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29 juillet 2006 6 29 /07 /juillet /2006 12:30

 Mon matelas a trente ans.

          Je  le trouve bien mal en point pour un trentenaire. Il est vrai que son existence peut être considéré comme difficile ; il a reçu un grand nombre de secousses d’intensité et de forces diverses ( je ne les ai pas comptées), mais je doute qu’aucune d’entre elles  puisse être prise en considération sur l’échelle de Richter.  Il a déménagé une dizaine de fois. Cependant  il n’a jamais séjourné sur un trottoir plus d’une dizaine de minutes ; bon : je concède une heure à tout casser.

   Mon matelas est crevé : une partie de la  toile qui le tendait s’est volatilisée. Aux quatre coins de la paillasse la bourre déborde. Elle est constituée de matériaux divers : des filaments  ondulés mince comme l’horreur à peine visibles à l’œil nu entremêlés en écheveaux  denses que traversent des fils  plus épais de toutes les couleurs, des fils dont la longueur peut atteindre sept centimètres de long.  Ce n’est pas tout : parfois les fils sont plus consistants on jurerait de la cordelette. Et même de petites masses de coton encore blanc d’une infinie douceur au toucher. Mais jamais de plumes.

 Je les ramasse à terre mais parfois je passe la main dans les trous de la toile, pour en recueillir cette matière ; j’ai dans la main des tas de grosseurs différentes tous ressemblant ; cependant j’ai souvent la chance de recueillir, au milieu des composants habituels, de vrais petits morceaux de tissu, des chutes : certaines sont assez jolies et une ménagère avisée et économe les prélèverait pour les laver, couper l’entour effiloché et les coudre ensemble pour en faire un patchwork : quelqu’un de très habile réussirait à confectionner un débardeur, voire  un chemisier qui sait ? Je n’en suis pas là !

     La poussière  gris foncé s’est accumulée dans le sommier. Les ressorts sont tous visibles et brillent d’un acier agressif au milieu des flocons gris.

 Tout cela donne chaud.

 

Dans la salle de bain, la tête du robinet est une tête de coq  en métal  qui étincelle de mille feux ; Pour actionner le robinet il faut mettre ses doigts dans le bec du coq qui a été façonné ouvert comme pour chanter ou mordre. Une seule solution : utiliser la douche ; sur le dessus de ce  robinet là je vois dessiné un zigzag rouge indiquant qu’il est dangereux d’y toucher, haute tension, sous peine d’électrocution…

 

 

 

 

 

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28 juillet 2006 5 28 /07 /juillet /2006 20:47

 

C’est quelques temps auparavant (à Minneapolis, où il ne réussissait pas à chanter dans les »bons » clubs ni à se faire des relations utiles) que Bob avait trouvé un recueil de poésies de Dylan Thomas ; le prénom lui plaît pour ses sonorités et sa graphie et il songe à utiliser Allen (son deuxième prénom) pour se faire un nouveau nom :

« Dès que j’aurais quitté la maison, j’allais me faire appeler Robert Allen. C’était bien moi après tout mes parents me les avaient donnés ces prénoms… je me doutais que Dylan avait dû un jour être Dillon, que l’intéressé avait lui aussi changé l’orthographe de son nom... »

 

Dylan Thomas s’est toujours appelé ainsi. Originaire du Pays de Galles, il porte le nom de Dylan, personnage de la mythologie celte : celui-là est né de la déesse Arianrod et de son frère le druide Gwyddyon, nous dit Jean Markkale dans son étude « Les Celtes et la civilisation celtique » publié chez Payot. Dans le mabinogi de Math (récit médiéval d’un chef de guerre celte), ce guerrier veut s’approprier Arianrod « Il la fait sauter par-dessus sa baguette magique … elle donne alors naissance à deux enfants . L’un se précipite vers la mer et sera appelé Dylan Eil Ton (Fils de la Vague) ou Dylan Ei Mor (Fils de la Mer) ce qui constitue un jeu de mots entre Mordr, la mère, et Mor, la mer, ce qui veut dire que Dylan entreprend immédiatement le regressum at uterum. Il est mort-né. »

 

Les sonorités et la graphie, c’est important, mais la signification aussi. Bien des chansons de Dylan tournent autour de ce « regressum at uterum » ; de la mort aussi ; mais c’est une source d’inspiration fréquente ; aussi n’a-t-on pas trouvé cela particulier. Quant aux chansons qui se réfèrent au déluge, elles sont légion.

A Hard Rain s'Gonna Fall; When the Ship comes in; Shelter from the Storm...

Baie des Trépassés ( Finisterre)

Souvent les chansons de Dylan sont d’ailleurs un « flooding » un déluge verbal (cette tendance lui est restée).

 

 

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26 juillet 2006 3 26 /07 /juillet /2006 22:08

1969 (suite)

Au lycée je ne parlais pas de mon entreprise, n’ayant trouvé personne qui s’intéressât à Dylan comme il convenait. Si j’avais dit que je le trouvais émouvant avec le nez de travers, le visage long, cette manière de faire la gueule sur les pochettes de disques à compter du troisième LP ( on disait « LP », par snobisme même les plus sobres s’y sont risqués au moins une fois) mais avec un rendu si naturel, les tempes très serrées comme si on l’avait sorti aux forceps… et d’autres bizarreries de ce genre , c’est moi que l’on aurait regardée de travers. Où peut-être aurait-on voulu communier dans le même esprit et ç’eut été pire.

 

Les autres filles écoutaient de « la musique pop » en privilégiant les nouveautés ; je ne parvins jamais à m’y intéresser. Même les autres folk singer, dont Dylan s’étaient un temps inspirés ne me convenaient pas le temps d’un disque : ils ne savaient ni éviter la rengaine, ni jouer de la monotonie, et n’avaient guère d’intensité dramatique.

Je n’ai pas de goût pour le « rock » ; pour moi c’est juste un procédé qui peut se révéler utile pour faire de bonnes chansons. Le folk ne signifie rien de plus. Ni l’un ni l’autre ne sont pour moi des valeurs. Il est vrai que le folk se chante au coin du feu ou autour d’un feu de bois ( même s’il manque ce feu de bois, on ne peut que l’imaginer) et ça peut être sympathique ou horripilant. Horripilant si on le revendique comme une idéologie ; ce que fait Joan Baez par exemple. Dans le DVD de Scorsese, Joan Baez apparaît dans un décor « feu de bois ». Les folk singer sont pavés de bonnes intentions comme l’enfer.

Le rock , ça se joue en concert, ça ne se chante pas vraiment, ça se danse, ça se hurle, ça rassemble des grandes foules ( et le folk des petites), ça peut être excitant. Le feu y existe aussi pour détruire et s’autodétruire. Incendie, électrocution…les rockers se prennent volontiers pour Prométhée.

 

Mais ça favorise l’instinct grégaire. Le folk aussi. Il est dangereux de les prendre au sérieux.

Dylan n’a pas une voix taillée dans le rock. Sur l’album « Bringing It All Back Home » la seule chanson de rock réussie c’est « Subterreanean Homesick Blues » parce que c’est un blues comme son titre l’indique. « Stuck Inside Of Mobile… »( sur B.O.B) est aussi très bonne pour la même raison : c’est le blues qui en est le fondement. D’autres chansons qui ont reçu un traitement rock sont catastrophiques à mes yeux ( « One two many morning » sur « Live 66 »).

Le blues c’est autre chose ; le blues a une histoire, c’est celle d’un peuple déraciné et persécuté ; d’autres qui sont dans le même cas peuvent s’y reconnaître et aussi des individus solitaires. A l’origine ce n’est pas une musique commerciale. Dylan est un chanteur de blues ; et aussi un chanteur de ballades. Les ballades ont souvent pour origine l’amour courtois ; Dylan en récupère les codes à sa manière ( « Sad-eyed lady… » ; « Tomorrow is a long time »…) On dit qu’il a inventé l’anti-chanson d’amour ; non, bien sûr ! la plupart des chansons d’amour courtois sont extrêmement discourtoises…)

Un mois plus tard, à peine venais-je de découvrir Dylan jusque dans ses textes, il fallait déjà l’enterrer. Ce fut ce concert de l’île de Wight, ainsi que le disque « Nashville Skyline » dont parlèrent certains magazines, que je feuilletais à l’époque (Rock and Folk, Actuel Nova Press…). Dylan y apparaissait dans un nouveau déguisement insolite vêtu d’un complet blanc, pourvu d’une barbiche et les traits figés, prêt à intégrer un cercueil. Les commentaires lus dans ces revues, ainsi que le contenu du nouveau disque ne laissaient pas de doute : le chanteur ne pouvait ou ne voulait plus s’adresser à la fraction cultivée de son public, et se contenterait désormais d’être un artiste de variétés sans prétention.

 

Ce message tout à fait clair et qui se révéla juste à quelques albums près, tomba dans beaucoup d’oreilles sourdes et malentendantes ; plus de trente ans se sont écoulés et l’on peut toujours lire à intervalles réguliers dans des magazines éclairés et des revues fort sérieuses, des commentaires dithyrambiques à propos du dernier « Dylan ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 juillet 2006 6 22 /07 /juillet /2006 12:42

B-2.JPG  

 

1969.

Le 21 juillet, la famille parisienne s’étant rassemblée autour du poste de télévision pour le spectacle des premiers pas humains sur la lune (J’appris bien plus tard qu’il n’avaient vu ce soir là qu’une mise en scène en studio), j’étais assise en tailleur sur mon lit, et je copiais méthodiquement sur un cahier les mots de vocabulaire que j’ignorais tirés des textes de plusieurs chansons de Dylan qui figuraient sur l’album « Bringing It All Back Home. » Je ne possédais qu’un vieux dictionnaire édition de 1910, ayant appartenu à un arrière-grand-père. On ne m’avait rien acheté de moderne pour la classe. Il était relié demi-chagrin mais cela n’aidait pas vraiment. Pour me donner plus de chance, j’avais écrit sur un cahier quantité d’expressions et de mots mêlant l’argot et le langage familier : ce lexique provenait du « Gimmick » d’une certaine « Adrienne » que j’avais lu dans un magasin ou une librairie et dont j’avais mémorisé le contenu en partie pour le retranscrire, n’osant pas me risquer à tenter de dérober un livre une nouvelle fois tant j’étais inapte à cet exercice.

 

J’ai appris beaucoup d’anglais en peu de temps, car je ne savais presque rien : j’avais détesté cette langue depuis la sixième jusqu’à ce que j’entendisse Dylan chanter. Je trouvais à sa voix, ou à sa manière de chanter une présence particulière une densité, voire dans certains cas quelque chose d’étrangement inquiétant.

Unheimlich.

 

C’était comme d’interminables monologues, un monde très fermé où l’on avait irrésistiblement envie de pénétrer. Si la voix avait beaucoup de présence, nombre de textes parlaient d’absence, de départ, de rupture, de manque et le contraste enchantait.

J ’avais mis longtemps à réunir quelques éléments adéquats pour une approche des textes. J’ai traduit à ma façon un grand nombre de chansons, toutes celles qui me tombaient sous la main, (il y eut aussi divers songes-book,) je les adaptais parfois et j’en ai appris une vingtaine au moins qui, fréquemment dans mon existence devaient surgir et se dérouler sans effort ni hésitation en des circonstances variées ; mentalement en lassante compagnie pour conjurer l’ennui, seule et à pleine voix pour le quotidien diurne ou noctune, parfois en rêve.

Enfin je parlais/lisais/chantais dans une autre langue que la mienne ; c'était comme d'apprendre à parler une deuxième fois.

À l’époque, la plupart de chansons anglo-saxonnes qui retenaient mon attention, me parlaient toujours de sexualité quelque fussent le contenu et les intentions réelles des interprètes.

Plus tôt, au moins trois ans auparavant, lorsque j’entendais « Satisfaction » à la radio, c’était le cri furieux ou railleur d’un amant qui constatait ne pas arriver à l’orgasme avec une fille. Je ne sais pourquoi la scène avait lieu dans un garage ou une mansarde. La fille était-elle consentante ou violée ? C’est là ce que je n’aurais su déterminer. Les auxiliaires du chanteur avaient-ils eux aussi tenté de trouver avec elle la « satisfaction » ? Etait-ce elle qui décidait qui la sautait ou le Maître ? Autant de questions qui ne trouvaient pas de réponse satisfaisante. En tous cas, ils étaient tous impuissants et prenaient le public à témoin. Aussi lorsque je voulais écrire mon histoire là dessus je ne trouvais pas davantage la satisfaction …du mot juste.

« Hey Jude », ça parlait de types qui expliquaient affectueusement à leur camarade coincé comment il devrait s’y prendre pour réussir la relation sexuelle qu’il craignait de rater.

« A-Hard Rain-s’Gonna-Fall » c’était très au-dessus : la fin du monde.

Oui, mais dans quel contexte ?

Une mère pose à son fils des questions apparemment anodines et en fait indiscrètes ; le petit vient de sortir de sa chambre, il est troublé sexuellement : c’est ce qu’indique le refrain qui va crescendo, s’arrête à un acmé et retombe en détumescence, évoquant la montée de l’orgasme, puis l’éjaculation. Sans compter les mots. Hard ? C’est très proche de "I’m hard on". Et cette « pluie », quel genre de liquide évoque-t-elle ? Comment s’étonner que la dangerosité du désir pressant pour la mère toute proche ne génère autre chose que des représentations de fin du monde ?

 

Dans son étude sur le "folk song" ( non réédité en ce moment) Jacques Vassal donne le titre et les paroles de la ballade dont Dylan s'est inspiré pour " Hard Rain" ; cette chanson s'intitule " The Ballad Of Lord Randal". Il s'y trouve aussi le dialogue d'un fils avec sa mère. Le fils a simplement été empoisonné par sa bien-aimée et se couche en agonie. J'ai pu entendre la chanson par Aldred Deller ( je n'ai pas eu accès à d'autres enregistrements). Dylan a fortement "dilaté" la mélodie.

Et en lieu et place d'une agonie , nous avons une naissance, c'est ce que nous apprend le texte modifié en regard du palimpseste.

"A-Hard-Rain S'Gonna Fall" est la chanson par laquelle Dylan s'annonce, s'intronise en quelque sorte tel qu'il sera pour longtemps." Dylan le fils de la Vague" comme le disent certains textes mythiques.

On sent que ça commence avec beaucoup d'énergie dans cette longue litanie

"And I'll stand on the ocean before I 'll start sinkin'/And I'll know my song well before I'll start singin' "

 

 

Dans son étude sur le folk song (non rééditée en ce moment) Jacques Vassal donne le titre et les paroles de la chanson dont Dylan s’est inspiré pour Hard Rain ; il s’agit de la « ballade de Lord Randal » dont le texte a déjà la structure d’un dialogue avec la mère : mais il s’agit d’un jeune homme qui va mourir empoisonné par sa bien-aimée.

J’ai pu entendre cet enregistrement par Alfred Deller et l’on s’aperçoit que Dylan a fortement dilaté la mélodie de la ballade initiale qui lui servit de palimpseste.

On constate aussi qu’à la place d’une agonie il y a une naissance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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18 juillet 2006 2 18 /07 /juillet /2006 10:58

Au milieu des années 60, au cours du languissant séjour d’été à Saint-Brévin l’Océan ( petite station balnéaire à la frontière de la Vendée et de la Bretagne) là ma mère louait une villa deux mois et demi. Cette année-là elle avait retenu des places au Casino de la plage où se produisait Hugues Aufray. C’était le premier spectacle (si l’on excepte le cirque) auquel il m’était donné d’assister devant une scène. Evidemment je ne compte pas le cinéma et la télé, ni tout ce qui comporte un écran.

Hugues Aufray interprétait Dylan à sa façon très scout et bien pensante. Ma mère possédait le disque « Hugues Aufray chante Dylan ». Le chanteur, auquel je donnais quarante ans, un âge tout à fait vénérable, avait rendu hommage au maître, à qui « il devait tout ». Le maître était bien plus jeune que le disciple. Le maître aurait pu être le fils du disciple. J’étais fort impressionnée ( En fait, ai-je constaté plus tard si l’on considère les deux dates de naissance, moins de dix ans les sépare).

Hugues Aufray était maquillé d’une épaisse couche de fond de teint ambré : aucune baigneuse enduite d’huile solaire ne pouvait rivaliser avec lui. Même ce chanteur de bonne famille se devait de porter un masque voyant.

Je devins accroc à mon poste à transistor, guettant le moment où j’entendrais enfin Dylan. Je l’emportais partout, au bord de l’eau, le soir. Mais jamais je ne réussissais à l’entendre. La radio diffusait souvent « Tambourine Man » chanté par les Byrds, ainsi que Peter Paul and Mary sur « Blowind In The Wind » ; les même interprétaient « Le Déserteur » en français. D’après ce que je croyais savoir de Dylan, il ne faisait aucun doute à mes yeux que « Le Déserteur » devait être une de ses chansons arrangées en français !

 

Puis nous revînmes chez mes grands-parents en Normandie. Il y eut les imprécations et les tonalités vengeresses de Like A Rolling Stone, c’était le morceau que les chaînes de radio françaises s’étaient mises à propager. Cette fois, c’était vraiment Dylan, mais pas du tout ce que j’aurais attendu. A mes oreilles c’étaient de imprécation et de la vengeance et je n’avais aucune chance de comprendre les paroles, les paroles c’étaait très important ; j’attendais des mots mis en musique plutôt que l’inverse. Aujourd’hui encore je n’aime pas tellement cette chanson autour de laquelle, curieusement on continue de faire du bruit. A l’époque je m’y fit, n’ayant rien d’autre à me mettre sous les tympans. En fait, cette violence ne me déplaisait pas. Les anathèmes dylaniens absorbés, je coupai le son et me précipitai dans la salle à manger où ma grand-mère nous avait servis à Apère et à moi (à moins qu’elle n’en fut au stade de la préparation) deux verres de « Ceylan » et des tartines grillées à la confiture.

 

Un peu plus tard, je me trouvais devant la télé grandpaternelle à écouter Le « Quart d’heure » d’Emmanuel d’Astier (De la Vigerie) avec mon grand père. EADV, un journaliste émérite, grand et maigre qui s’exprimait une fois par semaine environ juste avant les informations sur n’importe quel sujet politique, social, technique, voire les variétés et la chanson « à texte », fumant la pipe entre chaque réplique. Un vieux monsieur qui tentait d’être spirituel et aussi d’exprimer les revendications de ce qu’on appellerait plus tard « La France profonde ». Mon grand-père le trouvait très distingué, intelligent et original et moi aussi à l’époque, j’assistais au « Quart d’heure », qui était annoncé plusieurs jours à l’avance comme le moment essentiel de la semaine. Emmanuel d’Astier se voulait branché et il aimait la jeunesse. Un jour il fit l’éloge de Dylan, et s’intéressa à son concert donné à Paris. Question insolite peut-être, mais qui me tenait à cœur je demandai à me rendre à ce concert de Dylan, sans m’adresser directement à mon grand-père que je craignais , mais en spécifiant que d’Astier en avait parlé. On eût que j’avais jeté un vrai pavé dans une mare. Ils ouvrirent tous de grands yeux ébahis. Personne ne parut comprendre cette demande, ni même connaître l’existence de Dylan. Cependant mon grand-père s’en fut en ville, en ramena un trente-trois tour des Beatles et produisit une explication d’où il ressortait que les Beatles étaient bien plus convenables, à preuve la reine les avaient décorés. J’appris deux chansons « Penny Lane » et « Yesderday » que j’aime encore aujourd’hui. Mais ils n’avaient pas des voix assez masculines et m’énervaient.

 

Il paraissait évident que si les Beatles étaient les fous de la Reine, Dylan était le fou du Roi.

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 juillet 2006 6 08 /07 /juillet /2006 21:21

bob01.jpg  

Dans les dernières pages de Sniper un roman noir de Frédéric Fajardie, un couple de criminels pathétiques, cernés par la police, s’enferment dans leur chambre et se flinguent mutuellement. Enlacés, ils agonisent au son de « Mr Tambourine Man »qu’ils font retentir dans tout l’immeuble. Cette sortie follement romantique m’avait donné l’envie d’écouter à nouveau mes vieux disques de Dylan presque oubliés. C’était il y a… dix ? Quinze ? Vingt ans ? Comment savoir ?

 

Mais ce fut un jour inoubliable ! Quelques unes des chansons de Dylan m’apparurent à nouveau comme l’accompagnement idéal de toutes les agonies, désespoirs et fin de vie qui n’en finissent pas. Et pourquoi pas des autres moments de l’existence ?

Mon histoire de Dylan :

Début des années 60 : J’appris que la terre tournait sur elle-même et autour du soleil, qu’on était accrochés à une boule, et que les lois de la pesanteur et la « gravitation » nous évitaient de choir dans le vide. Newton avait laissé tomber une pomme pour faire des observations scientifiques. Eve l’avait ramassée et mangée. Le serpent les avait piqués. Un courageux serviteur noir avait sucé le venin qui paralysait le savant pour le sauver parce qu’il croyait au progrès et à la générosité humaine. Le savant lui-même avait sucé le venin d’Eve devenue toute violette de cyanose parce qu’il en était amoureux. Tout le monde survivait, le serviteur gagnait sa liberté et vivait tranquille en cultivant un lopin de terre. La science et la religion étaient sauvées.

Ma mère me ressassait que lorsqu’il était deux heures de l’après-midi chez nous, il était neuf heures du matin en L’amis même français, alors je pris goût à ce petit américain et lui inventait une existence de mon cru ; je l’appelai Dylan : je ne savais qui c’était mais j’avais vu sa photo dans « Paris Match » et plusieurs choses étaient sûres : il portait une casquette en velours brun, avait de cheveux de la même couleur que les miens mais bouclés et il était plausible comme personnage accompagnateur de ma solitude. L’Amérique, ce n’était pas un problème : ma grand-mère avait descendu du grenier à Oulins un gros roman poussiéreux intitulé « Le Lys de Brooklyn » qui racontait la vie d’une famille pauvre de ce quartier au début du vingtième siècle. Et surtout de l’héroïne Francie Nolan. Cette lecture faisait suite à un abrégé de la même histoire « Une petite fille de Brooklyn », parue dans la Bibliothèque rose ; peut-être dans la verte. La version intégrale que ma grand-mère m’avait remise et que l’on pourrait sans doute actuellement qualifier de populiste comportait quelques détails sur l’alcoolisme du père, les accouchements de la mère et des autres femmes, la tentative d’agression de Francie par un maniaque sexuel dans un escalier… je ne sais jusqu’à quel point je comprenais ces événements, je fis plusieurs lectures de l’ouvrage ; dans un premier temps Dylan fut le petit frère de Francie et quelques années plus tard il deviendrait un amoureux insaisissable et récalcitrant. Dans l’immédiat, je devais changer le nom et le prénom de l’héroïne, le nom surtout puisque Dylan et Nolan se contrariaient phonétiquement. Ce ne fut jamais possible ! Je dus me borner à les rebaptiser Nol.

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 juillet 2006 3 05 /07 /juillet /2006 21:19

 

Retour du beau temps du 4 au 13. Puis du 18 au 30. Un vrai cadeau ce juin 2006.

 


Le lundi 5 désormais à demi férié, déclaré le plus con de l’année.

 


 Le 6 juin c’était le quatre centième anniversaire de la naissance de Corneille. J’ai écrit une parodie du CID, mais mon préféré c’est l’Illusion comique  un ouvrage que je relis assez souvent.



Le 7 juin: discours « au Karcher  «  de Ségolène Royal.
Sainte Ségolène ( Sigolène) est , paraît-il la patronne des sages-femmes ( serait-ce pour cela qu'elle manquât un jour d'accoucher dans son bureau? seg- ou sig- est un élément germanique qui signifie " victoire" . en allemand moderne, Sieg a toujours cette signification, mais est-ce que Siegfried et Sigmund furent de grands gagnants pour ne prendre que deux exemples? je vous laisse réfléchir.

 


 Le 8 juin , à la Saint Médard il faisait beau.


  Quatre-vingt huit.   Lundi 12 à « Du jour au lendemain » un vieux monsieur sympathique Stéphane Hessel a récité des poèmes d’Apollinaire. Il a composé une anthologie de ses poèmes préférés (allemand anglais avec des traductions personnelles et français) : 88 un pour chaque année de vie qu’il compte. Il veut consacrer les restant de ses jours à apprendre et réciter ses poèmes préférés. Quand il récite, il n’est pas ridicule, c’est très rare.


 Le 22, j’ai vu « La Femme au portrait » de Fritz Lang. Sur Arte pour une fois que je regardais la télé. Un vieux prof de psycho respectable se laisse entraîner à boire un verre chez une jolie femme visiblement entretenue. Très timide, culpabilisé,  il ne veut ni faire la cour ni partir lorsque survient  un individu qui se jette sur lui et qu’il doit tuer grâce à cette fameuse paire de ciseaux qui ressurgit  chez Hitchcock   dix ans plus tard dans les mains de . Le pauvre homme se trouve embarquée dans une aventure incroyable, contraint de se débarrasser d’un cadavre…on aime bien ces moments rapides où l’on nous montre le cadavre dans le coffre à moitié assis les eux ouverts, pas franchement mort… la fin est décevante : ce n’était qu’un rêve.

 

  Du 28 juin au 1er juillet , on a été à Leicester pour affaires familliales et on est revenu. Là-bas, j'ai   mangé un plat nouveau pour moi : chicken tikka Marsala.


 J’ai lu que Raymond Devos était mort à 83 ans ainsi que Gyorgy Ligetti et Jean Roba.  sans enfant. Il était né à la frontière belge.


J’ai appris des mots d’anglais : unleaded : sans plomb (l’essence) The Hard Shoulders : la bande d’arrêt d’urgence sur l’autoroute.


 J’ai remarqué  de nouvelles affiches publicitaires notamment à la SNCF,  un visage de femme sans âge,  un peu hébétée, bouche mi-ouverte, coiffure courte un carré raide, cheveux beige, la joue marquée de  larges plaques d’eczéma avec cette légende « Ce n’est pas le moment de la plaquer, vous avez droit à  un billet pour deux »je trouve cela obscène.

 


 Et l’affiche pour le lancement du supplément « Ecran » de Libé : un jeune à l’air complètement ahuri, avec de gros calots en verre à la place des yeux. Pour exprimer la fascination ? Eh bien ça évoque plutôt le crétinisme. Le supplément « Ecran » est fait  pour les gens très friqués,  jeune ou pas, et qui veulent se procurer les dernières nouveautés techno.


L’Homme sans qualité, version poche a changé de couverture ( peut-être n’est ce pas nouveau : c’est la première fois que je m’en aperçois :  cette fois c’est un tableau d’homme nu d’Egon Schiele   qui est censé représenter Ulrich. Mis à part le fait qu’ils ont vécu tous deux à Vienne à la même époque et étaient de même nationalité,  et l’attachement à la sœur,  rien ne les rapproche, surtout pas esthétiquement ! On a peine à imaginer Ulrich sous les traits de la créature peinte par Schiele. Qui peint la laideur avec une grande constance et une grande science.

 

Villepin reste en poste. Mais pourquoi donc ? Un psychanalyste  qui fait son beurre à analyser les « politiques » vous explique dans Libé du 22, que  Villepin lorsqu’il a traité FH de lâche, c’est de lui qu’il parlait. Et il s’adressait à l’autre pour que l’autre le lâche. Le laisse tranquille. Donc il ne veut plus être premier ministre. Fut diagnostiquée aussi  une relation fusionnelle Chirac-Villepin : « …il est là parce que l’élu l’a placé où il est. Or l’élu ne peut pas se tromper. L’élu c’est lui tout en étant Chirac. Le miroir sera brisé le jour où le Président n’en aura plus besoin. ».
Pourtant il y a là un triangle. N’est-ce pas à cause de Sarko que Villepin fut ainsi délégué à de hautes fonctions ?  


Ce mois-ci  les revues vous offrent des suppléments incroyables : je me suis ruinée j’ai acheté  « Jalouse « pour  un panty rose, Famili  pour « ses premières lunettes de soleil », Enfant-magazine pour  un tee-shirt 0-12mois, et Vingt ans un débardeur blanc ou noir « pour séduire »;
les Cahiers du cinéma un ballon de foot gonflable ( on croit que c’est une mini-caméra… hé ! pas si bête ! Les Cahiers vous offrent une couv. Zidane ; le cinéma le plus remarquable (juste après Marie-A. dernière merveille célébrée par les Cahiers ) c’est le foot …

 


A la télé , Chirac est interviewé par Arlette Chabot, selon lui le gouvernement gouverne et un vaste programme de réformes est mis en œuvre qui fait ses preuves tous les jours Arlette insiste : tout ne va pas si bien en France. Le président lui  rétorque qu’elle fantasme. Le quatorze juillet, Chirac sera interviewé par une  jeune présentatrice martiniquaise.


Pour Chirac les destinées de la France sont liées à la victoire de l’équipe de Foot.   A gauche on est aussi devenu des groupies de ceux qu’on appelle les Bleus je ne sais pourquoi. La classe politique entière de la droite la plus dure jusqu’à la gauche de la gauche ne parle que de foot !


Et les curés idem ! Le pape Ratzy lui-même est entiché de « son équipe », des déclarations de patriotisme débiles fusent de toutes part. on a sorti  je ne sais combien de bouquins sur ce « sport » qui n’en est plus un dès lors qu’il fait l’objet d’une vénération aussi ridicule, ce sport  qui se dénature, en devenant une grosse machine à faire du fric et à abrutir les foules.


Lectures (dont je n’ai pas parlé sur le blog) : The Closed Circle de J.Coe en fait je n’ai lu que cinquante pages en anglais et  le reste en français.


Pour la St Jean, J’ai lu les « Morts de la St Jean » d’Henning Mankell.  Le meurtrier est un exclu de la société ; il oeuvrait dans un cabinet d’ingénieur lorsqu’il s’est fait virer, élément qui déclencha la psychose. Pourquoi s’est –il fait virer, lorsqu’il était encore normal ?

Réponse  du chef : il était toujours d’accord avec tout et n’émettait pas la moindre idée personnelle. Curieux ! je croyais que l’on se faisait virer lorsque l’on était  en opposition, et surtout si l’on osait soumettre des idées personnelles dans un groupe où l’on venait d’arriver.

Depuis quand le conformisme ne paie t’il plus ? j’aurais bien aimé que ce chef du personnel précise ce qu’il entendait par « idée personnelle » ; mais ce n’est pas le propos du livre.

 


July quitte Libé le 30 juin ; bon voyage et bon vent. 
Next day july arrives. Welcome !

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21 juin 2006 3 21 /06 /juin /2006 18:56

 

J’ai fait un petit tour à la fnac avant de rentrer.

J'apprécie que personne ne m'y demande ce que je veux. Je n’entends jamais ce « puis-je vous aider » d’un vendeur qui me prendrait en flagrant délit de vouloir me procurer un ou plusieurs livres que je sais très bien où trouver,  et encore davantage ne pas pouvoir payer.
 
 
J’ai remarqué une chose particulièrement irritante.

Encore un livre sur Le Petit Prince!
Encore cette connerie !
je déteste ce livre avec son poids énorme d’idéologie dangereuse et d’imbécillité qui va plus loin que l’on ne croit. D’abord ce mot d’innocence, de pureté, de candeur, d’ingénuité, toute cette niaiserie, des mots sur lesquels on vit! Hélas !
Des écrivains et journalistes qu’on imagine intelligents font l’éloge de ce maudit récit. Passe encore que les ecclésiastiques se passionnent ( en l’occurrence le pasteur Drewermann) pour le ptit beauf à l’écharpe volante ; mais Philippe Delerm se plaît à évoquer la couleur des blés et Pierre Assouline le désert (il y a tellement de textes qui parlent du désert mieux que ça ! «  Désert » de Le Clézio ; « L’Empreinte du faux » d’Highsmith ect… ») je passe sur l’émotion qu’il disent avoir ressentie à la lecture !
ça me choque que l’on dise que le Petit Prince est frère d’Oscar Matzerath dans le « Tambour » ; parce qu’Oscar, s’il refuse de grandir c’est parce qu’il est pris dans une histoire très réelle : la guerre, et dans une histoire familiale complexe et tout aussi réelle.
Le Petit Prince n’a pas de filiation même problématique, ne parle aucune langue connue, et ne se donne pas comme un être sexué. 
Oscar évoque crûment avec un humour sans pitié les réalités de la vie. Le petit prince pue la guimauve.
On a dit un temps que l’auteur de « Vol de nuit », s'il avait écrit son petit prince aujourd'hui,  aurait  commis un truc dans le genre « Rose bonbon »… peut-être.
En ce cas, les
enfants ne l’auraient pas lu, et ç’aurait été une bonne chose.

Deux petites critiques tout de même et qui ne sont pas d’aujourd’hui : jean-louis Bory ( en 1967) assassine salutairement cette histoire bêtifiante et propose un dialogue entre Zazie et «  l’insupportable gamin » ; il n’en serait pas sorti vivant j’espère ! 
Marcel Arland (en 1954) adresse également une fessée magistrale à ce « donneur de leçons » de Saint-Exaspéry.
 
 
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20 juin 2006 2 20 /06 /juin /2006 14:51

 Je me présente à un entretien collectif d’embauche  dans une bibliothèque, dans la banlieue parisienne à Malcombre, 92. C'est à deux kilomètres du RER,à pied; un bus peut nous emmener devant la Bilbiothèque. Mais nul ne l'attend et à 14 20 heures il ne s'est pas montré.


(La bibliothèque  est un gros bloc de béton blanc, avec des portes vitrées coulissantes).


  Il y a au moins trente candidats de vingt à soixante ans. Je dénombre quatre hommes.

 Une  dame blond-roux nous reçoit, corpulente, vêtue d’une de ces robes que l’on vend en ce moment d’une couleur indéfinissable beige, entre le  gris d’un ciment non encore pris et le vert glauque d’un feuillage par temps de pluie.

 Elle est très dynamique, enthousiaste, presque surexcitée.

Asseyez-vous ! Ou vous pouvez !

 

On s’assoit sur des bancs minuscules autour d’une grande table ronde, nous sommes dans la salle des enfants. Sur la table trônent des albums d’ours,  que les protégés de  notre ministre envieraient ;  et  l’un d’entre eux a posé avec Boucle d’or.

 

A mes côté un  homme en jean et sweat cheveux bouclés,  forte carrure, inexpressif baisse les yeux sur son Libé roulé en  spirale qu’il a laissé tomber  sur ses genoux.

 

La recruteuse jette un coup d’ail circulaire; je  pose mon album. Il faut écouter.

 

Elle nous explique  en quoi consiste le projet culturel qu’elle a conçu et que nous devrons réaliser pour notre stage d’essai : les enfants seront dans la bibliothèque, en Bretagne  sur la mer : ce sera un bateau ( un bateau à voile, il faudra avoir son permis).  Nous devrons organiser une exposition itinérante de leurs travaux. Dans la cale, un atelier sera aménagé  pour la photo, le modelage, l’aiguillon, la harpe celtique. Les enfants devront peindre la coque du bateau-bibliothèque, dans le style tachiste : ils savent si bien  y faire ! Nous autres jouerons de la guitare, de la harpe, pendant les escales et arrangerons des fêtes. Maintenant, dit-elle, rédigez chacun une lettre pour demander de l’argent au ministère, expliquez le projet et décrivez toutes ses ramifications, donnez un montant chiffré  pour chaque réalisation, justifiez-la. Cela ne se fera pas tout seul…

 

Les auteurs des trois meilleurs textes seront retenus comme stagiaires, payés à mi-temps.

 

 Une jeune femme d’environ quarante ans, l’interrompt pour dire qu’elle a déjà  effectué un stage pour son CAPES de documentation l’an dernier ; elle précise qu’elle avait déjà une longue carrière de bibliothécaire derrière elle ( mais je ne veux pas vous ennuyer)

 -Continuez dit la chef, visiblement contrariée, brisée dans son élan.

    Le femme  repousse sa petite chaise, ses grandes jambes  peinent à trouver une place autour de la table des Lilliputiens.


Elle poursuit son histoire : elle a eu un rang correct, dans les cent premières…
Murmures approbatifs,  grognements d’admiration dans le groupe.
La femme reste coite, résignée semble t’il à laisser à l’autre son temps de parole.

 - On l’avait envoyée la candidate  dans un collège euh… difficile, éloigné de tout, à la frontière belge.

 Murmures de compassion. La frontière belge !

 Donc, elle a fait une dépression.

  Outre-quiévrain ? Je demande.

 Tout le monde  me fixe. Je bredouille que dans les mots croisés …


 La femme en blanc  reprend la parole en haussant le ton, solennel et parfois brisé, pour  confesser qu’une...

 Une démission s’ensuivit.

 -Il ne faut jamais donner sa démission, énonce sentencieusement un prétendant cravaté.

 Il en profite pour demander à cette dame  quelle est la rémunération pour ce … stage à mi-temps étrangement qualifié. Lui aussi  a  un passé  long comme le bras de mer à St Nazaire.

 Une dizaine d’échos de tessiture et d’intensité variés se font entendre.


 La recruteuse dit qu’elle a déjà tout expliqué ; demain on commence à  faire le courrier. Ensuite on verra…

 Je louche sur Les Frustrés tomme 3, une aubaine, qui a été oublié sur la table des mouflets. Puis je l’ouvre  et commence la lecture. La dame ne regarde pas de mon côté, elle  est plongée dans un âpre échange de propos avec  le cravaté et  la documentaliste en rupture. Mon voisin  remonte les genoux sur Libé envahi par le foot. Il y en a encore pour  trois semaines, et bientôt le Tour de France…


Le temps passe et je n’entends plus que des bourdonnements inaudibles. Ce bruit enfle comme  si tout le monde  marmonnait à voix basse.

Je relève la tête : la salle est noire de monde ;  on croirait que les trente candidats se sont tous clonés plusieurs fois. Je respire mal. J’ai peur de cette foule maintenant silencieuse.

 

J’essaie de me faufiler parmi les candidats, pour quitter cet endroit  au plus vite :  je ne veux pas participer ; la foule est très dense et je ne vois d’autre issue que de ramper en contournant  les jambes ; j’aperçois une percée ronde dans la cloison, je vais  passer de l’autre côté, mais de l’autre côté, il n’y a qu’un  boyau obscur. Inutile de s’y aventurer.   

 

 

 

 

 

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30 mai 2006 2 30 /05 /mai /2006 18:01

 

« The Loner » pose une question existentielle : Faut-il se rendre au concert des Rolling stones  en juin prochain ? Il se le demande très sérieusement son texte est d’une haute tenue. Ce message, choisi dans l’ordinaire de ce qui peuple les forums de discussion, trône sur une page de Libé fr. de telle façon qu’on ne peut le manquer. En tout cas il ne me loupe pas. Je  me  dis   que je  ne suis  jamais allée à un concert de Dylan et que je n’irais jamais.

 J’ai cliqué. Me voilà   au forum « musique » où  dix ou vingt internautes s’expriment sur le même sujet « faut-il se rendre au concert des Rolling stones »question de vie ou de mort ? J’ai encore cliqué sur « répondre au message ».L’on me  demande de m’inscrire pour répondre. J’indique un pseudo correspondant à The Loner au féminin : miss Lonely. Cela me convient puisque  je suis solitaire ;  peut-être ai-je répondu au message uniquement parce qu’il est signé The Loner ?  Et dans une chanson de Dylan ( Like a Rolling Stone) il est question d’une miss Lonely. Il ne lui arrive rien de bon mais je ne m’en aviserais que bien plus tard. D’ailleurs j’aime surtout le double sens de miss  (= manquer) dont j’userais parfois.

 J’ai répondu : les fans doivent  se rendre à ce concert sans plus s’interroger, car les Rolling Stones ne  savent rien faire de bon que de la scène. Ce sont  des clowns supérieurs. Ensuite je presse ma souris  pour  aller sur les autres forums de discussion : le meurtre d’Ilan est-il un crime raciste ? Oui bien évidemment ! Et de recenser tout ce que j’avais entendu dire de négatif insultant sur les juifs depuis très longtemps au quotidien et de mettre tout le monde en garde 99% des gens sont antisémites ; sans le savoir.

  Forum du cinéma, je critique l’Ivresse du pouvoir de Chabrol que l’on vient de voir la veille.

Le forum politique : Et la gauche dans tout ça ? Une internaute dit que son cœur est pour Jospin, ça me fait fondre, oui ! moi aussi, et de filer une romance à double entrée sur « la méthode du retrait, plutôt archaïque mais qui pouvait encore donner de bons résultats, la tactique consistant à se faire désirer, la progression à petits pas avec ce » Journal interrompu » où  Jospin faisait parler de lui par une femme… ».

Bientôt je suis prise au jeu. J’envoie plusieurs messages tous les jours sur presque tous les forums sauf celui du sport (je ne suis bonne qu’à la course en sac) et  celui qu’on nommait «  le casier judiciaire en maternelle » ;  discussions à propos de la loi visant à  détecter les déviances de comportement dès l’entrée à l’école. ç’aurait pu être intéressant mais lorsque j’ai commencé à lire les contributions j’ai vu des textes assez longs sur le thème « être parents » ; je n’avais plus d’ enfants mineurs et je n’aimais pas penser à ce passé où j’avais désespérément tenté d’avoir une influence sur les miens sans aucun résultat.

En politique c’est  à qui brossera les portraits les plus satiriques des supposés partants de la course à l’Elysée, pourfendra le mieux le libéralisme, les modèles scandinaves et blairistes à moins qu’on ne les défende. Mais certains envoient de véritables programmes très  détaillés à faire pâlir d’envie Ségolène Royal. On croise aussi des gens du PC, des gauchistes relookés, des chevènementistes, un tas de petites formations. Une fois je lance  le nom de Pierre Juquin pour voir si ça rappelle  quelque chose. Un autre jour je réussis à raconter  avec quelque précision l’autogestion à l’usine Lip et la manif de septembre 73. Beaucoup de mes messages sont emportés au milieu d’un torrent de contributions diverses ; pour exister sur les forums politiques, il faut passer des heures et envoyer beaucoup de messages qui tous finissent par se ressembler. Il faut également lire les pages politiques de Libé et les commenter. Jamais je ne me suis  livrée à cet exercice qui, en fin de compte n’est  pas désagréable. 

En musique,  je  ne connais rien des nouveautés, n’écoutant plus de variétés depuis longtemps. Le nombre de noms inconnus de moi qui défile  est impressionnant ; c’est  à croire qu’ils en inventent ! En tous cas je m’amuse à inventer un groupe que je baptise  The French Letter  avec des titres prometteurs du genre I Need Protection. J’ai aussi d’autres détails en tête pour la suite : une chanteuse :Ann-Britt  qui se découvre comme ceci comme cela etc… lorsque mon message arrive sur le forum il apparaît  que le canular fonctionne ; un type ( que je suppose être l’animateur du forum) est bien tombé dans le panneau mais, horreur, il met l’apparition d’un tel groupe en relation avec  le gala  donné pour la recherche médicale en faveur du sida ! Involontairement j’ai fait une mauvaise plaisanterie. Si l’on ne veut pas savoir qui sont Anaïs, les Têtes Raides  ou … on peut participer à l’élaboration des « playlists » ;  il s’en concocte de plaisantes : la playlist pour emmerder les voisins, la playlist «  duo sur canapé », celle des chansons les plus ringardes .
Dans l’ensemble cela ressemble souvent à une cour de récréation et pour la première fois je m’y amuse. Parfois j’ai aussi l’impression que le forum est un bassin où je fais nager des personnages comme je le fis enfant.
J’aime bien le forum « fin de la clope dans les lieux publics ? » où j’ai  l’impression de faire partie d’une bande d’anciens fumeurs non repentis et favorables à la cigarette.  Tout le monde s’invective avec énergie ; les uns donnent d’interminables leçons de savoir-vivre et de civisme, les autres  égrènent  des souvenirs  de tabagie heureuse et de paradis perdu. Il s’en faut de peu que je  ne me  remette à fumer.

Sur le forum des livres, il se passe  peu de chose, et je crois avoir trouvé là l’occasion non seulement de parler de mes lectures du moment, mais de publier des comptes rendus qui dorment dans mon blog. Sur le forum, ils seront enfin lus. Peut-être le sont-ils mais ils n’attirent que peu de commentaires. Je propose un éventail assez varié : y figurent deux romans de César Aira l’auteur argentin que je viens de découvrir et «  Entre les murs » de François Bégaudeau : je crois faire naître une sorte de débat à propos de  ce dernier livre mais rien ne se produit. La littérature reconnue ou non ne semble  pas intéresser. Ni Virginia Woolf avec Orlando, ni Pérec avec « Le souvenir » ( Pérec aurait eu soixante-dix ans ce mois-là ) ni même un écrivain américain John Cheever  ( et proche de Raymond Carver) et d’autres fictions  que je n’ai pas à l’esprit en ce moment. Je me souviens aussi des Chroniques de Dylan. Une réponse parvient complètement hors sujet ; je fais remarquer qu’on n’a pas lu mon texte. L’autre m’engueule.

 Les commentaires sont un peu longs pour ce qui se fait sur ce forum. Certains très personnalisés, d’autres relativement neutre. Rien ne semble faire mouche. A quoi sert ce forum ? En zappant dans les pages déjà tournées j’aperçois  pour l’automne précédent une somme effrayante de messages sur Houellebecque alors qu’une dizaine auraient largement suffi à lui régler son compte. Serai-je arrivée sur le forum à ce moment-là je l’aurais trouvé si encombré que j’aurais sûrement renoncé à proposer un autre sujet.

 

 Sur le forum du cinéma, certains ont parlé d’Excalibur qui vient d’être programmé sur une chaîne publique. Je  fabrique un commentaire de ce film que j’ai vu plus d’une fois avec les enfants longtemps auparavant : mon propos s’inspire  de l’analyse psychanalytique d’Othello suivant laquelle le parcours du mouchoir détermine  la pièce plutôt que les caractères. Pour Excalibur ce sera  « le trajet de l’épée » qui à la fin perd son pouvoir d’objet magique. Je me demande si mon texte a quelque pertinence mais personne ne vient critiquer cette lecture ni la louer ; il n’y a qu’un  propos ironique dont je m’irrite : « avec vous je me sens moins seul à Camelot ».

Tout de même, une libénaute écrit que c’est un plaisir de me suivre dans mes lectures et qu’elle prend des notes. Il n’en faut pas davantage pour que je la joue pédagogique. Dans le livre de Pierre Jourde «  La Littérature sans estomac «  que je feuillette à ce moment là, on recommande la lecture de «  La Vie sexuelle de Catherine M. » bien plus intéressante que ce qu’on dit et qui, à en croire l’auteur, ne mérite pas les quolibets dont on l’affuble. J’y jette un coup d’œil. Ce livre avait l’air d’une autobiographie et il était bien écrit : dans ma naïveté je n’attendais rien de  tel de ce type de texte. Plus encore Catherine M. y déclare qu’elle ne trouve le plaisir que solitaire. Pourquoi dans ce cas avoir tant de partenaires ? Pas de vraie réponse. Mais je me dis que j’ai trouvé de quoi  plaire aux libénautes. Avec un titre désormais accrocheur tel que «  La Chair est triste… » J’envoie une analyse du livre insistant sur la contradiction : elle n’aime que le plaisir solitaire. J’ai vu juste : plusieurs libénautes cliquent, une discussion  a lieu, courte mais plausible. Désormais il y aura toujours des titres accrocheurs : la Gradiva d’Jenssen de  Freud, apparaît sous le titre «  Je suis belle comme un rêve de pierre » ; le « Noli me tangere » de Jean-Pierre Nancy  est introduit par «  Ne me touche pas » la veille de Pâques. Mais cette fois, on  ne s’intéresse ni à l’un ni à l’autre. A  vrai dire on tente de boycotter la discussion.

 Un nouveau libénaute s’est inscrit qui  envoie plusieurs commentaires de livres un peu comme les miens ; je clique sur sa fiche et lit comme présentation « un cancre qui apprend à lire ». J’espère que ce n’est pas dirigé contre moi mais difficile de croire que cet individu n’a pas d'aigreur. Ce pourrait être un des animateurs des forums culturels qui se serait cru obligé de «  faire littéraire »de faire de  l’analyse de texte sous un autre pseudo. Ou pire : on l’aurait obligé ? Mais peut-être n’a-t-il  rien à voir avec l’équipe qui s’occupe des forums.  De toute manière  ce n’est pas de bon augure. Quelques jours s’écoulent  voire une ou deux semaines ; il arrive que ce citoyen et moi commentions les mêmes livres ; cela attire au plus une troisième personne. Le plus souvent nous restons chacun sur son  livre.  Tout cela commence à m’ennuyer d’autant plus qu’aucune des mes contributions ne figure dans le Libé fr. pas plus que dans l’édition papier mais je n’ai pas  rempli mon contrat à savoir : envoyer  99 messages comme autant d’exercices de styles et terminer justement par le livre de Queneau. Nous n’en sommes qu’à 88. Et voilà qu’on ne prend plus mes messages : le boycott commence au sein du forum cinéma avec le commentaire de « Romanzo criminale »que je n’ai pas tellement aimé, film qui idéalise de grands délinquants jusqu’au mélo. Est-ce qu’on n’a pas le droit d’avoir un avis négatif sur un film ?  Ce n’est pas la question. Presque aucun de mes messages ne parait plus sur le forum « cinéma ». Puis c’est la fonctionnalité d’envoi des messages qui tombe en panne. Pas pour tout le monde : beaucoup continuent à peupler le forum de leurs missives.

Lorsque la fonctionnalité se rétablit il faut désormais s’identifier deux fois et indiquer les emails  « des destinataires du message ». Perturbée je ne comprends pas qui peuvent être ces destinataires.  Je m’adresse aux « censeurs » pour demander des explications sur tout ce qui cloche. Aucune réponse ne vient. Peu après je recommence à envoyer des messages ; il faut les adresser au forum lui-même ce qui parait idiot mais c’est ainsi que ça fonctionne à présent. Je m’acharne curieusement à envoyer des messages dont certains sont retenus tous les dix à peu près. Je ne parviendrai jamais à 99.  Je ne suis plus admise dans la cour de récréation ; je regarde jouer les autres.
Deux mois et demi se sont écoulés : je n’ai que quatre-vingt onze messages à mon actif, j’en ai envoyé deux à trois cent. Je renonce. Je ne sais pas au juste  ce qui a été  retenu contre moi, âme noble affligée par le pouvoir des médiocres.

 

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