : il utilise le futur .

Chose amusante il déclare ses revenus et ses biens dans la première page !

Son parcours est intéressant ; agrégé de lettres classiques puis historien, il se tient à l’égard de l’Ecole des Annales et donc de l’histoire des mentalités très prisée à l’époque. Il s’engage dans la défense de l’Algérie libre, milite une bonne dizaine d’années au pc sans y croire, mais pour rattraper semble-t-il la conduite douteuse de ses parents ardents pétainistes, et dont il avait épousé les idées adolescent ( il est né en 1930, la seconde guerre mondiale ne lui fut pas inconnue). Il nous fait croiser des personnalités avec lesquelles il s'entendit très bien ( Michel Foucauld par exemple) et d'autres moins. Nous en apprenons davantage sur ces intellectuels. Paul Veyne sait dépasser l'anecdote.

On reste stupéfait à la lecture de son passage au PCF. Cette façon qu'eurent les militants d'ignorer les exactions staliniennes tout en étant parfaitement au courant!

Il revient souvent sur l’importance de se livrer à des activités (professionnelles ou non) mues par la curiosité intellectuelle, et le désir de se cultiver, de ne pas chercher à être utile.

Le livre s’achève par des propos confidentiels : la vie privée de cet homme fut mouvementée et il connut des deuils (un fils, un beau-fils, une femme) et une vie conjugale désorganisée.

Ces derniers propos ne nous interpellent pas forcément. Il en dit à la fois trop et pas assez !

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5 octobre 2014 7 05 /10 /octobre /2014 14:30

POL, 630 pages.

Il y a un an et demi de cela, en visitant l’église St Eustache, à Paris, je me suis surprise à écrire dans un gros livre, où des gens avaient exprimé des souhaits. J’ai demandé à dieu que nos filles nous donnent un petit enfant… je ne me suis pas adressé au Saint, dont j’ignore s’il était qualifié pour cela, car dans la religion protestante où l’on m’a élevée, il n’y a pas de saint, on ne s’adresse qu’à Dieu. Puis j’ai allumé un cierge. Et pendant un certain temps, j’ai demandé à dieu ( mais plus par écrit) dans les églises qui me plaisaient, des trucs genre que mes enfants me donnent des nouvelles toutes les quinzaines, voire m’écrivent, et d’autres choses encore, sans oublier le cierge … en même temps je m’inquiétais, ayant l’impression qu’une tumeur divine proliférait sournoisement dans ma pauvre cervelle. En effet, je ne m’adressais plus à dieu depuis l’âge de 14 ans, et il me semblait bien avoir cessé d’être croayante , au premier degré en tout cas. Je crois être tirée d’affaire à présent, mais j’étais impatiente de lire le témoignage d’Emmanuel Carrère, certes plus atteint que moi…

Je ne l’ai pas lu depuis longtemps. J’avais aimé des récits déjà anciens, tels que la Moustache, et la Classe de neige, un peu moins l’Adversaire, et le Roman russe m’était tombé des mains…

A la fois autobiographie, documentaire historique romancé, et essai, c’est là un objet hybride en quatre parties dont la première est justement autobiographique. L’auteur y raconte trois ans de son existence pendant lesquelles, atteint de dépression, ne pouvant plus écrire, il s’investit dans la foi chrétienne version catholique romaine, de façon très poussée, allant prier et communier tous les jours et commentant des textes sacrés. Cette ferveur décline alors que la dépression le quitte et qu’il se remet à l’écriture. Cette partie pourrait être ennuyeuse, mais Carrère la commente avec ironie et une certaine légèreté. Certaines péripéties intéressent comme celle de la baby-sitter personnage qui dégage un mélange de tristesse et de loufoquerie. En revanche, je n’ai pas aimé sa marraine, ni même son ami Hervé, tels qu’il les présente…

Actuellement agnostique, Carrère rouvre le dossier « christianisme » dans un esprit critique : il se veut historien et romancier : pour nous, il va relire les Actes des apôtres et les lettres de Paul. Et même les Evangiles …

Paul est le véritable inventeur du christianisme. En suivant son parcours, Carrère fait œuvre d’historien vulgarisateur ( parfois trop : lorsqu’il fait des transpositions comparant Paul à des figures de dictateurs modernes, on sourit , parfois on s’amuse, mais on n’est pas très convaincu ). Néanmoins il compose un personnage ambigu intéressant avec Paul, et il va récidiver avec Luc l’Evangéliste, épisodique compagnon du prédicateur. Je n’aurais jamais cru pouvoir m’intéresser à cette partie de la Bible : beaucoup de récit de l’Ancien Testament ont toujours retenu mon attention, ainsi que les Evangiles, même sans avoir, en temps normal, de goût spécial pour ma religion. Cependant le Nouveau Testament m’a toujours ennuyée, bien que j’ai suivi les émissions de Jérôme Prieur et Gérard Mordillat qui ont interrogé un certain nombre d’ecclésiastiques et théologiens … et je ne me souvenais de rien, ou presque !

Cette partie de la Bible ( les origines du christianisme) est souvent considérée comme austère. L’auteur note avec juste raison que l’iconographie religieuse ne représente que rarement cette époque riche en événements. Il espère y remédier en relatant les faits de façon vivante : dialogues, et monologues des protagonistes, scènes de cinéma, théâtralité, présent de narration, toutes les ficelles classiques…

Avec moi, ça a fonctionné ! j’ai appris pas mal de choses, qui sont bonnes à savoir, quand on veut se cultiver un peu, et pourquoi pas avec Emmanuel Carrère ? Son enquête est sérieuse, ses sources me semblent fiables. Il ne se saisit pas de l’affaire en tant que théologien ou philosophe (pas d’interrogation sur le sens de certains concepts comme « résurrection ») mais il compose des personnages : Luc et Paul, avec il est vrai une certaine redondance, pose des questions concrètes parfois originales( qui a réellement fait condamner Jésus ? Quant sont apparu certains mythes, tels que la virginité de Marie ? Paul et Luc ont-il lu les récits d’Homère, et qu’en ont-il tiré ?...) et fait œuvre d’historien ; Les récits concernant Rome, les personnages de Néron et Sénèque, par exemple, sont très bons.

L’auteur veut être honnête : il ne va pas forcer sur le romanesque facile « on aimerait croire les romans selon lesquels il couchait avec Marie de Magdala ou avec son disciple bien aimé, malheureusement on n’y croit pas. Il ne couchait avec personne. On peut même dire qu’il n’aimait personne au sens où aimer quelqu’un c’est le préférer, et donc être injuste avec les autres ». Même constat en ce qui concerne Luc et Paul. Carrère les ressent incurablement vertueux ; il en est désespéré au point de faire figurer dans son livre des scènes érotiques le concernant !

Même si elles ne sont pas forcément bien venues, je n’ai pas sauté les digressions nombreuses de l’auteur, qui raconte sa vie, entre deux tronçons d’enquêtes.

L’épilogue nous montre un auteur resté tout de même très proche du fait religieux, au point de se livrer à la cérémonie du lavement de pieds… je n’aime guère cet épilogue. Pourtant, mon ressenti du livre est globalement positif.

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28 août 2014 4 28 /08 /août /2014 22:46

LP, 1970, 610 pages

1ere publication en 1964

C’est un roman autobiographique car si Violette écrit à la première personne et se désigne par ses prénoms et patronyme authentiques, elle change les noms de certaines des personnes qu’elle met en scène. Elle écrit ce livre en 1963 dans un village du Vaucluse où elle s’est retirée et relate sa vie de la naissance en 1907 jusqu’en 1944, à la Libération, avec de fréquents retour à son quotidien de femme seule écrivant et vivant en milieu rural.

Elle est donc née d’une très jeune fille, servante dans une maison bourgeoise, et du fils de famille, qui ne la reconnut pas. La mère de Violette, femme débrouillarde et pleine de ressources, obtient une pension de la part de la famille du garçon pour l’éducation de l’enfant illégitime. Plus tard elle se mariera et réussira dans le domaine de la couture et du prêt-à -porter. Violette ne connut pas son père, mais elle put fantasmer sur son compte, voire l’imiter, tant sa mère en était amoureuse. Outre ces deux personnages, c’est sa grand-mère « Fidéline » qui lui a laissé, dans son enfance, un souvenir impérissable. Evoquer cette femme sous diverses appellations « l’ange Fidéline » ; « ma vieille pomme ratatinée » est un soutien pour Violette dans les heures sombres.

Après l’enfance, nous avons les années de pensionnat, où elle connut des amours homosexuelles, une longue liaison avec une femme, un mariage raté, une alliance longue et conflictuelle avec Maurice Sachs écrivain et organisateur de trafics en tout genres. Les personnages sont mis en scène sous un angle qui les rend ambigus, insaisissables, attachants et détestables, toujours singuliers.

A Paris, Violette a de multiples occupations professionnelles toutes en rapport avec l’édition, la littérature, le journalisme. Elle fréquente des écrivains et des artistes. Pendant la guerre, elle se révèle très douée pour le marché noir.

Si ce récit nous intéresse, c’est que l’auteur a une écriture très personnelle, où l’on reconnaît d’emblée un écrivain. Ce qui frappe, c’est son talent inépuisable pour inventer des métaphores originales.

Je cite au hasard :

« Toute une saison d’ouragan et de tempêtes voulait naître dans ma gorge. Je soulevai mon rideau de percale, la soirée par la fenêtre était un défi de douceur. »

« Elle s’est levée, elle s’est occupée de son bébé ; il dormait de ce sommeil idéal : celui d’une pâquerette en plein champ dans la fraîcheur de sept heures du soir »

Ce ne sont pas les meilleures, mais elles sont plaisantes et justes malgré leur excentricité. Et dans le roman, il n’y en a pas qui sonnent faux, en dépit de leur abondance.

La narration est souple vivante, les dialogues, les descriptions nous plongent immédiatement dans le monde de l’auteur. Tout en maintenant le registre de la confidence au lecteur, elle n’est pas pour autant sentimentale, et se tient dans une familiarité humoristique. Elle nous fait aimer aussi bien la ville que la campagne, les cheminements sous la pluie, les querelles d’amoureux déçus, les comptes d’apothicaire. .. Un véritable écrivain.

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 20:59

Seuil, 2014, 220 pages

En commençant ce récit, je croyais que « Bellegueule » était un patronyme inventé par l’auteur pour rendre son propos ironique ; mais il semble que ce soit là le nom véritable de sa famille qu’il a utilisé pour ce qui est tout de même une œuvre de fiction, dans la mesure où il est écrit « roman » et non « autobiographie » sur la 1ere de couverture. J’ai peine à y croire !

C’est un nom difficile à porter …

Le narrateur commence avec un chapitre intitulé « Rencontre »

Lorsqu’il entre au collège à dix ans, deux garçons plus âgés qu’il ne connaît pas, le coincent dans un couloir pour lui cracher dessus, l’insulter et le persécuter physiquement, au motif qu’il s’appelle « Bellegueule et qu’il est pédé ». A peine à l’école, il a déjà une réputation. Seul contre deux plus grands, Eddy ne peut se défendre ; il ne supplie pas qu’on arrête, et n’en parle à personne. Ce serait une humiliation supplémentaire. Le scénario se répète de nombreuses fois, et Eddy aura conscience d’une sorte de complicité avec ses bourreaux. Mais comment faire autrement ?

D’une manière générale, les enfants sont battus. Ainsi que les animaux, les femmes, et les hommes qui se battent entre eux, ivres, à la sortie du bistrot. On baigne dans un climat de violence généralisée. Les Bellegueule , comme toutes les familles alentour, sont tout en bas de l’échelle sociale. Les hommes travaillent à l’usine les femmes sont hôtesses de caisse, ou « lavent le cul des vieux ». Les familles souffrent de malnutrition, les logements sont sommaires, la chambre des enfants est séparée par un rideau de celle des parents, et ils ne sont pas discrets. Misère sociale, matérielle, on se console avec la télé, les boissons fortes, le football, la violence.

Eddy traverse ses quinze premières années à devoir se défendre dans ce monde hostile ; surtout contre les garçons et les hommes. Avec la gent masculine, impossible de discuter. Il a des échanges de propos, et des relations correctes, quoique souvent difficiles, avec sa mère (« Ma mère et ses histoires »), ses sœurs, et cette fille de son âge qu’il appelle Amélie. On saisit qu'il a toujours plus ou moins été le confident de sa mère, rôle qui favorise l'homosexualité chez les garçons.

Très tôt, avant de se rendre compte qu’il était homosexuel, Eddy, selon son entourage se comportait « comme une gonzesse ». Il a fait son possible pour le dissimuler sans y parvenir. C’est l’école, où il craignait d’aller, à cause de ses persécuteurs, qui l’a tiré d’affaire.

En effet, avoir des attitudes considérées comme ressortissant du genre féminin, n'a pas que des inconvénients.Eddy avait des aptitudes pour jouer des rôles, et fait du théâtre ; lui sur scène, ses persécuteurs ne peuvent plus le tabasser, ils sont obligés de l'applaudir. C'est par le biais du théâtre qu'il va rejoindre le lycée d'Amiens.

Le récit est parsemé de réflexions qui témoignent de la capacité aiguë de l’auteur à analyser les situations. Il a fait le choix de rendre les propos des gens en italique, dans un langage argotique familier, pour nous mettre dans l’ambiance, et, ma fois, c’est réussi.

Je regrette cette effervescence médiatique autour d’Édouard Louis qui aurait pu me détourner de son livre et contente qu’il n’en ait rien été. Pour certains lecteurs, ce livre est un règlement de comptes. Je n'en crois rien. Les lecteurs choqués ne savent tout simplement pas comment vit une partie non négligeable de la population dans les campagnes, les cités des villes dortoirs, et les quartiers défavorisés des grandes villes. Ils ignorent les méfaits de l'alcoolisme, et de la grande précarité sociale.

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18 février 2014 2 18 /02 /février /2014 12:28

Gallimard, 121 pages.

La narratrice a onze ans. Elle apprend le français à La Plata. Nous sommes sous la dictature, en 1978. Ses parents, opposants actifs au régime, anciens compagnons du Che, ont été poursuivis. Son père est en prison, sa mère déjà réfugiée en France.

La fillette rejoint sa mère ; elles vivent dans une cité HLM au Blanc Mesnil et survivent vaillamment ; d’autres réfugiés les aident, on a procuré un emploi à la maman, pas facile et peu rémunérateur.

La fillette raconte un an de son existence ; ses lettres à son père, dans lesquelles on apprend la signification du titre Le Bleu des abeilles ( un ouvrage de Maeterlink que je ne connaissais pas) l’école où elle se fait des camarades, une semaine de vacances dans les Alpes, la langue française à laquelle elle s’accoutume plutôt bien, et qu’elle décrit de façon amusante et judicieuse.

L’auteur réussit bien à se remettre dans la peau de la fillette qu’elle fut. Elle trouve le ton juste pour parler d’un quotidien difficile à vivre mais qu’elle affronte avec calme et intelligence, dans un esprit de découverte, attentive aux épisodes de sa nouvelle vie, avide de communiquer avec les gens qui l’entourent. Car ses camarades de la cité HLM ont aussi leurs problèmes qu’elle partage pleinement.

Je lirai bien « les Passagers de l’Anna C. », dans lequel elle raconte l’expérience de ses parents au service d’une action politique combative.

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 23:52

Une année studieuse 159194

C’est l’année 66-67 ; Anne a 19 ans, elle doit passer son oral de bac en septembre 66 et persuade Francis Jeanson de lui donner des cours de philo, pendant les vacances. Elle a aussi écrit à Godard aux Cahiers pour lui dire qu’elle aimait ses films «  et l’homme qui les avait tournés ». Elle a déjà tourné elle-même avec Bresson «  Au hasard Balthasar », l’an passé.

Godard et elle se sont croisés sans se rencontrer vraiment. Ils sont chacun tombés amoureux d’une image, d’une représentation fantasmatique de l’autre…

Cela ne va pas nuire à la rencontre réelle.  La réalité rejoint la fiction.

On assiste alors à cette idylle, pendant un an, une année qui sera bien peu studieuse, en fait !

Anne a des problèmes avec sa mère et son grand-père (François Mauriac) pour faire accepter sa liaison avec Godard, se faire procurer la pilule etc.…

La famille finira par accepter le cinéaste et la différence d’âge (16 ans) avec Anne, car même s’il est très différent d’eux comme famille de pensée, il est de la même classe sociale, ce qui est très important. Ils ont aussi vécu dans des lieux identiques, durant leur enfance (notamment la Suisse).

On aime cette lecture qui se fait rapidement (le récit est simple, sans apprêt, agréable, souvent humoristique) mais dans la seconde partie, Anne et Jean-Luc attaquent une existence très mondaine, tourbillonnante, moins intéressante qu’au début. Ils se sont mariés, ce qu’Anne ne voulait pas, car elle n’a que vingt ans, et ne compte pas passer toute son existence avec cet homme.

A propos du tournage de la Chinoise, Anne ne comprend vraiment pas l’engouement de Godard pour Mao (non plus que les autres jeunes gens qui tournent avec elle), ni la signification du maoïsme.  Ils trouvent les préceptes de Mao assez tartes. Mais cela semble n’avoir qu’une importance moindre. L’important est de tourner !! Le Godard que l’on découvre est complètement immature, facétieux, sentimental, utopique, bien que son intelligence et sa culture (disons son habitude de parler par citations, son sens de la formule brillante,  et son art de mêler littérature et cinéma à la vie courante) soit fort séduisante pour une jeune fille, de 19-20 ans, encore scolarisée et avide d’apprendre. Et l’on comprend qu’Anne s’en laisse conter.

On est bien loin du Godard des « Histoires du cinéma », mais assez proche d’un personnage comme celui de Ferdinand -Pierrot le fou.

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 13:50

Extinction die AuslöschungGallimard (L’Imaginaire) 509 pages

Le dernier roman de Bernhard publié en 1986.

 

      Franz-Josef Murau professeur à Rome, doit rejoindre ses sœurs à Wolfsegg en Autriche. Il a reçu un télégramme l’informant du décès de ses parents et de son frère dans un accident de voiture.

Il ne s’est jamais senti bien avec sa famille, et regrette d’avoir à se rendre là-bas, assister à des funérailles, et régler les histoires d’héritage.

 

      Riche, mais sans culture, inintelligente, ne songeant qu’à faire fructifier ses possessions, sa famille lui déplaisait au point de la haïr. En outre il s’est toujours profondément ennuyé en leur compagnie, lorsqu’il ne se révoltait pas. Car cette famille a des accointances politiques particulièrement détestables, dans un pays, qui plus qu’un autre, est constamment dirigé par des hauts fonctionnaires qui ne dissimulent même pas leur penchant pour le national socialisme.

 

Deux longs monologues (Le Télégramme et le Testament) nous enlisent  dans les pensées pessimistes du narrateur, nous fouettent de ses invectives, accompagnent, sans l’accomplir, son deuil particulier mais réel.  Son arrivée à Wolfsegg le pays détesté, lui permet d’évoquer son apprentissage d’une espèce de vraie vie, et de s’acheminer vers une décision à propos de l’emploi de son héritage.

 

Pendant 500 pages le narrateur explique pourquoi il déteste autant sa famille et son pays, comment il a découvert une autre façon de vivre, une vraie façon de vivre, grâce à son oncle Georg, comment il a pu se sortir de ce pétrin où l’avait plongé sa lamentable famille et aussi comment il ne s’en est pas vraiment sorti… à quel point il aime sa famille, tout en la détestant ( ces derniers temps c’est la haine qui prévaut). D’un sujet à l’autre, il va  et vient et revient, critique radical et corrosif, loufoque parfois, lucide souvent.

 

C’est un livre important, qui se lit petit à petit, vingt pages de temps en temps, le type même du livre de chevet, que l’on garde toujours à portée de main.Aussi suis-je loin de l'avoir terminé, d'en avoir pris toute la mesure, et je ne suis pas pressée non plus d'en avoir fini.

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10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 00:54

 

Le Neveu

 

Folio 120 pages

1ere publication 1982.

 

      Ce roman est autobiographique, car l’auteur s’y met lui-même en scène pour nous emmener d’abord dans une clinique où il se remet d’une opération du poumon, au Baumgartnerhöhe dans les environs de Vienne. Son ami Paul Wittgenstein est lui aussi hospitalisé dans l’établissement de soin adjacent le Steinhof, qui est un hôpital psychiatrique.    

 

Le narrateur hésite à aller rencontrer Paul que pourtant il chérit, vu les circonstances difficiles qui pourrait rendre cette entrevue pénible.

 En fait, ils se verront deux fois, et peu de temps avant d’être "libérés" tous les deux.

Ce début en univers concentrationnaire est fort sombre, mais pour la suite du récit, l’auteur nous transporte dans les cafés qu’il fréquenta avec Paul, et dans des lieux extrêmement divers.

 

Si le récit est d’abord pathétique, quoique relaté froidement, la suite comporte quelques passages humoristiques lorsque l’auteur évoque les cérémonies ratées à l’occasion de deux de ses prix littéraires ; il nous fait rire aussi en brossant au vitriol quelques portraits de convives dans les cafés de Vienne, et  d’autres personnes, tels ce couple de musicologues subitement atteints du syndrome du « retour à la nature » qui abandonne tout rapport à la musique et à l’intellect pour se transformer en agriculteurs.

 

Le titre fait évidemment songer au Neveu de Rameau. Il ne s’agit pourtant pas ici d’un dialogue entre le philosophe et le « fou » à propos de quelques sujets d’importance. L’auteur et Paul ont bien plus de points communs.

D’autre part, l’auteur n’est pas plus philosophe que son ami Paul, et ils le sont un peu l’un et l’autre.

Le neveu de Rameau n’était fou que dans le sens de la bouffonnerie et de la marginalité. Paul est également fou au sens premier du terme, il souffre de psychose, avec des symptômes graves.

L’auteur partage avec lui l’amour de la musique, la marginalité, certains symptômes délirants, et la critique féroce de la société dans laquelle ils vivent.

 Thomas Bernhard développe un monologue sans chapitre, avec d’importants ressassements, comme à l’ordinaire, dans ses récits, mais ce roman ne fait pas partie de ceux dont la lecture peut-être considérée comme difficile. Malgré l'affirmation de sa personnalité, ( autodestruction et vouloir-vivre) qui occupe l'espace du récit Bernhard réussit à nous faire sentir la présence de Paul et à mettre en scène leur complicité et leurs débats.

 

 

Les Wittgenstein sont une famille d’entrepreneurs et de mécènes. Paul en est plus ou moins la brebis galeuse, mais il a plus d’un point commun avec Ludwig «  Ludwig c’est sa philosophie qui l’ a rendu célèbre, l’autre Paul peut-être plus fou, mais il se peut que nous croyions du Wittgenstein philosophe que c’est lui le philosophe que parce qu’il a couché sur le papier sa philosophie et pas sa folie, et que nous croyions de l’autre Paul, que c’est lui le fou, que parce qu’il a refoulé sa philosophie au lieu de la publier, et n’a exhibé que sa folie. Tous deux étaient des être extraordinaires et des cerveaux tout à fait extraordinaires, l’un a publié son cerveaux l’autre pas ».

 

Bref nous devons considérer les êtres au-delà des rôles qu’ils sont contraints de jouer, sans pouvoir en faire l’impasse, car il n’est possible d’exister qu’à l’aide de ces rôles, non sans s’en défendre…

Ce récit peut se lire en même temps que ses autobiographies ( L'Origine, la Cave, le Froid, le Souffle, publiés de 1978 à 81 juste avant celui-là). Cependant, relire plusieurs oeuvres de Bernhard à la suite ne me convient pas vraiment.

 

J’ai voulu en savoir davantage sur Paul Wittgenstein, et n’ai pas trouvé grand-chose sur Internet ni ailleurs.

Toutefois, j’ai trouvé des propos fort intéressants sur Wittgenstein sur ce site :

 

http://remue.net/revue/TXT0110lecerf.html

 

 

Christine Lecerf , auteur de «  Carnets de bord pour "Wittgenstein, la philosophie incendiée" écrit :

 

« Il est vrai qu’il a fallu attendre Thomas Bernhard et son génie du paradoxe pour restituer à Ludwig Wittgenstein ce qu’il avait toujours fui parce qu’il y était cruellement attaché : une famille, un foyer extraordinaire de contradictions, où se côtoyait le conformisme et l’extravagance, l’attachement à la tradition et le culte de la modernité. J’ai vérifié. Paul, le neveu de Wittgenstein, a vraiment existé, c’était le fils d’un frère de Karl Wittgenstein, le père de Ludwig. Dans cet esprit génial, gagné par la folie faute de pouvoir s’exprimer, Bernhard a cristallisé la tragédie dorée des fils Wittgenstein : étouffer sous sa propre richesse.’

 

Le neveu Paul était donc en fait pour Ludwig un cousin issu germain. Ce qui d’ailleurs n’a pas si grande importance. Lisez tout ce qu’écrit Christine Lecerf, ça en vaut la peine !

 

Thomas Bernhard est l’auteur du mois de novembre choisi par Sibylline sur Lecture-écriture

 

 

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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 21:17

                                                

 

Edtions Faber paperback 1972, 258 pages                                                 

Gallimard ( L'Imaginaire) 2007, 271 p

 

 

 

C’est un des livres les plus anciens de ma PAL. Il m’attend depuis 1974, et j’en lisais de temps à autre quelques pages, sans comprendre suffisamment. Ma lecture était toujours longue et laborieuse. Mon anglais n’est pas fameux et la langue américaine m’est encore moins familière.

J’ai fini par acheter  une  traduction à laquelle j’ai eu hélas souvent recours.

C’est donc la seule œuvre de type romanesque de Sylvia Plath, écrite un an avant sa mort en 1962 .

 

Elle s’y met en scène sous le nom d’Esther Greenwood, jeune étudiante de dix-neuf ans, venue à New-York , après avoir gagné un concours organisé par un magazine, pour lequel elle a composé des poésies, histoires, et slogans publicitaires. Elles sont une douzaine de jeunes lauréates qui vont travailler à la rédaction du magazine pendant quelques semaines. Travailler pour tenter d’être admises au cours d’écriture organisé par un écrivain célèbre au mois d’août.

Mais Esther qui n’a jamais quitté  sa Pennsylvanie natale se trouve prise dans un tourbillon de sorties de soirées dansantes décevantes avec sa copine Dorreen et des types de rencontre bêtes et méchants… cela convient à sa nature exubérante mais pas à son esprit critique. Le magazine en question ne donne pas dans la littérature et elle se sent aussi dépaysée intellectuellement.

D’entrée de jeu, la narratrice éprouve un malaise encore plus sérieux ; le roman s’ouvre sur l’exécution des Rosenberg ( nous sommes à la fin du printemps 1953) qui terrifie Esther. Elle ne sait pas grand-chose de ce couple maudit, c’est l’idée de l’électrocution qui la torture…

Puis elle se sent vide comme aspirée par la fameuse cloche de verre qui la menace et revient comme un leitmotiv tout le long du texte.

E n même temps qu’elle évoque de façon très imagée, vive, cocasse, humoristique, les événements de ce mois new-yorkais,  elle revient à son jeune passé ( disparition du père ; déception sentimentale avec un étudiant en médecine particulièrement buté ; conflits avec sa mère ;

et cette curieuse expérience en montagne où, débutante,  elle s’est précipitée sur une piste de ski dangereuse, sachant qu’elle allait tomber et éprouvant une sensation enivrante…)

 

«  The thought that I might kill myself  formed in my mind coolly as a tree or a flower.

… people and tress receded on either hand like the dark sides of a tunnel as I hurtled on to the still, bright point at the end of it, the pebble at the bottom of the well, the white sweet baby cradled in its mother’s bell"

 

De retour chez sa mère, Esther apprend qu’elle n’a pas été retenue pour le cours d’écriture du mois d’août. Elle sombre dans la dépression, fait une tentative de suicide sérieuse, se trouve ballotée d’hôpitaux psychiatriques en cliniques où les traitements qu’on lui inflige sont les pires qui soient. Elle ne semble même pas avoir bénéficié d’une psychothérapie, ou alors c’était tellement succinct que cela ne lui a pas laissé de souvenirs…

Ce récit est tout ensemble terrible et comique au second degré : les portraits des personnages et situations comportent une bonne part  de dérision et d’ironie. La plupart des personnages, femmes, hommes, jeunes, vieux, professeurs, psychiatres, femmes au foyer, compagnes de classe, voisines de chambre, boy-friends,  sont ridicules ( descriptions de vêtements bizarres, de posture, de gestes, de répliques sottes) ou affligeants de bêtise. Pas épargnée non plus,  cette auteure, Philoména Guinéa, qui lui est venue en aide, en la transférant dans une clinique moins dure que la précédente :

C’est le monde où a vécu l’auteur,  et elle n’idéalise pas. Nul ne résiste à sa plume, qui l’air de rien, est bien féroce. Souvent aussi, elle engendre de belles métaphores.

 

Un très bon récit…  

 

 

Lu aussi par Titine et Lilly

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15 janvier 2007 1 15 /01 /janvier /2007 10:28

La chair est triste...

C'est la première fois que je lis un ouvrage en entier dans la catégorie " érotisme". Catherine Millet écrit bien, et son roman autobiographique pose un certain   nombre de questions intéressantes.

J'ai choisi de croire que Catherine disait la vérité.

Ce récit est divisé en 4 chapitres dont le premier «  le Nombre «  semble vouloir dire que Catherine se range dans la catégorie des Dom Juan féminins. Ce qui compte c'est d'en avoir toujours un de plus (ou un de moins) à conquérir.

Remontant à son enfance, elle se souvient s'être demandée si une femme pouvait avoir plusieurs maris en même temps ou seulement l'un après l'autre. Vers l'adolescence elle devient très catholique et veut « épouser Dieu «  et partir comme missionnaire.

«  Dieu était la voix tonnante qui rappelait les hommes à l'ordre ».

Catherine comprends que la religion ne va pas la satisfaire, et perd sa virginité à 18 ans (fin des années soixante). Elle cesse de croire juste après ses premières relations sexuelles. Mais ensuite elle va très vite apprécier les partouzes :

« Je suis entrée dans la vie sexuelle adulte comme, petite fille, je m'engouffrais dans le tunnel du train fantôme, à l'aveugle, pour le plaisir d'être ballottée et saisie au hasard. Ou encore « absorbée comme une grenouille par un serpent ». La sexualité garde un lien avec les plaisirs enfantins et s'en coupent en même temps dans une délicieuse contradiction.

 

Si elle se déshabille vite, c'est qu'elle ne se sent pas trop à l'aise dans l'échange verbal et préfère les propos qu'on s'échange en baisant. « Craintive des relations sociales j'avais fait de l'acte sexuel un refuge : esquiver les regards et les échanges verbaux pour lesquels je manquais de pratique ». Dans l'acte sexuel au contraire elle peut parler : un récit à deux voix en contrepoint de l'échange corporel, l'impression de communiquer.

 

La Sous-mission

 «  Tu ne disais jamais non ne refusais rien. Tu ne faisais pas  de manières. Tu ne jouais ni à la femme qui veut faire plaisir à son mec ni à la grande salope. Ni réticente, ni vicelarde. Tranquillité et maniabilité. » Catherine a été fière que certains de ses amants lui fassent ce type de compliments.

 C'est contraire au schéma classique que nous apprenaient parfois nos aînées nées avant guerre, si elles consentaient à avoir des échanges verbaux avec nous, à savoir que la femme pour se faire respecter devait résister et se faire difficilement conquérir en y mettant de vrais obstacles.

 Contraire aussi à l'idée répandue qu'il faut jouer un rôle pour plaire. Contraire même aux idées issues de mai 68 selon lesquelles il fallait jouir de sa liberté sexuelle, et «  ne pas se refouler ». Non : Catherine est soumise. Rien de plus.

 

 L'Objet : la grande découverte de Catherine, au rayon du plaisir sexuel, c'est le « dé hermétique »: l'extrémité est une tête de poupée le front marqué d'une étoile et dont les cheveux forment un cran qui correspond au bourrelet du gland. Cette tête décrit des cercles plus ou moins larges tandis qu'une sorte de petit sanglier qui se détache à la moitié du cylindre fait vibrer plus ou moins vite sa langue très longue destinée à solliciter le clitoris ». Grâce à cet appareil elle réussit à avoir un fort orgasme « déclenché sans se raconter d'histoire ».

 Jusque là nous croyions que Catherine faisait l'amour parce qu'elle y trouvait son compte sur le plan sexuel. On se trompait ou l'on avait mal lu. Elle aime le corps des hommes, elle s'excite facilement, mais la conclusion orgasmique, si atteinte, ne l'est que par la branlette.

 

L'Espace.

 Catherine parle de l'espace comme métaphore des parties génitales féminines, espaces clos, ouverts, lieux rêvés, choisis pour accueillir le désir. «  Qui n'a pas rêvé de polluer avec des parties de jambes en l'air les lieux les pus ordinairement innocents  qu'il fréquente... »

Les lieux extérieurs l'inspirent : un hall d'immeuble, où deux quidams la prendraient en sandwich, un mur à claire-voie entre le parking de la porte de Saint-Cloud et le Périphérique, de nuit, éclairées par des phares, sur le fond de lait caillé d'une montagne escarpée, le corps en équerre.

 «  Je n'ai guère investi les bureaux en dehors des horaires de travail » nous dit Catherine, voulant par là signifier son dégoût de la vulgarité : elle n'est pas cette nana écervelée qui se  fait mettre dans un bureau par son collègue : précisément, ces petits interdits mesquins ne jouent aucun rôle dans son parcours ; son geste requiert une esthétique lié à une éthique. C'est là que se noue le lien qui lie son travail à son activité professionnelle. Catherine répond là à cette question de l'influence des interdits sur le désir et l'excitation sexuelle : cela lui parait trivial, elle ne s'y laisse pas prendre. L'acte sexuel tel qu'elle le conçoit, c'est de la beauté à l'état pur.

 

 L'Ennui : dans un dernier chapitre « Détails » Catherine renchérit sur le fait qu'elle n'a pas recherché la satisfaction des sens et ajoute qu'elle ne savait même pas jusqu'à au moins trente-cinq ans que c'était en principe le but recherché. «  J'ai parlé de l'ennui qui me prenait pendant les réunions entre amis et de l'échappatoire que je trouvais en m'éclipsant avec l'un d'eux pour baiser. Mais il arrive qu'on s'ennuie en baisant. Toutefois je supporte mieux cet ennui là ».

 Pendant tous ces échanges sexuels ou non elle trompe son ennui en s'inventant des histoires ; il arrive qu'on la mène dans des appartements dont la décoration l'intéresse. « Le cours de ma pensée est si détaché des contingences qu'il ne se laisse pas entraver par un corps, celui-ci serait-il retenu dans les bras d'un autre corps ». Mieux, la pensée est d'autant plus libre que l'éventuel interlocuteur s'occupe avec le corps.

Mais alors, à quoi bon avoir autant de partenaires, si c'est aussi peu gratifiant ?

 

 

 

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