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2 novembre 2007 5 02 /11 /novembre /2007 11:38

L'enfer c'est paraît-il le résultat d'une descente : Nelly y parvint en haut d'une tour imprenable, ayant gravi quantité d'étages.

Elle déclina son identité, fit un bref historique de ces presque neuf mois, la voix tantôt hésitante tantôt rapide, troublée, devant quatre personnes en blanc deux jeunes filles, une personne sèche et sans âge, un obstétricien au physique agréable. ..

« Mais pourquoi n'êtes -vous pas venue plus tôt ? Vous l'aurez dans deux heures, votre bébé.

Nous avons les moyens de vous faire accoucher !

Et vous êtes seule ?

 -Non je ne suis, c'est à dire, mon mari ne peut être, il enseigne à L'université de Lombres, il peut pas se libérer là, il arrive dans deux ou trois jours seulement, mais il se tiendra au courant, je veux dire, je le renseignerais, vous savez c'est pas facile, il aurait préféré un poste en France : à vrai dire, je ne sais pas. C'est ça ou le collège français, comme moi : pas très intéressant à mon niveau, les dictées, les petites rédacs, vous voyez ce que je, hélas je ne suis pas bonne en anglais... de toutes manières, il ne tient pas non plus à être témoin oculaire de l'accouchement.

Nelly s'étonne de son discours. Elle voulait  déclarer je suis mère célibataire, ma  situation me convient, je ne suis pas abandonnée.

 Elle a su le dire autrefois, au gynécologue, aux voisins, aux collègues aux séances de préparation à l'accouchement ...

Et puis voilà que tout à coup, devant ces inconnus, elle vient de s'inventer une situation mensongère.

On répond que l'orthographe et les rédacs, c'est important, ... et que si les profs n'aiment pas leur métier...

Puis aussi il aurait fallait insister pour qu'il assiste à l'accouchement, ça les prépare bien, maintenant tout le monde le fait.

« Ça les prépare bien ? », répète Nelly, interdite. Les bébés ? »




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1 novembre 2007 4 01 /11 /novembre /2007 11:35

Aucun des Wilson ne l'avait jamais vue  pleine. Alida lui aurait laissé tomber un «  Mais je vous l'avez dit que vous étiez prospère ! Ça se confirme ! »

Nelly aurait  lancé : c'est le sang des Wilson qui coule dans les veines de la créature qui vit  en moi. Je vous ai bien eus ! Moi la fille de bonniche qui s'est mêlée de devenir prof ! Vous ne me croyez pas ? Ils ne la croiraient pas. Mais, ma pauvre Nelly, vous vous croyez dans un roman du dix-neuvième siècle, réveillez-vous !


Un violent séisme lui secoua les entrailles, un véritable retournement, à l'intérieur d'elle, toujours le bébé cognait dur, l'interrompait au milieu de ses scènes les plus fortes, de ses pensées les plus insensées.

Elle alla s'asseoir dans le petit coin-salon sur le  divan, alluma la radio. On programmait des témoignages de femmes qui racontaient leur histoire, des histoires d'exilées déchirées entre deux cultures, entre deux langues, entre deux parents séparés. Nelly évoqua sa propre situation : elle avait de vagues origines  à l'est. Ses parents avaient toujours habité la banlieue parisienne et vivaient «  dans le présent » comme ils avaient coutume de dire, préférant oublier les ancêtres, sans histoire à raconter.  Elle ignorait tout de  cette région n'était la présence là-bas du retable d'Issenheim, et, dans un église quelconque, de la Vierge au Buisson de roses.

Une beauté celle-là. Mince et pâle.

 Une de ses grands-mères avait vécu là-bas et fréquenté l'église. Comme ses autres ancêtres, la vieille dame avait travaillé à l'usine, à la maison, n'allait à l'église que pour prier, n'avait pas le temps de contempler les ornements. Son discours concernait les soucis domestiques.

Les hommes, eux, regorgeaient de plaisanteries graveleuses toujours reprises.


Etait-elle déchirée «  entre deux cultures ? »Ou ne possédait-elle que ce qu'elle avait appris à l'école, et dans les livres ?

Entre deux parents ? Ils ne s'étaient pas séparés, c'était peut-être pire.

Entre deux langues ?  La langue de bois et la langue de  boeuf ?

La vraie déchirure ce serait la naissance du bébé.





Elle s'est toujours bien accommodée de son état, peu de nausées, quelques étourdissements, elle se serait presque trop bien portée et cette santé la rendait anxieuse, lui donnait à penser. Ne faut-il pas  que le corps se rebelle contre l'organisme étranger qui se nourrit de lui ? Sinon que peut-on en déduire ?, plus tard, un jour, on devra payer

Depuis quelques jours, elle essaie de ne pas trop penser à l'enfant, à celui dont il faudra faire la connaissance bientôt, qui lui apparaîtra très différent de celui qu'elle porte. S'il n'était pas comme... s'il lui déplaisait, si subitement elle le prenait en grippe. Impossible, c'est l'enfant de Guillaume. Mais Guillaume l'a quittée. C'est à dire : il a tout fait pour se montrer odieux. Elle ne pouvait que partir. Ses proches ont respecté son incognito. Ils ou plutôt elles, ont eu tort.


Au début, elle s'est demandé, (maintenant elle s ‘étonne de cette naïveté), si le fœtus était un prolongement de la mère. Le sentirait- elle si l'on y touchait? Aurait-elle « mal au fœtus ? ». Après sa violente dispute avec Guillaume  sa soudaine brutalité, elle a craint la fausse couche. Elle aurait eu une raison de le tuer, ç'eût été simple et tragique. Eh bien, non. C'était affligeant, mais ils ont continué à vivre chacun de leur côté, dans l'écoulement terne de jours non héroïques.

Guillaume a prouvé qu'il n'était pas grand' chose. Ce n'est pas une pluie d'or qui l'a fécondée mais un bout de viande temporairement turgescent.

Aux premiers mouvements du foetus elle a compris, et seulement à ce moment là qu'elle abritait un étranger.


Tardivement, lorsque  sa grossesse fut avancée, la présence de l'enfant bien établie par ses gesticulations,  et la réalité d'une proéminence bien visible,  Nelly a voulu joindre Guillaume tout de même. Elle n'aurait plus à chercher comment le dire : son ventre parlerait pour elle. Au téléphone, Eve Wilson avait répondu. Elle s'en méfiait mais moins que d' Alida, devenue  arrogante et mondaine à son égard.

Il lui avait appris que Guillaume habitait à Londres maintenant, depuis la rentrée de septembre, dans un appartement prêté  par son cousin ( L'infâme Stubborn !), s'était inscrit dans une autre école d'art plus ou moins équivalente, travaillait dans une librairie, mais aussi  et surtout qu'il avait une amie.

C'est  très sérieux, avait insisté Mr Wilson, sur un ton ferme et calme, presque menaçant malgré son immuable politesse, c'est une très belle thaïlandaise, (avait-il vraiment dit très belle ? Est-ce que tout cela était  vrai ?) désirait-elle son adresse tout de même ? Elle n'avait pas répondu, pas indiqué son état. Il l'avait donnée cette adresse, lentement et sans répéter, ajoutant «  C‘est tout ce que je puis vous dire ». Nelly avait raccroché, muette, frappée de stupeur, et de haine.



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31 octobre 2007 3 31 /10 /octobre /2007 11:32

Le compartiment à glace du réfrigérateur exhibe des montagnes de givre, une banquise miniature.

Entre les stalagtites et les mites Nelly promène le sèche-cheveux branché sur la puissance supérieure.

   Ses cheveux, mouillés, à peine essorés, tombent sur son cou et imprègnent le dos de sa robe de coton mince sans lui causer le moindre frisson. Depuis le début de sa grossesse elle n'a jamais eu froid.

Est-ce vraiment l'hiver ? elle n'y croit pas,  elle ne vit plus au rythme des saisons.

   Le petit appareil s'aventure dans le gel, plus loin encore, manœuvré par sa main habile, ne pas toucher la glace, de petits blocs fondent et se répandent à terre. C'est un long travail, fastidieux, l'appareil est  petit, le compartiment étroit, mais presque tout entier obstrué par la glace. Nelly se rappelle soudain avoir en d'autre temps usé du même sèche-cheveux pour prodiguer ses soins à une toison chère, s'en émeut  et éteint l'objet aussitôt.

 Elle ressent de petites crampes depuis quelques jours. Enfanter ?  pas encore et même sûrement jamais. Doute qu'un changement aussi considérable puisse se produire. Et même ne le veut pas d'une certaine manière. L'accouchement représente une perturbation notable dans le fragile équilibre qu'elle s'est créé.


   La glacière se referme sur un kit de Fish-and-chips, deux croque-monsieur, une tarte aux poireaux et d'autres ingrédients tout aussi alléchants. Une mare s'est  formée sur le carrelage de la cuisine, nécessitant le passage d'une éponge. Nelly s'active avec plus de nervosité que de dynamisme. Voir si cela passe. Les douleurs ? Non, les contractions, voyons. Les douleurs, ça n'existe pas. Il faut être de mauvaise foi, pour oser encor prononcer semblable mot. Pensez aux paysannes qui accouchent dans les champs entre deux semis, entre deux cueillettes, et reviennent le soir, sans commentaire, avec juste un bébé supplémentaire accroché à leur sein maintenu par un chiffon de fortune plusieurs fois enroulé autour des deux corps et fixé par un nœud savant, le placenta enterré au bon endroit pour fertiliser le champ.

 Jamais un instant de perdu.

 Jamais un mot de trop. Jamais une plainte.


 Sans conviction, elle pousse le balai-brosse coiffé d'une serpillière mal entortillée qui se libère, et s'imbibe en étalant la flaque sur tout la surface du sol Au cas où elle perdrait les eaux, y aurait-il une mare semblable ? Perdre les eaux : tout d'abord, elle avait cru que ce qu'on perdait, c'était du sang. Tout le sang, parfois.



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29 octobre 2007 1 29 /10 /octobre /2007 11:29

    Le dernier invité parti, Nelly entreprit de débarrasser la table du séjour des restes qui l'encombraient, déposant un amas d'objets disparates sur le plan de travail contigu à l'évier, avec un regard surpris ou dégoûté sur chaque chose ne sachant décider si c'était ou non un déchet. Guillaume s'affairait à déplacer les objets oubliés sur le sol comme s'il   remettait de l'ordre. Ils se croisaient   et s'observaient avec prudence et perplexité, comme s'ils craignaient de s'invectiver encore. De temps à autre, ils émettaient un avis : Cette société est trop hétérogène. Oui ton cousin, coutumier des mets fins, et des rencontres au sommet avec d'excellentes personnes...n'était pas à sa place. C'est qu'il méprise notre musique ! Qu'est-ce que «  notre musique  » ? De quel clan s'agit-il ?, toi même Guillaume,  ce n'est pas un clan qu'il te faut mais un sérail... ! Je déteste les insinuations ! Mais pas les nymphettes !... Ce qui m'a tourné la tête, c'est ton eau de toilette ! Je l'ai jetée ; c'est exotique, peut-être, mais  l'odeur en est intolérable.  J'ai failli crever. Dommage que tu t'en sois tiré! Je croyais que tu n'étais pas allergique, sauf à certaines situations. Chez toi, il flotte souvent une odeur de térébenthine, elle ne t'indispose pas. 

Ils convinrent que le café était correct, les chips honorables et la conversation décousue.

Guillaume lui remit un  un tout petit paquet carré enrubanné qui tenait dans la paume et ne pesait rien.  Surprise, incrédule, elle  l'observa avec une sorte d'inquiétude.

  C'était de petites boucles d'oreille, pas du tout des boucles mais des pendants en forme de feuilles. Feuilles d'arbre. Feuilles d'or.  Naïvement, elle se demanda si c'était de l'or massif !

Elle retira les minces anneaux qu'elle portait depuis toujours et  s'observa dans la glace au-dessus du lavabo.

Les pendants étaient-ils assez grands pour lui allonger le visage ?  Afin de bien les voir, il lui  fallut rejeter les cheveux en arrière,  puis les relever. Pour la première fois, elle pensa à couper ses cheveux  qui croissaient en toute liberté depuis leur création. Une collection un peu floue de visages à coiffures courtes se forma dans son esprit..

 Elle aussi avait un objet à lui remettre : les clefs du studio, une grande et une petite pour la serrure de sécurité. Il considéra les deux clefs avec  gêne.

«  C'est, balbutia Nelly, pour que tu puisse venir quand tu le veux. »

«  Mais oui, je... c'est une bonne idée », répondit Guillaume, qui ne pouvait pas refuser ces clefs qu'il jugeait pourtant tout à fait inutiles, et même très embarrassantes.

Pour Nelly, les jeux étaient faits.

Tandis qu'ils étrennaient la baignoire, enlacés dans l'eau, avec des gestes lents, des ébauches d'étreinte, des baisers  de vin acide et  de chips salées,  Nelly lui demanda si vraiment, il avait vendu un de ses dessins à une psychologue, autrefois.

- Non, je lui ai seulement dit que ça valait huit francs parce que... j'avais huit ans. Crois-tu qu'il existe des thérapeutes assez stupides pour acheter un dessin à un...jeune patient ? Ou assez hypocrites ?

-Et si c'était un geste d'humanité ? Montrer qu'elle s'intéressait à lui, qu'elle le prenait au sérieux ?

- Tu ne comprends rien à la thérapie. Elle a convoqué mes parents, voulant savoir lequel des deux ne voulait pas payer ce traitement. Voilà tout.

Lorsqu'il la rejoignit sous les draps, hasardant quelques gestes tendres, elle secoua la tête, toute mouillée. « Attends un peu. Pourquoi tu m'as ...heu...pourquoi les boucles d'oreille ?

 -Si !elle me plaisent, ce n'est pas la question.

-Vraiment, tu ne crois pas que j'ai voulu t'acheter ?

Guillaume s'assit sur la couche, désemparé, baissant les yeux sur le drap. De l'autre côté, Nelly  se penchait vers le sol et enfouissait dans une corbeille à papier pleine de déchets des plaquettes de pilules bleues.  

-Ne puis-je même pas te faire un cadeau ?

- Maintenant, oui. Viens.

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29 octobre 2007 1 29 /10 /octobre /2007 11:26

Guillaume n'est pas très en forme, il transpire beaucoup et a dû se rendre aux toilettes.

 La mère de Nelly n'a d'yeux que pour Pierre. Et d'oreilles. Elle ressemble à une vieille poupée endimanchée. Ses façons mignardes  jointes à un ton de voix trop musclé font bizarre! pas étonnant que Nelly ne la montre jamais. Pierre , c'est le mieux des types présents ici, grand sans être immense, mince sans être chétif, robuste sans être athlétique, sachant suggérer  une existence mouvementée, dangereuse, poignante : il s'agit en l'occurrence des destinées autogestionnaires de l'usine Lip, auxquelles il participe avec le père de Guillaume. Ils étaient sur le terrain. 

La soirée s'avançait et  Matthieu, qui ratiocinait en lui-même  ne pouvait parler ni à Nelly, ni à Guillaume. Il prit la cigarette qu'on lui tendit sans même faire semblant d'inspirer, but  sans mesure le vin très fort et râpeux.

Il essaya de mastiquer une part de tarte aux pommes, les tons bruns orangés étaient beaux à voir mais au goût, on aurait dit du carton-pâte.  Le  poulet «  cuit au feu de bois » prêt à consommer, qui n'avait  gardé que sa graisse et dont la peau était coriace. Une  odeur écoeurante persistait comme si l'on avait cassé un flacon de parfum...

Il y avait en face de lui Andrew le cousin anglais et son accent l'irritait au plus haut point, son accent de cette école aimée des cruciverbistes et dont il ne remettait pas le nom. Nelly souffrait donc sa présence  chez elle, dans son appartement tout neuf. De qui Andrew, avait- t'il les faveurs ?  De la mère Alida ou de la fille Fiord ?

Son nez aquilin était plus accusé que celui de Guillaume et la bouche très molle. Il parla d'un de ces amis qui  jouait du piano en zone rurale, souvent en plein air, sur la place du Marché, devant un public qui n'avait aucune connaissance musicale et les gens se montraient heureux, passionnés, enthousiastes...mais s'écria soudain Nelly,les gens... qu'est-ce que vous en savez ?

 la musique s'apprend : votre public n'a pas voulu vous décevoir, voilà des prestations destinées à donner bonne conscience aux artistes.

Guillaume se retira sur la moquette et posa la tête sur le lit. Mathieu le rejoignit mais, les autres s'éparpillèrent autour d'eux. La jolie Diane rampa jusque vers le pick-up et posa un disque sur la platine. Ce fut Leonard Cohen, la voix  interminable, lugubre, sépulcrale. Le living se transforma en chapelle, la frimousse gentiment affligée de Diane, dit « c'est extraordinaire. » Extraordinaires  en effet, ces anglaises brunes qui s'égaillaient le long de son visage ; elle paraissait frôler l'extase ; et tous se taisaient à sa demande, communiaient par égard pour elle, se pliaient à ses volontés 

Mais c'était Guillaume qu'elle frôlait.

Quelques amabilités plus tard, conscient d'être observé, il se leva brusquement et  coupa leonard sur «  I'm the fire he  replied, and I Love your solitude, I love your pride »

Dommage se dit Mathieu qui se sentait proche de la dame de feu.


Cette fois on entendit un saxophone, morcellement de sons qui se heurtaient par saccades, sur une mélopée funèbre chantée par une voix de femme grave  et lente. Guère plus enlevé que le précédent, le morceau présentait un caractère d'étrangeté fascinante. Les deux entités musicales ne s'harmonisaient pas, mais co-existaient singulièrement.

« Tu tiens le coup ? » lui demanda alors Guillaume, affectueusement..

-Mais oui, répondit Mathieu.




Anne   secouait la tête pour montrer ses  cheveux, redevenus noisette et l'on entendit un long conciliabule à propos des bienfaits de retrouver sa couleur naturelle. On reprit son gobelet en plastique, certain s'étaient muni de verres, et l'on but le café avec un reste de vin aigre. Un petit moment après, une discussion s'éleva entre Nelly et son amie, à propos du travail universitaire de cette dernière : «  Je n'aurais pas choisi ce sujet -là : franchement rien à dire. Rien de bon, en tous cas.

-Moi, je trouve au contraire que c'est un texte envoûtant en même temps que dépouillé.

-Bah, c'est un récit qui se veut poétique, et qui est terriblement sentimental : trop de couchers  de soleil roses et de ciels flambant, trop de mains qui se joignent et de magnolias qui se froissent entre une paire de seins intouchables.

-Ah, c'est un genre, il me semble, dit Pierre, d'après ce que vous dites, un peu tartignolle, mais qui a ses lois,  on est forcé de les  respecter.

-Un genre de quoi ?

-Barbara je ne sais qui ?

 Anne protesta, ne pouvant s'empêcher de rire.

-C'est à mourir, fit Nelly avec entrain, cette bourgeoise qui ne réussit pas à s'encanailler et qui discute avec un soi-disant ouvrier qui semble avoir appris la conversation amoureuse à l'aide d'un manuel en dix leçons.

-Nelly, intervint Pierre, le prolétariat n'est pas illettré, et toi tu craches sur tes origines, t'es vraiment odieuse ...

-C'est se fourvoyer, reprit  Anne, que de relever une trame romanesque. Tout l'effet en est perdu.

-Je le vois bien que ça se veut lyrico-tragique, admit Nelly, surtout ce cadavre qu'on a  planté au milieu et je suis fort capable de tuer  moi-même.

Mathieu s'inquiéta deux fois : d'une part Nelly était sûrement capable de tuer Guillaume, d'autre part ce bouquin,  il devrait l'avoir lu, c'est  peut-être un Texte Fondamental,

il faut que j'en dise quelque chose, j'en ai au moins entendu parler ! 

Ça ne lui rappelait rien. : Pour s'encourager, il vida   deux fonds de bouteille dans son gobelet.

-Moi, ce que j'aime, dit Guillaume, qui s'était rapproché,  c'est la leçon. Rien que la leçon. Le bambin, c'est tout à fait moi.

-Et moi, répliqua Andrew, je serais ce professeur ? Cette professeure ?

Voilà : Andrew l'a lu ! Ça ne doit pas être trop compliqué. Quelle leçon ? Ce n'est pas celle d'Ionesco tout de même, ça ne colle pas avec le magnolia, l'ouvrier, le crime passionnel,  le bambin.

Mathieu récapitula les informations, il ne savait toujours pas.

«  Tu t'amuses ? », demanda Fiord.

-Je me débrouille. Toute la dignité possible, il la mit dans cette réponse

-Tu écris toujours ?

-Oui, bien sûr, mon autobiographie. C'est la deuxième.

-Quel en est le titre ?

-  « Certifié non conforme».

-.Oh, un titre qui te va très bien !

- Vois-tu, ce sont de petits bouts de vie, comme des chutes de tissu dont on ignore à quoi ressemble l'habit  qui a été fait avec le morceau retenu. le héros tente de lutter contre l'ennui mortel de ne pouvoir revêtir ce costume  ... il imagine des manières d'endosser l'habit que d'autres, qui s'ennuient moins, expérimentent .Vois-tu, il me faut aussi  inventer un monde que j'ignore. À l'inverse de ce que dit Mauriac, le narrateur ne sait presque rien de ses créatures... Je t'en donnerais une copie » lui promit Mathieu.

   Fiord remercia avec chaleur : ça lui aurait fait plaisir mais elle aura tellement de boulot dans sa nouvelle école !!

- Que sera ta nouvelle école ?

-         J'entre à l'école d'Aubusson. C'est un établissement où l'on étudie  la tapisserie.

 Que Guillaume soit entré aux beaux-arts, Mathieu le comprenait car il lui trouvait quelque talent. Que cette pauvre Fiord ait pu intégrer un établissement prestigieux, il n'en revenait pas et se fit sec.  

- Je ne te vois pas en Dame à la Licorne mais tu ferais une bergère passable.

Fiord fronça  un peu le sourcil et s'éloigna enfin en direction de son cher cousin.


   Tout d'un coup, Guillaume, se dressa et lança à la cantonade : la fête est finie. D'une voix forte et plus basse qu'à l'ordinaire.  Certains des invités se lèvent,  d'autres sursautent, il en est qui lui lancent un coup d'œil interloqué. De toute parts on effectue des déplacements pour se préparer au départ...


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29 octobre 2007 1 29 /10 /octobre /2007 11:24

Une petite femme, un peu voûtée, au visage large et lisse de crème s'encadra dans l'embrasure de la porte. Les cheveux blonds oxygénés bien apprêtés   étaient retenus par une grosse barrette, les  petits yeux émergeaient de paupières flétries.  Elle portait  un tee-shirt blanc avec une grosse fleur rouge imprimée sur la poitrine à gauche et un pantalon serré qui soulignait l'absence de taille et  la corpulence relative. Ses pieds étaient chaussés de mules dorées et elle tendit une main dont les ongles longs et roses brillaient.    L'accueil enjoué et enthousiaste conforta Guillaume sans le mettre à l'aise : Frappé, comme les autre fois, qu'elle se donnât du mal un peu en vain pour se mettre en valeur. Lorsqu'elle avait conçu Nelly avec le locataire d'un appartement où elle faisait des ménages elle devait s'attifer  avec le même genre de camelote à la mode de l'époque.


Elle voulut qu'il l'appelle Louisette, s'écarta pour lui laisser découvrir  la grande pièce rectangulaire jonchée de cartons plus ou moins ouverts et d'objets hétéroclites. Sur le sommier surmonté d'un matelas, Nelly était assise, au milieu de la couche, son beau regard contemplant le sol, la bouche esquissant un sourire amer les deux mains sur son menton, les coudes reposant sur les genoux, , chemise ciel, jean indigo, sur l'imprimé à dessins lavande de la couchette.

 Contrariée  encore de la veille ou à cause de son déménagement, des cartons éparpillées sur le sol, des objets entassés au hasard, elle se leva, vint vers lui et indiqua d'un mouvement de tête la cloison en face dans laquelle  était pratiquée une ouverture voûtée sans porte. La cuisine, chuchota-t-elle, d'un geste las.

 Louisette y retourna s'occuper à la confection d'un gâteau. -Tu as vu ? fit Nelly, en élevant le ton. Tu appelles ça comment ?

-Un sommier et un matelas. Neufs.

 «  Ils m'avaient dit que j'aurais un lit.  

 -Avec des draps, une couverture, ce sera  au moins un divan. A deux places.

-C'est optimiste. Mais un lit, c'est autre chose, n'est-ce pas ?

Elle avait imaginé des montants de bois, un grillage une nacelle....

-Je ne savais pas que ça avait de l'importance pour toi.

 Parmi les objets posés à terre qui attendaient une place, il ramassa un large flacon en verre fermé par un bouchon en liège dont l'intérieur était garni d'un tapis de petites feuilles brunes sur quoi s' élevaient des brassées de tigelles à fleurs séchées blanches et bleues. Au milieu de cette futaie miniature, deux houppettes coniques de poils jaune et rose se dressaient comme des flammèches.

Guillaume plaça l'ornement sur le haut d'une étagère plaquée contre le mur  dont les six degrés devaient recevoir la presque totalité des livres de Nelly. Le verre quelque peu déformant laissa paraître des formes de couleur sombres et vives et des taches de soleil.

-         C'est plutôt joli, cette affreuse babiole s'étonna-t-elle.



Ils commencèrent à ranger les livres, Nelly soupirant parfois en désignant la cuisine. « Je la laisse s'amuser, elle est tellement seule ». Louisette, s'affairait bruyamment, chocs métalliques heurts d'objets en bois. Elle avait allumé la radio.

 -Je ne viendrais plus chez tes parents, déclara Nelly.

-Elle ... elle ...n'a pas cherché à ... te blesser.

-Lorsque j'étais au lycée, j'allais toujours la voir à la bibliothèque. Elle me donnait des conseils de lectures, m'emmenait à des expositions, j'ai osé entrer dans un musée grâce à elle, elle savait converser comme si j'étais son égale. »

Guillaume se souvenait de cette époque : Nelly portait des jupes grises ou bleu marine s'arrêtant au genou un chemisier blanc dans le style écolier, un cardigan sagement boutonné et assorti, ne se maquillait pas. Elle portait cette même chevelure blondie, parfois tressée : une seule natte et un élastique de couleur. Son regard intense aux iris presque noirs, avait  de l'éclat.  Intimidée, la voix incertaine, elle parlait bas comme on devait s'y astreindre dans une bibliothèque, se permettant quelques rires pour faire écho à ceux d' Alida.

Mais le mouvement singulier des lèvres la moue disaient je n'y crois pas vraiment.


-Je l'aurais presque considérée comme une autre mère, expliqua Nelly :Elle repoussait sa machine à écrire dans un soupir bruyant et un sourire complice adressé à moi,  murmurant des plaintes exprimées avec bonne humeur sur l'ennui de sa condition. 


Un jour, elle a  cueilli un livre sur le présentoir, tout à fait comme une fleur rare nouvellement éclose et  me  l'a tendu   «  Malgré tout, Lacan ce n'est pas du tout difficile, tenez ! ».  J'ai ramené l'ouvrage deux semaines plus tard, torturée : Qu'allais-je pouvoir prétendre avoir compris ? J'avais copié «  cortex » et « synapse » accompagnés de leurs définitions, et je me demandais pourquoi il convenait de s'étonner du fait que à un moment de son histoire, l'être humain se reconnaît plus ou moins mal dans l'image que lui renvoie...

Surprise,  elle a observé le volume : Je t'ai donné ça ?  Elle avait tout oublié...et peut-être rien lu elle-même !

En tant que professeur j ‘espère pouvoir montrer aux élèves que rien de ce qu'on tient pour acquis ne va de soi, que tout est à interroger ».


-Je présume  lui dit Guillaume que cette image ou cette fleur rare, ce devait être Andrew : tu n'avais d'yeux que pour lui ! Ma mère te l'avait présenté en faisant des phrases à sa façon et tu essayais de lui parler anglais.

-Nelly éclata : « ton cousin ! Tu deviens fou ! Et comment le saurais-tu ? »

-Je me rendais parfois à la bibliothèque avec Fiord : tu ne prêtais aucune attention à ces deux gamins débraillés qu'elle t'avait  désigné comme ses gosses.

-Moi, intéressée par ton cousin, cria Nelly, comme si elle venait de subir les derniers outrages. Ce petit branleur à sa maman !

-Le «  marteau piqueur », je me doute que ce n'était pas lui !  railla Guillaume.

- J ‘ai le droit d'avoir un passé, je suppose ? répliqua Nelly violemment. Et de n'en rien dire ? Parce que si je te demandais ce que toi ...

Le ton montait, au risque de provoquer une intervention de Louisette, où de satisfaire trop aisément son intérêt pour les problèmes personnels de sa fille à supposer qu'elle veuille prêter une oreille complaisante. On en vint aux menaces, Nelly brandit un gros Gaffiot, et Guillaume, à qui personne n'a jamais su montrer le latin, l'observa avec consternation, feignant de se protéger le visage.

Leurs bras pourtant retombèrent.


 La chaleur aidant, Guillaume devint écarlate et sa respiration s'altéra, tandis que des taches de rousseur s'allumaient sur son visage. Il se fit montrer la salle de bain, s'y enferma, l'étrenna en vomissant dans les toilettes neuves de couleur crème les pilules qu'il venait juste d'avaler, et se reposa un moment, assis sur la cuvette, après avoir utilisé l'inhalateur.

Les produits de toilette étaient dispersés un peu au hasard, certains dans des cartons, d'autres s'alignant déjà sur la tablette au-dessus du lavabo. Une  bouteille plate emplie d'un liquide jaune foncé vissée d'un bouchon vert  pourvu d'une étiquette mentionnant « Tiaré ».attira son attention.: N'était-ce pas de ce liquide que Nelly usait depuis la veille ? De lourdes effluves, entêtantes, presque suffocantes comme un slogan indéfiniment répété.

 Il avait supporté cette odeur sans  oser se dire qu'elle l'incommodait jusqu'au malaise.

 Après avoir versé le liquide dans le lavabo et rincé plusieurs fois la bouteille, il la jeta dans une corbeille à papier placée là en guise de poubelle.

Il les rejoignit dans la cuisine. Louisette observa une sollicitude certaine envers lui, offrit une tasse de café très corsé.

 «   La vie de couple ... dit cette femme avec une certaine fougue , en faisant de grands gestes et tirant avec force sur une simple cigarette qu'elle fumait comme on l'eût fait d'un cigare, s'environnant d'une épaisse fumée blanche, la vie de  couple ... Elle secoua la tête  énergiquement.

C'était un curieux personnage que cette femme, à la fois ingénue autoritaire et combative, la figure poupine le geste et le verbe impérieux,   qui ne ressemblait guère à ce que Nelly en disait, une femme traquée par un époux importun et pressant , puis séparée et maintenant esseulée.

 Nelly avait toujours évité de les présenter réellement l'un à l'autre, Guillaume ne s'en était pas plaint, craignant que les parents de Nelly, ne  s'avisent de le considérer voire l'appeler le fiancé, et ne se comportent comme s'il allait épouser.

 Ne  vivaient-ils pas dans un monde où le mariage de la fille de vingt ans est encore la chose la plus naturelle du monde ?

Mais Louisette termina: « la vie de couple signe l'apothéose d'un sentiment ».


Tous deux échangèrent un sourire amusé.


Guillaume se sentait  toujours envahi par les fragrances tenaces de l'eau de tiaré. Il tenta de se concentrer sur l'odeur du café. Et voilà que Louisette lui demandait ce qu'il faisait dans la vie attaquant ses phrases avec détermination.

Il dessine et il peint. Il effectue aussi de petits travaux à la librairie du lycée , le samedi et le lundi...

et vous les vendez vos dessins ? Il fait peu de transactions réelles mais a toujours cherché à vendre : la première fois, à l'école primaire, un dessin représentant une bataille,

 Quoi, une bataille ? Avec des soldats ?

Oui, des soldats de  L'An Deux...

Toi, Guillaume ! Ce n'est pas vrai !? Nelly parut fort réjouie.

C'est surprenant, estima Louisette, un enfant qui vend ses dessins à l'école, à d'autres enfants ! Le commerce à l'école ! Puis des dessins comment ça peut-il intéresser ? Je veux dire, d'autres gamins ? Ne pouviez-vous les offrir ? Guillaume expliqua : lorsque un copain en désirait je lui proposais un prix, un prix vraisemblable, ou un objet à échanger.

- Eh bien, vous ne manquez pas d'audace !

- C'était de vrais dessins. Guillaume prit un ton  ferme. 

 -Comment expliquer ce que sont de vrais dessins ? S'inquiéta Nelly. Alors qu'on ne cesse  de s'interroger : qu'est-ce qu'une véritable œuvre d'art ? Une vérité vraie ? Le véritable amour ? La vraie vie ?

-Je n'entend rien à tout cela fit Guillaume,  avec l'ombre d'un sourire.

Je n'ai pas beaucoup vendu soupira-t-il.

Elle le regarda sans aménité, mais resservit du café à tout trois généreusement. Guillaume renchérit : il a toujours eu un prix  en tête dès qu'il s'agissait de ses dessins. Comme c'était précieux pour lui, il fallait que ce le fût aussi pour les autres, les amateurs étaient peu nombreux, et ça ne s'arrangeait pas avec l'âge, mais il avait de petites commandes, et la première fois qu'un adulte, une psychologue, lui a demandé son dessin, il a annoncé le prix. En le multipliant par  vingt, un adulte ça a presque toujours de l'argent, et  vingt ans de plus que l'enfant pour le moins. Surtout dans ce cas précis.

Tout d'un coup, Louisette  grimaça

-         Vous alliez voir les psys, enfant ? Qu'aviez vous donc ?

-         J'étais affecté d'une pathologie rare et rebelle apparentée au groupe des paraphrénies.

Cette fois, elle se tut.

Guillaume baissa les yeux sur sa tasse. Nelly enfouit son visage dans ses mains, laissant échapper de légers gloussements.

Une musique douceâtre s'échappait du poste de radio et un commentateur se mit à susurrer. «  Noelle aux Quatre-Vents » , Louisette parlait  en même temps que lui et sur un ton nettement plus dur.

« Eteins ! supplie Nelly. Ce feuilleton... »

- Mais, tu l'écoutais avec moi !

- Enfin, maman, ne fais pas semblant, j'avais douze ou treize ans, j'étais sotte, surtout avec une éducation pareille ! »

-Vous voyez ce qu'elle dit de moi ? Louisette prit Guillaume à partie.

 « Quelle est l'intrigue ? » demanda t-il, pour que le vent tourne, sinon les quatre »  

-C'est, répondit Nelly,  une godiche quelconque aux cheveux qui s ‘envolent, fiancée à un instituteur français, qui s'appelle François, parce qu'il est français, dans un trou normand, et lamentablement amoureux. Et comme elle voyage un peu, elle a rencontré un pianiste grec, fils d'un armateur grec, qui s'appelle Urgo.

-Ugo, rectifia Louisette. Ou-go, épela-t-elle.

-Il ne peut, dit Nelly, jouer que le Concerto pour la main gauche, parce qu'il s'est blessé la droite, dans des circonstances que, par égards pour lui, je ne puis révéler. Bien sûr, tous les deux ont besoin d'elle ils vont se suicider l'un et l'autre, si elle ne tranche pas, le dilemme est  poignant.

-  vous voyez, objecta Louisette, à Guillaume, avec un petit rire que Nelly a toujours préféré l'instituteur.

-Sage résolution, estima Guillaume, mais Noelle devrait se chercher un troisième luron.

-Ah mais... Louisette s'apprêtait à faire d'étonnantes révélations qui resteraient ignorées : on sonnait.

Pierre Abrazone franchit le seuil avec sa nouvelle amie, Diane,  une brunette, à petites anglaises serrées, drôle de petit visage mat, genre pain d'épice, moue triste, long corps et petits seins dans long tee-shirt blanc. Ils étaient suivis par Anne, et Mathieu qui le salua d'un air emprunté, s'installa autour de la table du séjour.

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29 octobre 2007 1 29 /10 /octobre /2007 11:22

Ils approchaient de la barrière en bois où çà et là des vestiges de peinture verte résistaient à l'érosion. Le terrain au premier plan demeurait en friche. Ronces, chardons, orties, croissaient avec vigueur, condamnant la porte de la façade.

Fiord ouvrit le portail permettant l'accès au chemin  qui longeait le flanc latéral gauche de la maison.

    A l'extrémité de ce sentier, Alida conversait avec Eve, en chemisette et short, de belle stature, mince, son noble visage, encadré de quelques mèches poivre et sel  qui tombaient sur le cou.  Ses yeux inquisiteurs ne la ratèrent pas.

Nelly frissonna.

«  Tu es reçue chez les Wilson, » lui disait toujours sa mère (qui avait refusé toutes les invitations d'Alida) hochant la tête avec un petit sourire mystérieux. Elle détestait cette remarque.

Chez les Wilson, si elle est conviée pour la nuit, elle  partage la chambre de Fiord.

Hypocritement.

Guillaume lui a  parlé de l'ancien garage reconverti en pièce d'habitation ; vont-ils réellement y passer la nuit ?




 « Vos parents ont-il embauché un jardinier ? »


 Fiord roula ses petits yeux céruléens, haussa le sourcil : «   Nooon... C'est  pap' voyons !

-Non, je ne crois pas, fit Guillaume qui les rattrapait,  je doute qu'il veuille désherber.

Fiord ajouta qu'ils allaient séjourner  deux ou trois semaines dans sa maison de campagne,  en plein air, loin des miasmes de la région parisienne.

Quinze jours de vacances avec Mathieu, à quelques centaines de kilomètres vers le sud lui avait dit Guillaume.  Ensuite tu me rejoindras. Je ne veux pas qu'il porte la chandelle.

Guillaume n'avait nul besoin véritable de deviser avec son ami pendant si longtemps!  Elle  ne comprend pas non plus  pourquoi Mathieu  porte une chemise appartenant à Guillaume, imprimée en vert et jaune passés,  une chemise trop longue pour lui, dont il a roulé les manches.

Tu sais moi, avait répondu Nelly, j'aurais besoin de temps pour emménager.

Elle ne viendra pas.

S'il croit qu'on me siffle...


Jovial, Eve embrasse tout le monde avec un regard appuyé pour Nelly qui fait déraper le sien  vers  Alida avec un peu d'embarras.

Elle m'observe, cligne des yeux, si seulement elle mettait ses lunettes.

On présenta la nouvelle chambre d'amis refaite à neuf. Eve  commente le mobilier avec ironie : « C'est une table et un banc de monastère !  Superbe, n'est-ce pas ? »

- J'ai ruiné la famille, plaidait  Alida.

 


Chargées de livres,  Les étagères couraient sur un pan de mur, il était possible d'en prendre sans quitter le lit, un grand futon  posé à terre. Autrefois, Alida aurait, d'un geste souple et rapide enlevé un ouvrage du rayon, le lui aurait tendu : «  Tu devrais  lire ça ! Regardez donc ce que j'ai trouvé ! (Elle mélangeait le vous et le tu) avec une franche allégresse, une joie enfantine.

 Maintenant, elle la questionnait sur les sujets de l'agrégation, le rang obtenu, feignant d'ignorer le ton maussade et réticent, la contraignant à admettre qu'elle n'avait réussi que le CAPES.

Un peu à l'écart, Guillaume et Mathieu parlaient du roman que Mathieu essayait d'écrire, pour lequel Guillaume lui donnait toutes sorte de conseils dont elle saisit un embryon de phrase, «  évite ou évide la novlangue », ainsi que des propos portant sur les façons de décrire les objets.

 Puis Mathieu évoquait, toujours en aparté, le film qu'ils avaient vu tous les trois : « Je ne saisis pas, confia-t-il, et il regardait Nelly d'une façon qui l'incluait dans le conciliabule jusque là partagé avec le seul Guillaume, pourquoi  Alexandre est tellement insouciant par rapport à sa situation sociale : il ne travaille pas, se laisse entretenir par une puis deux femmes... »

- Ce n'est certes  pas  un état qui te réussirait ! Le railla Guillaume.

-         Et toi ? fit Nelly, à l'adresse de Guillaume.

-         Idiote ! s'écria-t-il  avec une violence inattendue.


   C'est dans le séjour, rassemblés autour de la grande table, devant une grosse théière brune décorée de grandes feuilles vertes, voisinant avec une appétissante miche ronde, des tranches de saucisson sec en abondance,  une corbeille débordante de reine-claude et  un pot de gelée mordorée, qu'ils parlèrent du film aux représentants de la génération précédente sur leur demande.

« C'est, résuma Guillaume l'histoire d'un garçon de nos âges qui vit chez une amie, vaillamment lancé dans un combat mortel avec le temps, qu'il tue à goûter quelque émotion forte, dans un lit , un verre, ou à une table de café, un journal ouvert devant lui, non sans égrener un interminable  chapelet de  mots..

    -Un vrai catalogue des idées reçues, poursuivit Mathieu avec une assurance dont il n'était pas coutumier. Puis, comme étonné par sa voix, aussitôt il se tut.

-Vous ne parlez pas des filles ? S'étonna Fiord ? »

    -Un jour, compléta Nelly, il lui arrive cette fâcheuse aventure de  forniquer trop souvent avec  une autre créature que sa  régulière, une créature déguisée en infirmière avec le verbe haut, la raie au milieu,  et le moral  bas, de sorte qu'un ménage à trois s'installe.

- Est-ce tout ? insista Alida, amusée.

-Un film d'épouvante, continua Nelly : interminable et douloureuse agonie du célibat,  aucun résultat probant.  Beaucoup d'alcool. Les éléments dramatiques y sont noyés.

-Et cette nana  s'écria Fiord, qui dit tout le temps je veux me faire baiser et ça ne compte pas pour moi, et le mariage, ça ne lui plaît pas non plus... c'est la question !

Eve et Alida exprimèrent leur perplexité : Alors, vous n'aimez pas ? Comment cela se termine-t-il ?

- Je n'en sais rien, conclut Guillaume, je somnolais.

 


  Les aînés renoncèrent à en savoir davantage. Puis l'on mangea et l'on but. Alida dit à la cantonade qu'elle voulait écrire un livre sur Chopin et George Sand, elle avait rendez-vous avec un  rédacteur aux éditions « La Fée du Logos ». ...tiens, ce sujet était un peu léger pour Alida, pour l'idée que Nelly se faisait d'elle. Elle lui lança : « Je ne vous savais pas si romantique ! », puisque l'autre  depuis tout à l'heure, persistait à lui donner du « vous ».

 Occupée à présenter  ce nouveau   projet,  la mère de Guillaume ne daigne pas lui répondre.

 Nelly commence à s'ennuyer, découpe une nouvelle tranche qu'elle beurre, y  dépose  deux rondelles de saucisson.  Guillaume a posé la main sur son avant-bras nu. Caresses subreptices. Pour autant, il ne semble pas  comprendre qu'elle veut partir.


Résignée, elle saisit un fruit, et en même temps, doit répondre aux questions d'Eve, presque envieuse de Mathieu, ce cas désespéré  à qui l'on ne demande plus rien : à l'automne elle commencera à  enseigner,  la vocation ? Elle secoue la tête : son désir c'est d'étudier mais elle doit gagner sa vie. Bien sûr, elle aime les enfants. La pédagogie    ?

   Voyant rire Alida, elle l'imite, rêvant à l'ancienne complicité. Pour l'heure, elle  vient de louer un studio meublé... Voilà qu'Alida l'enveloppe d'un  regard appréciateur comme si elle la voyait pour la première fois, se fend d'un large  sourire  ironique, «  Mais dites ! C'est que... vous êtes prospère ! »

Piquée au vif, Nelly  sort lentement de sa bouche la prune, où les dents ont mordu. Prise de dégoût, elle observe ses doigts poissés de jus, effleure ses cheveux lavés de frais, elle a l'impression  de sortir du bain, l'eau de toilette pue qu'elle a choisi  avec tant de soin,  son œil  droit la picote, elle le sent plus chargé que l'autre.

 Et Alida,  vexée de sa réaction, insiste, prend tout le monde à témoin, quête l'assentiment sur chacun des visages: « N'est-ce pas qu'elle est prospère ? »

 Elle ne recueille aucune approbation, mais personne ne commente. Nelly se lève, toute pâle de colère : «  Qu'essayez- vous de dire ? Que je suis une Suzanne, promise à un quelconque petit intendant ? »

 «  Quelle Suzanne ? » s'écrie Guillaume en fronçant les sourcils, et il accentue la pression sur  son bras. 

« Joue-t-on au portrait chinois ? » s'informe Eve, réjoui.   Excité, Mathieu prend la parole : comme toujours cela surprend : « On ne fait que cela depuis le début, voyons ! »

Nelly continue à se défendre en s'époumonant, avant de quitter la maison à grands pas précipités.

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26 mars 2007 1 26 /03 /mars /2007 10:20

Transi par une brume matinale bien tassée. Mathieu longeait le square de la Trinité où la veille, il avait cédé à une tendre proposition.

  Il voulait y faire halte à nouveau pour fumer une cigarette. Evitant les bancs mouillés, il leva la tête vers les gargouilles qui avaient l'œil fixe, la bouche sèche et muette. On avait vidé le bassin et les vasques. Au-dessus, la Foi, l'Espérance et la Charité continuaient d'héberger les pigeons, juchés sur leurs mains, épaules,  et têtes.

A la recherche d'une place pouvant lui convenir  il  suivait l'allée sablonneuse lorsqu'il se heurta vivement à quelqu'un, et, se rejetant en arrière, reconnut Guillaume. Presque aussitôt, il s'entendit  demander par une voix  rauque et cassante  s'il revenait de chez Nelly.

 Guillaume l'a vu entrer dans le square, et il sait que Mathieu très isolé ne connaît personne dans ce quartier ni dans aucun autre. Personne susceptible de l'inviter excepté Nelly et lui. Il n'est que neuf heures, nous sommes dimanche et  Mathieu ne se rend pas à la messe. De l'église leur parvient un vigoureux   carillonnement. Guillaume a deviné.

  - Pas du tout. Je ne sais même pas où elle habite. Je me promène.

-D'habitude, tu ne te parfumes pas à la mandarine et à la cannelle.

Mathieu s'irrite encore davantage devant la fureur de Guillaume. N'importe, il ne se laissera pas faire. Ne lui doit rien. Mais que gagne-t-il à jouer les remplaçants?

 -Et alors ? J'ai bien le droit, moi aussi... puisque vous vous laissez libres.

-Je ne couche pas avec ses amies, reprit Guillaume d'une voix coupante. La brume s'étant levée, on voyait très distinctement les traits de son visage contractés par la colère, ce qui rendaient ses yeux pareils à des fentes. Quand il jouissait, peut-être avait-il ce même regard ?

Mathieu s'effrayait, non sans un certain ravissement, d'être en contact avec une forte présence. Comme s'il  se trouvait devant Guillaume pour la première fois.

Cependant,  il adopta  un ton aussi violent que l'autre.

-Vraiment ? Je n'en crois rien. Et si même... Tu ne te prives pas beaucoup ! A mon sens elle n'a qu'une seule amie. Tu .t'envoies toutes les filles que tu peux, et Nelly comme la première d'une sorte de harem disséminé.

-Un harem ! fulmina  Guillaume.

Ils restaient l'un devant l'autre, à se toiser sans se toucher. Guillaume serrait les poings, haletant. Il ne serait pas en mesure de le battre.

 Mathieu pensa que Guillaume était jaloux,  pour la première fois peut-être. Il allait occuper toutes les pensées de Guillaume mais ce serait la haine et non plus l'amitié. Une frayeur le saisit.

-Excuse-moi, je ne savais pas que tu... à ce point-là.  Hier, j'ai même cru que si tu étais parti sans elle, c'était pour en retrouver une autre, ou pour me la laisser, en quelque sorte. Pour qu'on partage, pour se rapprocher les uns des autres.

La belle histoire à trois ! Mathieu sentit les larmes lui monter aux yeux, oubliant que tout à l'heure il avait proposé à Nelly de ne sortir qu'avec lui et rêvé  d'écarter Guillaume.

 L'intéressé ne cacha pas sa stupéfaction.

   -Je suis très sympa, railla t-il, mais à ce point-là ! Il y a toutes sorte de gens qui partagent leur copine, sans doute ! Mais cela dépend à quel prix on l'estime !

   -Mais, ajouta Guillaume, soudain anxieux, c'est ce qu'elle t'as dit. ? C'est ce qu'elle veut ?

Ah, il n'était pas si sûr d'elle !

      -Ce n'est pas toi qui a été la chercher, ça je m'en doute.

     - Tu m'en crois incapable bien sûr, cria Mathieu, avec violence. Il s'avança, menaçant, puis recula, serra les poings,  bomba le torse, leva le bras, hésitant .Il ne s'était jamais battu. Comment faisait-on ?

  -Non, fit Guillaume, la voix enrouée mais audible, on ne se casse pas la gueule. S'il te plaît !"

    Il s'assit sur le bord du bassin dans l'allée sablonneuse invitant Mathieu à en faire autant. Ils  tournaient le dos aux gargouilles et contemplaient des massifs bourgeonnant et des parterres de tulipes fauves. Guillaume toussait et fouillait sa poche de veste. Un paquet de Camel entamé apparut. Mathieu voulut bien en accepter une. Le square suait de givre printanier, de rude rosée matinale.

Ils fumèrent en silence.  On entendait le roulis insistant des voitures qui passaient au-delà des grands massifs verts, la respiration un peu sifflante de Guillaume, et  Mathieu qui fredonnait à voix basse. .

    - Que chantes-tu ?

   Mathieu fut obligé de le regarder.

- Tu ne l'as pas fait exprès.  D'arriver si tard, c'est à dire si tôt?  De me laisser avec elle?

-.Tu crois que je m'amuse à de pareilles combines! Si j'avais voulu vous laisser ensemble, vous ne vous seriez pas prêtés au jeu.

-Sans doute, fit Mathieu. Mais j'ai profité de la chance d'être sollicité par une jolie fille, et qui n'est pas sotte. Pour une fois...Mais, elle voulait seulement te rendre jaloux

Guillaume acquiesça.

 C'est une chance qu'on se soit rencontrés, ajouta t'il quelques instants plus tard.

-En effet. Tu peux y aller à présent.

-Tu ne penses tout de même pas que maintenant j'irai ! Je déteste ce type de mélange.  Au fait, je t ‘en ai présenté des filles.

-C'est vrai. Mais chaque fois que tu m'attribues une  fille pour la soirée on se quitte froidement tous les deux, ennuyés du rôle qu'on devrait jouer.

   -Ce n'est pas simple. Tu ne dis presque rien en société, sauf si tu réussis à trouver de l'alcool, et alors là...tu  joues je ne sais quel  piteux numéro.

   -Si je fais fuir tes amis, on se verra tous les deux seulement.

   -Pas question ! Guillaume secoua énergiquement la tête. Tu dois venir quand je t'invite, et parler un peu. Je ne conçois pas notre relation autrement.  Et promets-moi de la laisser, Nelly,  même si elle te fait encore des avances.

Mathieu promit.

Ils se turent. Guillaume entendait Mathieu qui persistait à chantonner un air dont il mangeait la moitié des notes,  un air grossièrement rendu, mais reconnaissable, un air qu'il exprimait d'une manière tendre et gaie puis dans une seconde reprise vive et enlevée voire triomphante. Tout cela contrastait fortement avec l'expression de son visage, butée, accablée, à ses yeux qui semblaient avoir condensé en eux toute  la brume matinale.


The foggy dew, se dit Guillaume, c'est étrange comme soudain il a envie de le protéger. And the only only thing that I did that was wrong was to  keep him from the foggy  foggy dew...


Mais Mathieu fredonne toujours avec obstination.

Guillaume se met à chanter à  voix haute.  

 Mathieu s'interrompt. Lorsqu'il  est mal à l'aise, pour combler un trou, par ennui, et même de bonne humeur il psalmodie à sa manière, inconsciemment parfois.

- C'est un air facile à mémoriser, bougonne  t'il. Je ne choisis pas. Ne chante pas si fort. On a l'air de quoi?

 Guillaume continua ainsi quelques instants, entre deux quintes de toux à ramener à la surface les notes enfouies, oubliées. Bientôt, il le quitta, disparut vers de nouvelles aventures.

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25 mars 2007 7 25 /03 /mars /2007 21:59

Le matin. On lisait sept heures à un gros réveil bruyant. Mathieu referma promptement les yeux.

Il attendit qu’elle se lève et quitte la pièce en refermant doucement la porte. Un faible heurt indiqua l’ouverture d’une autre porte ; il attendit encore.

Puis il se leva d’un bond et tira sur la fermeture-éclair pour juger du contenu de la penderie, admira les curieux chemisiers d’un autre âge qu’elle portait si souvent avec ses jeans. Il y avait même deux robes longues l’une dans une sorte de tissu crêpé noir, entièrement fait main. Le corsage en était ample au niveau de la poitrine, et la jupe évasée vers le bas. L’encolure était en dentelle…Une autre robe longue était d’un rouge sombre en velours uni avec des parements d’un autre tissu imprimé vert, la ceinture semblable. Cette robe-là portait une étiquette un numéro de fabrication, mais il était difficile de dire à quel moment du siècle on avait pu la porter. Les chemises de nuit étaient autant de combinaisons blanches simples à bretelles brodées sans manches. Un bermuda blanc, bouffant, joliment terminé par des volants, était ouvert d’un côté à l’entrejambe. En dessous des cintres se trouvaient des boîtes à chaussures et des boîtes de rangement sur un amas de couvertures diverses. Au-dessus, sur une planchette, il distingua les sous-vêtements de jour mais le réveil indiquait sept heures treize.

En voulant remonter la fermeture éclair, il la coinça et le meuble demeura à moitié ouvert sur des couleurs variées.

Dans le tiroir de la table, il trouva un gros agenda une page par jour qu’il n’aurait pas le temps de lire et des lettres.

Malgré son émoi, il n’eut aucun mal à reconnaître l’écriture de Guillaume qui adoptait pour elle le même graphisme que pour lui, de petites lettres aiguës bien formées aux liaisons rares et fantaisistes. Mathieu en fut touché car Guillaume avait aussi une écriture de chat (ou de docteur)indéchiffrable dont il usait bien plus souvent à l’adresse de ses parents, de son cousin Stillborn, sur ses copies et ses notes de classe, et sur n’importe quel papier.

Sans vouloir les lire, il constata que les en-têtes disaient « Noli », et son cœur se glaça car c’était là un mot de passe intime qui jamais ne le concernerait.

Un autre paquet avait quelque consistance, signé Anne. Quelques cartes postales n’offraient pas d’intérêt. Il n’y avait qu’une ou deux lettres de la mère, aucune du père, du Monsieur Loyal. Mathieu entrebâilla la porte, perçut des bruits d’eau, revint dans la pièce s’habilla en hâte, gagna la cuisine soupesa la thermos de café, sortit d'une enveloppe en plastique une miche entamée qu'il palpa.

Elle le trouva assis à table, tout dépenaillé, hirsute, maussade, élevant jusqu’à ses lèvres un bol blanc ébréché, le plus moche qu'il ait pu trouver. Cela témoignait d'une certaine recherche, de l'habitude de fouiller en l'absence d'autrui, car un tel bol, déclaré plus ou moins hors service, se dissimulait derrière le restant de la vaisselle dans le meuble mural.

La voyant, il posa l’objet brutalement.

Pourquoi faisait-il cela ?

« Tu pourras te doucher tout à l’heure », dit Nelly, intimidée. Elle tenta des essais de conversations avortés. Toujours ce silence, elle se sentait gênée, au point d’allumer la radio.

Mathieu était le meilleur ami de Guillaume, avec Andrew, peut-être davantage. Un garçon extrêmement farouche, et que dans les environs du lycée, certains appelaient « L’enfant sauvage », en racontant avec force mimiques que l’enfant loup était miraculeusement ressorti de la forêt, pourvu d’un embryon de langage.

Guillaume et lui discouraient, interminablement. Avec lui, je peux parler de tout, disait Guillaume.

Eh bien, il savait aussi faire l’amour, se disait Nelly. Avec un jeu extrêmement retenu.

Pour autant, sa curiosité n’était guère satisfaite. Guillaume rencontrait sans doute dans le malaise de Mathieu un écho à ses difficultés personnelles. Un écho assourdissant…

A la radio, on annonce la fin d’une semaine sanglante : 319 morts et 3614 blessés sur les routes de France. Nelly s’indigne à voix haute : la Semaine sanglante, c’est celle de La Commune de Paris et d’aucune autre. Elle commença à parler de cette célébration pour le mois prochain. Mathieu l’écouta jusqu’à l’envoi d’une chanson sur les ondes.

« A quoi bon rêver, si la nuit s’efface

S’il faut de nouveau retrouver les heures

S’il faut de nouveau retrouver les pleurs… »

Voix de femme.

-Qu’est-ce que c’est ? demanda Mathieu, n’osant dire que peut-être la chanson tombait bien.

-C’est la chanson de Gervaise, expliqua Nelly. Un film d’après L’Assommoir. La chanson du film. Guillaume la chante à la guitare. Tu ne l’as jamais entendu ?

-Les jours et les nuits tournent dans ma tête

Les jours et les nuits déchirent ma vie…

Il, aurait préféré que Guillaume ne soit pas mentionné.

Mais, assise en face de lui, toute enveloppée dans un peignoir de bain éponge élimé sans couleur, elle s’inquiétait maintenant que Guillaume n’arrivât. Mathieu, lui, avait d’autres préoccupations.

Elle vit ses yeux briller d'une certaine façon, en une demande muette. Croyait-il vraiment qu'on allait recommencer?

-Tu n'as pas souvent l'occasion de faire l'amour ?

Il avait fait des rencontres de hasard insignifiantes. Rien dont je sois fier. Il s'interrompit à cause du bruit que faisait le réfrigérateur pour se remettre en marche, bien content que le frigo s'en mêle. Ajouta tout de même qu'il aurait voulu avoir des relations suivies avec la même fille. Avec toi bien sûr parce que cela en vaut la peine. Rien qu’avec toi.

- Mais je sors avec Guillaume, objecta Nelly.

- Ouais. Je sais bien que vous vous accordez réciproquement un tarif préférentiel."

Nelly leva les yeux avec colère. Les mots bondirent hors de sa bouche :" Comment peux-tu dire ça? C'est… ce qu'il t’a dit de nous ?

Mathieu entreprit de se couper une tartine, se donnant l’air de réfléchir.

Elle n’était pas bien sûre de Guillaume ! Le couteau était bien acéré mais le pain, une sorte d’éponge écrasée… Il but très lentement, un café affreusement âcre, elle ne savait pas doser. Puis il chercha avec quoi s'essuyer les lèvres et mit longtemps à saisir la serviette en papier, encore davantage à l'utiliser. Aurais-je le droit de me faire une tartine, avant d'être congédié ? Il se mit à beurrer ce pain avec application.

S’il avait pu sortir vraiment avec elle ! Sa mère aurait fait une de ces têtes ! Mathieu amenant à la maison une jolie fille, une vraie blonde, une intellectuelle, un futur professeur. Il ne se refuse rien ! Et tous de crever de rage : leur bouc émissaire qui leur fausse compagnie !

Pour l'instant, elle était suspendue à ses lèvres une dernière fois, pas de la meilleure façon possible.

" Guillaume ne m'a jamais dit cela. Nous ne parlons pas de toi.

- Je sors avec Guillaume, répéta Nelly. Nous nous laissons libres, mais je n'ai de relations suivies avec personne d'autre. Ni l'intention d'en avoir.

- Pourquoi n'êtes-vous pas ensemble la plupart du temps?

- Ca ne me dérangerait pas du tout, dit Nelly. Mais on est habitués…Guillaume est plus jeune que moi… Il a…

-C'est ça : tu le laisses vivre, commenta Mathieu avec un petit rire mi-moqueur mi-irrité. Tu le surveilles un peu tout de même? Et de ton côté, tu t'appliques à te laisser distraire.

-Je ne suis pas sûre que tu comprennes, observa Nelly...

Subitement, il quitta la pièce, et elle entendit claquer la porte d'entrée.


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17 mars 2007 6 17 /03 /mars /2007 11:45

Chacun était maintenant parti, vers une coulisse différente.

Fiord l’étourdie et Stillborn l’artiste flatteur traversaient la rue du Rhum que Guillaume remontait à grands pas.

Ne rentrait-il pas chez lui pour y attendre l'une des deux filles ?

La légère ou la tellurienne?

Anne s'était évanouie sans même que Mathieu s'en soit aperçu.

C'était elle qui allait vers la rue Nollet emportée par un souffle printanier.


-Vas-tu rester ici ?

-Non, dit-il, écartant d'un geste toute possibilité, et choquant sonverre vide qui explosa dans un éclat de rire poussé par Nelly.

Elle le pria de fuir les débris coupants qui envahissaient le lieu.

Il prit la rue Saint-Lazare. Nelly à ses côtés.

" C'est ton chemin?" S’enquit t'elle

- Oui, je vais à la, euh… bibeliothèq…. "

Elle ne tenta pas de le semer, ni de prendre un autre itinéraire.

 

Mathieu flottait dans une timide et grise allégresse , effleurant de temps à autre un petit quelque chose de sa compagne de route, une mèche volante, un coin d’épaule rond, du tissu déchiré.

Elle s’inquiéta de lui. Quelque chose le tourmentait-il ?

Lorsqu'il se sentait gai, on lui demandait fréquemment ce qui le tracassait. Le malentendu était presque de règle. Quel degré d'enthousiasme doit-on manifester pour satisfaire aux conventions admises?

Elle était un peu plus grande que lui, le dépassait juste assez pour que cela se voie. L'image s'imprimait dans son esprit : la grande blonde au chemisier archaïque? les reins épanouis serrés dans un jean qui les contenait vaillamment et le petit brun fluet toujours vêtu de noir, avec son béret de guingois sur la tête.

Le cinéma comptait une nouvelle salle pour amateurs de pornographie. Compactes, les files d’attente obligeaient à un sérieux détour pour continuer son chemin. Cette industrie prospérait à la cadence d’une tumeur maligne. .

" Y vas-tu quelquefois?". Nelly désigna du menton le bâtiment.

Non seulement il s’en abstenait mais il détournait les yeux des affiches et répugnait même à toucher ou à voir un de ces spectateur, offusqué de cette pensée qu’il pourrait se montrer un parmi d’autres dans un semblable rang. Prendre place dans une queue est toujours quelque peu obscène se dit-il et gâte le produit convoité tout en rabaissant l’espèce humaine.

D'après Guillaume, tous les lycéens, ou presque, fréquentaient ce type de cinéma, mais la plupart préféraient s'y rendre dans des quartiers où on ne les connaissait pas.

« Je n’aime pas faire la queue » répondit Mathieu, sans faire part de ses réflexions puritaines.

-Tu te fais ton cinéma tout seul?" Nelly riait doucement.

Mathieu la laissa dire, approuvant toutes ses paroles. Etre entrepris par une fille qui sort du rang, c’était une chance rare. L’amie de Guillaume, certes mais ils ne se s’étaient pas juré la fidélité... des amants équivoques couple, un couple qui se sépare et se retrouve évoluant comme des danseurs qui exécutent une chorégraphie dont lui, Mathieu ne connaissait pasles règles ; il ne devait pas s'en mêler.

L'éternel spectateur qu'il était, prit place à côté d'elle sur un banc dans le square attenant à l'église de la Trinité, face à la masse solennelle de l'édifice religieux.

Déjà Mathieu déplorait qu’elle l’ait remarqué parce que, davantage qu'une autre, il lui arrivait de suivre le regard de Guillaume ou de se souvenir de propos échangés avec lui. Ses yeux ne lâchaient pas les gargouilles qui surplombaient les vasques au-dessus du bassin devant l'église comme si autre chose que de l'eau pouvait leur sortir de la gueule. Un certain embarras régnait que Nelly soudain annula en murmurant quelques mots à son intention.

Le charme des gargouilles parut le lasser, il détourna le regard. Trois statues féminines pourvues d'ailes auxquelles on avait tenté de donner l'air inspiré, se dressaient de chaque côté du bassin, deux aux extrémités et la troisième au milieu. Sur la tête de chacune, un pigeon se grattait l'aile.

" Oui," souffla t’il à regret, revenant à celle qui n'avait rien d'une allégorie. Il se laissa prendre la main avec un mélange de précaution et d'avidité, s'agitant, tâtonnant dans la sienne.

Elle habitait, avec ses parents, un trois-pièces au dernier étage d'un immeuble tout proche du square. Le quartier était au-dessus de leur moyens : « je te préviens, c’est tout petit »

Dans l’entrée, le portemanteau était tout entier occupé par une trop longue veste de smoking noire qui brillait d’un éclat artificiel, curieusement coupée ; avec le nœud papillon de travers, au-dessus, le tout surmonté d’un chapeau à larges bords. « C’est à ton père, cette pièce de costume ? », dit Mathieu. Elle fit oui de la tête sans regarder. Eméché, troublé, il éclata d’un rire nerveux.

« Quel est son métier ? Monsieur Loyal ? »

Nelly le fixa d’un regard si haineux, qu’il crut sa chance grillée. Mais, sans un mot, elle le fit entrer.

Ce n’était pas une chambre mais une pièce de dimensions moyennes équipée d’une table et de deux chaises. Du linge repassé s’empilait d’un côté, des livres et des cahiers de l’autre. Un divan longeait un des murs ainsi qu’une armoire à linge faite d’une matière molle sans doute tendue par des éléments de métal.

Quand ils se furent embrassés une première fois, elle lui demanda s'il l’avait déjà fait. " Non, bien sûr," il, vexé d’avoir paru si maladroit. "Rien du tout, poursuivit-il en secouant la tête, les yeux baissés. Je ne sais rien faire."Il était contrarié, elle le crut terrorisé et peut-être honteux de montrer son corps malgré le désir.

Cette attitude ne la surprenait pas. Elle le rassura, le câlina, elle allait tout lui montrer.

 
 
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