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14 août 2006 1 14 /08 /août /2006 18:08

 

     Le narrateur assiste à un programme de musique classique  varié et sans surprise ( le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, le Dom Juan de Strauss, la Mer de Debussy, La Cinquième…) 

le chef d’orchestre fête ses cinquante ans de métier ; ce n’est pas, de l’avis du narrateur, un orchestre réellement génial, mais  ses performances sont honorables et même intéressantes.  Le public :  «  des gens tranquilles  et comme il faut » qui ont l’habitude des concerts de ce type.  Rien qui puisse déclencher le moindre trouble… et pourtant, ce soir là  cet auditoire ( hommes et femmes de tous âges ) se montre  dès le départ étrangement sur excité comme s’il s’agissait d’un événement  d’une extrême importance.  Leur exaltation se traduit d’abord en paroles : un enthousiasme que le narrateur juge  exagéré et puéril à l’égard des mérites du Maître : on  a ressenti  l’interprétation  comme vibrant d’une intensité dramatique irrésistible ; le narrateur l’a jugée au contraire «  sèche et retenue ».
 

 

Pendant le deuxième acte, il remarque une femme vêtue d’une robe rouge qui passe entre les sièges et semble hystériser la salle. L’assistance se transforme progressivement en une meute de fans déchaînés qui envahit la salle  et s’empare des musiciens de leurs instruments, saisissent le Maître par les chevilles et l’entraînent  hors champ. Le narrateur reste étranger à ce délire ( ainsi qu’un autre  auditeur aveugle un  sage aède ) et commente ironiquement les agissements de cette foule dont la vénération outrancière  devient agressive et volonté de destruction aveugle, à cause de « la femme en rouge et son fidèle cortège ».

Il est comique d’imaginer pareille fête dionysiaque dans ce type de concert et le narrateur ne se prive pas d’en suggérer les détails….

 

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14 août 2006 1 14 /08 /août /2006 16:21

   

    Le recueil : «  Fin d’un jeu » (1956-64) ; déjà traduit en français rassemble une assez grande diversité de nouvelles.


  La surprise ( toujours renouvelée)  c’est « N’accusez personne » ( No se culpe a nadie) dans la première partie du recueil, un récit des années cinquante, d’une grande virtuosité, cruel, angoissant, violemment ironique, et qui mérite la plus grande attention. Trois pages, deux ou trois longues phrases, un personnage, un homme, un lieu, sa chambre avec fenêtre  grande ouverte, une action : enfiler un pull-over bleu marine, action qui se révèle  malaisée, impossible,  générant des sensations effrayantes.  L’injonction qui sert de titre à ce récit, indique au lecteur aussi bien qu’aux proches de l’homme aux prises avec le maudit vêtement, que l’on ne peut pas conclure à  l’intervention d’une puissance maléfique,  ni davantage à  une volonté autodestructrice du  personnage.  C’est un processus  (au départ simple gêne) qui se révèle  fatal.

 

Il repose sur une  difficulté mineure, courante, que tout un chacun a déjà éprouvée mainte fois : enfiler un vêtement un peu juste qui vous colle à la peau et se trouver pris dedans de manière à ne plus pouvoir sortir la tête ; un moment d’anxiété ou de perturbation, perte des repères spatio-temporels, peut s’en suivre qui trouve en principe un rapide dénouement.

Et si cela tournait mal ?  L’auteur tire de tous les côtés sur le tourment éprouvé le transformant en cauchemar!

 

Lisez-le!vous éprouverez de l'effroi,ainsi qu'une singulière jubilation...

 

 

 

 

 

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11 août 2006 5 11 /08 /août /2006 12:48

  Cette nouvelle est incluse dans le recueil " Les Armes secrètes"


Vous pourrez aussi la lire séparémenr dans la collection de poche Folio- 2 euros

 

 

       Bruno est le biographe de Johnny saxophoniste de jazz, suicidaire et victime d’hallucinations. C’est le récit de l’impossible dialogue entre le critique  et l’artiste, et de tous les malentendus  qu’ils endurent.

 

«  Ce que je pense est au-dessous du plan où le pauvre Johnny essaie d’avancer avec ses phrases tronquées, ses soupirs, ses rages soudaines et ses pleurs… il est la bouche, lui, et moi l’oreille…tout critique, hélas est le triste aboutissement de quelque chose ».

 

L’artiste lui, se situe toujours dans les commencements.

 

Cependant Bruno va tenter d’appréhender la quête musicale de Johnny  avec des mots que ce dernier ne pourra que critiquer. Cet entretien infini et impossible prend place dans la vie quotidienne de Johnny, vie déréglée, précaire, chaotique, pleine de drogue d’alcool et de séjour psychiatriques avec de fréquent changement de compagne de vie, comportements de destruction   il détruit parfois son saxo quand il ne l’abandonne pas plus ou moins volontairement  sans pouvoir le retrouver; on doit toujours lui procurer un nouvel instrument à la dernière minute ; parfois il joue très bien mais s’éclipse avant la fin du concert ou de l’enregistrement, parfois il refuse de jouer etc… tous ces détails peu surprenants d’ailleurs sont consignés et  répétés par Bruno, qui ressent les évolutions de  la création difficile que Johnny  ressent comme ratée.   En écho le biographe évoque parfois en deux ou trois phrases de dérision sa propre vie bourgeoise et bien réglée.

 

Placer ses histoires dans la réalité quotidienne la plus banale et y faire pointer l’étrange ( parfois l’on  peut opter pour le surnaturel mais rien ne l’entérine à priori) qui envahit progressivement tout le paysage, est un des secrets de la réussite de l’auteur et de l’attachement immédiat que l’on éprouve à la lecture de textes qui ne sont pas d’une lecture facile si l’on veut  y porter toute l’attention qu’ils méritent.

 

Ici l’élément « fantastique » ce sont les impressions de Johnny ses voyages dans un imaginaire qu’il éprouve comme réel et  que la musique lui a apportée (décalages et distorsions dans  sa perception de la temporalité). Bruno tente de traduire ses propos confus en un langage de critique musicale « politiquement correct » :

 

« Johnny a abandonné le langage hot- en vigueur jusque dans les années 40-parce que ce langage violemment érotique était trop passif pour lui. Chez lui le désir s’oppose au plaisir et l’en frustre parce que le désir le pousse à aller de l’avant, à chercher  et l’empêche de considérer comme des audaces les trouvailles de jazz traditionnel …

 

De telles phrases provoquent le fou rire, l’irritation ou la colère du créateur  qui lui ,n’a pas de démarche rationnelle ni de conception esthétique, ne sachant qu’une chose : que sa musique lui a changé la vie pour le pire surtout, rarement pour le meilleur :«  sûr de quoi, dis-moi un peu, alors  que moi, pauvre diable pestiféré j’avais assez de conscience pour sentir que le monde n’était qu’une gelée, que tout tremblait autour de nous et qu’il suffisait de faire un peu attention, de s’écouter un peu de se taire un peu, pour découvrir les trous ».

 

Johnny a un avantage et un inconvénient sur la plupart des  artistes : il ne s’est jamais pris pour un personnage important, n’est pas entré dans le jeu de ses admirateurs. Il leur a résisté.

 

 Dans cette résistance pourtant, on  soupçonne que Johnny n’a pu éviter le piège : il est entré dans le jeu de Bruno, négativement, jouant les artistes maudits à sa manière,  faisant tout pour gâcher son art..

 

 Ainsi résiste t’il à son biographe, maladroitement mais non sans se faire un peu entendre jusqu’à ce que Bruno finisse par douter réellement de lui : Johnny n’est qu’un pauvre type, faillible et même pas bon musicien, un pauvre diable, une victime lâche et souffreteuse.

 

Puis Bruno se reprend :  la musique de Johnny est géniale, bien sûr, « un jazz qui se situe sur un plan apparemment désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n’être que peinture…cette musique que J’aimerais pouvoir qualifier de métaphysique, Johnny semble vouloir l’utiliser pour s’explorer lui-même pour mordre à la réalité qui lui échappe un peu plus tous les jours »

 

Sans parvenir à donner de lui en tant qu’homme une image avantageuse.

 

   Ces deux personnes n’en font qu’une, finit-on par penser : c’est l’écrivain lui-même qui  se débat avec ses intuitions qu’il doit se résoudre à rédiger non sans les déformer, non sans se trahir. C’est la vie qu’il mène imaginairement comme personnage, en face de sa réalité bourgeoise et bien réglée qui compte si peu pour lui qu’il l’évoque de temps à autre avec une  ironie désenchantée. L’existence de Johnny  dans laquelle il  tente d’intervenir est bien plus réelle. Et lorsque Johnny meurt, faute d’être juste, le livre de Bruno a quelque chose d’un achèvement.

 

Dans ces conditions, le créateur et celui qui tente d’interpréter sa propre pensée n’est jamais le même et jamais tout à fait un autre.

 

 

 

On vérifie cette intuition dans la nouvelle suivante qui donne son titre au recueil «  Les Armes secrètes » : un homme qui vient de rencontrer une jeune femme qui compte pour lui, commence à ressentir les intrusions d’une conscience qu’il ne connaît pas et qui prend partiellement  de la place au point qu’il ne peut plus le repousser. Cette conscience appartenait au précédent amant de la jeune femme lequel n’était pas précisément un ami…

 

 

 

 

 

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9 août 2006 3 09 /08 /août /2006 10:01

Julio  Cortazar : nouvelles (1945-1982) édition intégrale. Gallimard, 2001 (Du Monde entier).


Le premier recueil de nouvelles de Cortazar s'intitule « L'Autre rive ».

il est basé sur le thème du double. 

Un homme qui vit seul avec ses petites habitudes décide soudain d'aller chez une collègue de travail : il s'y voit, en train de vaquer aux occupations qu'il aurait dû effectuer s'il n'était pas sorti (titre : Lointain miroir).

un comptable qui vit avac sa mère et sa sœur se trompe d'appartement, et rentre chez son voisin de palier. Personne ne s'aperçoit  de la chose sauf lui et il doit s'accoutumer à être le voisin... ce n'est pas trop difficile (Mutation).

Le « Rescapé de la nuit », véritable réussite,  met en scène un individu qui habite avec sa grand-mère et auquel il serait difficile de donner un âge précis. Il pourrait avoir 12 ans ou 40 ans... en tous cas il  se réveille d'un cauchemar : il a rêvé qu'il était mort. Après soulagement vient la nouvelle angoisse : il  se regarde dans la porte vitrée de son armoire qui ne lui renvoie pas son image- mais celle de son cadavre gisant sur le lit.  Il va réveiller sa grand-mère, et sans oser lui parler de ce divorce problématique entre son corps et lui, constate qu'elle l'entend, et même qu'elle peut le toucher. Retourne à sa chambre, tente de réveiller le cadavre, le griffe, puis le caresse et le peigne, lui ferme les yeux, pour qu'il soit présentable pour sa grand-mère. Le matin arrive ; il avait encore rêvé : mais son corps maintenant vivant porte les traces de ce qu'il a fait subir au « cadavre de la nuit » : coiffage, griffure ect...


Le recueil n°2, Bestiaire, introduit l'élément fantastique bien connu de la créature étrange (plus ou moins animale mais avec ce petit supplément qui nous entraîne au-delà  de la  simple animalité) que connaissent les lecteurs de nouvelles plus célèbres tels que «  Axolotls » que Cortazar écrira plus tard.

On s'intéresse ici aux mancuspies, ces bêtes étranges, répugnantes pour le commun des mortels, qu'un groupe d'infortunés compagnons nourrit  dans le but de les vendre. Ces personnes sont hypocondriaques et se soignent avec des substances homéopathiques aux noms latins ( nux vomica, belladona,) qui les rassurent, pour des maux psychosomatiques aux descriptions bizarres, regroupée sous le titre «  céphalée », qui en dépit de cette désignation, sont plus complexes que des maux de tête...

Comme dans la nouvelle "axolotls," les éleveurs de mancuspies, ont bien des points communs avec leurs infortunés  compagnons. Comme eux, ils sont promis à une mort prochaine.


Les personnages aux prises avec  ces créatures étranges ( ou plus ordinaires : il est question d'un tigre dans une autre nouvelle)  sont des exclus . L'animal avec lequel ils ont à en découdre, n'est qu'un symptôme cruel de leur mal de vivre. Ainsi cette nouvelle non moins étrange du jeune homme à qui l'on a prêté un appartement .  Il se plaint à la propriètaire d'être victime  d'une maladie qui consiste à  « vomir des petits lapins »  dont ensuite il ne peut se résoudre à se débarrasser ; la maladie s'est accentuée depuis qu'il vit dans l'appartement de sorte qu'il  ne peut plus continuer à vivre. ( « Dernière lettre à  une amie en voyage »)

«  Quand je sens que je vais vomir un petit lapin, je me mets les doigts dans la bouche, écartés comme une pince, et j'attends de sortir de ma gorge comme une effervescence  de sels de fruits ».

De quoi l'énoncé « vomir un petit lapin » est-il la métaphore, on ne le sait pas franchement, on peut imaginer bien des choses ! A coup sûr, c'est une expérience érotique incomparable à quoi le jeune homme ne saurait renoncer. Par des phrases simples et concrètes, des répétitions, des explications faussement innocentes qui nous entraînent lentement vers la chute finale, l'auteur nous  saisit à ce point que l'on a  presque l'impression physique  de ce dont il  relate l'improbable expérience.


Le troisième recueil «  Les Armes secrètes » est  l'un des plus célèbres.

Le recueil débute par «  Les Lettres de maman » : un couple, Laura et Luis est hanté par le souvenir de Nico, le frère de Luis, premier fiancé  de Laura, que Luis lui a  pris, profitant de circonstances  telles que la timidité de Nico, et sa maladie. Les deux jeunes gens se sont mariés quelques semaines après sa mort dans la réprobation générale et ont fui comme des coupables pour aller vivre à Paris.

Deux ans plus tard, Luis constate que Laura et lui ne parlent jamais de Nico, silence criant  qui favorise la présence écrasante de l'absent .

lAlors la mère de Nico, restée à Buenos Aires, qui leur écrit régulièrement, se met à parler de son fils défunt comme s'il existait encore et annonce sa prochaine visite ...



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31 juillet 2006 1 31 /07 /juillet /2006 23:20

Edité en 10/18 (Domaine étranger)

 

Les nouvelles de Schnitzler sont basées sur trois thèmes

 

1 l'art, la création artistique.

2 Les relations amoureuses entre hommes et femme, et aussi entre mère et fils (  Mme Beate et son fils)

3 La mort.

 

Le style est vif et simple, grand usage du discours indirect libre, du monologue facile à comprendre ( on ne rompt pas les digues, les repères, on ne tombe pas dans le monologue intérieur) . Une écriture très classique, cherchant la précision dans les termes, une intelligence aiguë.

 

Ah quelle mélodie ! Parue en 1885.

Un jeune enfant compose sans y penser en état de « rêve éveillé » une mélodie , puis la laisse s'envoler la partition par la fenêtre. Il n'y attache guère d'importance. Un autre la récupère, un jeune homme qui se veut compositeur et s'est essayé sans trop de succès à la création. Le morceau qu'il emmène chez lui pour en faire des variations il le rend célèbre. Ne pouvant créer une autre mélodie de lui-même, il se suicide.

L'enfant ayant entendu sa mélodie devenue célèbre, se la fait jouer par son professeur de piano : elle était trop difficile pour qu'il la joue lui-même. Il ne la reconnaît pas comme sienne, et l'apprécie pour celle d'un autre.

Conclusion : s'il y a une création, il n'est pas de créateur.

 

En attendant le dieu vacant ( Er wartet auf den vazierenden Gott) parue en 1886)

Albin est un artiste, lil crée des fragments. Ayant trop d'idées, il commence une création sans arriver à la développer, bifurque sur une autre. Discutant de ce problème avec un ami, il appelle ces fragments des « soudainetés » qui devraient s'intégrer dans un ensemble, si l'on trouvait de quoi les relier entre eux... 

L'un de ces fragments s'intitule « il s'avançait tel un dieu vacant », phrase qui se révèle devoir commenter justement sa difficulté à écrire. L'inachèvement de l'oeuvre ; «  ceux auxquels la nature a pour ainsi-dire oublié de mettre la dernière main... qu'elle a jeté  sur le marché des grands esprits sous forme de torses, et qui vont à l'aventure parmi les humains, avec en leur sein, cette étincelle d'un autre monde ».

 

« Mon ami Y. » est aussi un mauvais écrivain qui commet d'abominables romans exotiques et qui en meurt : ces mauvais romans sont de la poésie virtuelle qui ne trouve pas à se couler dans une forme  satisfaisante. Entre nous, si les mauvais romanciers mouraient tous de leur médiocrité, l'édition s'en porterait mal, mais les vrais lecteurs ne seraient plus noyés dans une masse de productions où parfois ils perdent leur sens critique et /ou leur patience...

 

Thème 2

Quatre nouvelles sont des variations sur le thème suivant : un homme devient veuf et s'aperçoit à cette occasion que sa femme avait un amant depuis longtemps. Chaque histoire se termine différemment. Dans l'Autre, le veuf  vient pleurer sa femme sur la tombe, voit un autre s'approcher, se sait repéré, et le fuit. Mais il ne trouve nulle preuve tangible de ce qu'il craint et souffre de doute ( Zweifel)

 

Un Héritage : le veuf a trouvé la pièce à conviction et provoque son rival en duel : c'est la façon dont le rival souffre du duel à venir, et de la mort d'Annette ,et préfigure sa mort à lui qui est admirablement rendu.

Le Veuf : il a découvert la pièce à conviction, mais son rival arrivé, il ne peut rien décider. Or le rival n'aimait pas sa femme, il la partageait avec une autre . L'époux ne réussit qu'à le traiter de canaille.

Le dernier adieu : le point de vue est celui de l'amant comme dans l'Héritage : l'insupportable attente d'Albert, sa maîtresse tarde ; cette attente existait déjà lorsque celle-ci était vivante, et durera encore lors de son agonie. Enfin, il peut l'apercevoir morte, et croit voir un sourire méprisant sur le visage défunt . Elle exige qu'il se proclame comme celui qui l'a vraiment aimé, en face de l'autre (ce que fait Hamlet  pour Ophélie par exemple, dans la scène du cimetière). Il se trouve que l'autre, c'est le mari. Il le ferait donc à ses risques et périls.

Mais il ne le fera pas. Il demeure lâche. Ainsi « il n'aura pas le droit de la pleurer » dit le texte.

Et aussi ce qu'il se dit à lui-même, ce que la morte doit penser, le message qu'elle semble lui adresser «  je t'aimais et tu es là comme un étranger à me renier. Dis-lui que j'étais à toi, que c'est toi qui a le droit de t'agenouiller devant ce lit et de me baiser les mains... Dis-le-lui ! Pourquoi ne le lui dis-tu pas ?

 

Aucune de ces nouvelles ne se termine par un comportement digne : si dans l'Héritage, l'amant se bat contre son rival, c'est parce qu'il y est contraint, et il perd, il perd tout de suite. Le Veuf ne cherche pas non plus à se battre contre un rival, lequel y pense encore moins, ayant déjà remplacé sa défunte maîtresse...

 

C'est dans «  Pour une heure » que l'homme paraît le plus ignorant de ses désirs. Cette allégorie fait paraître un Ange de la mort, auquel l'amant demande encore « une heure de plus » avec sa femme mourante qu'il va perdre. L'Ange et  lui, cherchent un mourant qui voudrait bien céder cette heure de vie, sa dernière, pour la femme en question.

Ils s'adressent à plusieurs personnes :

- Le philosophe ne veut pas céder sa dernière heure : il est sûr que c'est celle où il va connaître l'énigme de l'univers !

- Le malade qui souffre, veut aussi  la vivre cette heure, car il veut se sentir vivre, et d'ailleurs il a fait quérir un nouveau médecin exceptionnel...

- La centenaire veut aussi vivre sa dernière heure, elle  qui se plaignait que la mort semblait l'oublier (on pense à la Fontaine «  le plus semblable aux mort, meurt le plus à regret »

- Le condamné à mort veut voir l'échafaud, et y marcher encore, voir la foule qui le regarde, revoir une fois encore le ciel ,et fumer son ultime cigarette...

- La femme qui a tant espéré que si elle mourait, ce serait dans les bras de son mari, refuse elle-aussi, et si elle doit mourir,  elle veut subitement vivre sa dernière heure seule, et sans amour.

 

Alors l'amant dit à l'Ange de la mort Moi je veux bien céder une vie tout entière pour vivre encore une heure avec ma femme, et donc j'accepte le marché : perdre ma vie pour qu'elle vive encore une heure avec moi.

 

Cependant la chose ne se produit pas et la femme meurt aussitôt. L'homme se plaint à l'Ange de la mort dont voici la réponse : « pauvre homme ! Crois-tu donc qu'il te soit donné de voir... jusque dans les profondeurs de ton âme, où résident tes véritables desseins ? Lorsque tu me reverras, je te demanderai si c'est moi qui t'ai trompé, ou bien toi-même, sur ton propre compte ! »

 

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23 juillet 2006 7 23 /07 /juillet /2006 12:28

 

 

519ZJSDSGZL--SS500-.jpgPierre Assouline annonce et commente dans « la République des Lettres » l’exposition du sculpteur nazi Arno Breker à Schwerig en Allemagne du nord et les réactions que cette exposition suscite ( vive émotion, indignation).
Ceux qui pensent comme Günter Grass que l’on doit tout savoir sur le troisième Reich et aussi, si j’ai bien compris les quelques lignes auxquelles Assouline nous renvoie dans « El Pais », que Breker n’était pas un mauvais artiste, et qu’il convient de différencier la politique de l’art, vont s'intéresser à l'exposition pour des raisons esthétiques.

Cocteau ,si l’on en croit les documents mis à disposition par Assouline, aimait Breker et lui a consacré un poème. En effet, ses sculptures paraissent exalter la virilité, en tout cas donner du sexe masculin une image de puissance.

 

Il n’y a pas de biographie connue de Breker ( 1900-1991), mais je crois pouvoir dire qu’on s’en est servi comme personnage de fiction : Serge Brussolo, dans son roman « La Maison de l’aigle » publié en 1987, avant la mort du sculpteur, le met en scène sous le nom d’Arno. Ce roman, à mon sens le meilleur de Brussolo ( il avait d’ailleurs été mis sur la liste du Goncourt) publié chez Denoël, n’est pas réédité mais on le trouve facilement dans les bibliothèques.

 

L’héroïne, Judith, habite « 3, place de Byzance » une résidence du seizième arrondissement de Paris, où elle s’ennuie avec son mari architecte ; ils vivent LAT comme on dit aujourd’hui « living apart together » se rencontrant par hasard,  par nécessité et le moins possible. C’est avec un plaisir non dissimulé que Judith assiste à la lente détérioration de l’immeuble bourgeois « envahi par de dangereux inconnus » des « gardes-chiourmes qui lui semblent sortis de romans populaires « . Ce qui signifie que, dans Paris occupé, en 1942, le troisième Reich a réquisitionné cette demeure pour y faire un musée à la gloire d’Hitler, et ce, grâce au peintre Arno ( je ne crois pas que Brussolo lui attribue un patronyme, en tout cas, pas « Breker » mais on saisit qu’il a dû s’inspirer de cet artiste, quoique je ne connaisse pas ses sources.

Judith  voit Arno pour la première fois : « très grand, dégingandé, a l’air d’un enfant, d’un adolescent poussé trop vite, sans chair ni muscle…la lumière lunaire décolorait son visage et ses cheveux qui paraissaient blancs »

Grâce à sa naïveté et à sa disposition d’esprit romanesque, Judith ne prend pas au sérieux les envahisseurs d’Hitler (l’artiste, flanqué d’un médecin, d’un chef et de militaires) et son ignorance la met à l’abri du danger. La maison, dont les locataires sont chassés, va ressembler à un atelier de peinture grotesque où s’entassent les objets les plus hétéroclites demandés par Arno pour son œuvre. Ce peintre, sans âge, mais aussi naïf que Judith, ce qui le fait paraître adolescent dans son attitude, adhère spontanément et sans question à l’idéologie raciale criminelle ; cette façon de penser sert ses obsessions d’adolescent perverti. Et pourquoi pas ? –une interrogation personnelle, quoique superficielle, sur l’art.

Arno fait aussi penser à une sorte de vampire ; il a toujours froid, n’aime que la clarté lunaire et rêve de toiles « qui s’ébaucheraient la nuit et disparaîtraient aux premières lueurs de l’aube ».

 

Judith  dissimule son ex-amant américain « Teddy », dans un cagibi que masque la porte d’une armoire à glace. Le cagibi, où Judith a joué enfant, s’appelle L’Afrique.
Teddy, « un profil de boxeur écrasé aux cartilages broyés qui respirait mal avec des reniflements de petit garçon enrhumé » a le sang chaud, heureusement car Arno, ( qui plait  aussi à la jeune femme) est aussi impuissant qu’imberbe et anorexique. Toutefois, Judith réussira à avoir avec lui, plongé dans l’inconscience, une relation sexuelle.

La nuit, Teddy, au péril de sa vie, se promène dans la résidence et voit les tableaux d’Arno : "de la peinture académique, Judith transformée en une déesse nordique, pâle, et sans vie ».Il est indigné.
Aux ordres d’Arno, la pauvre Judith doit se faire arracher les dents  pour poser comme modèle. Elle prend des médicaments pour avoir l’air anémique, subit des opérations esthétiques mineures pour lui creuser les joues et doit faire semblant d’allaiter de véritables nouveau-nés ( car la déesse doit être mère…) pour la pose. Des bébés dont on se débarrasse ensuite aini que leurs mères dans le sous-sol où , selon Judith; règne un odeur bizarre de brûlé. On lui  parle d'une vaste entreprise d' incinération d' ordures, et elle préfère le croire.

 

Les toiles d’ Arno sont anatomiquement faites : il peint l’intérieur des organes, les recouvre, peint d’autres viscère, recouvre encore , jusqu’à lisser une peau parfaite. Les sujets relèvent de l’imagerie populaire des légendes nordiques. Teddy commence à défigurer les toiles d’Arno et ce dernier s’en aperçoit ; il commence à détruire ses toiles et peint des fresques immenses et floues sur le murs , ordonne la destruction des cloisons séparatrices dans l’immeuble, qui en vient à ressembler à une cathédrale…
 

Tout ce petit monde est entièrement détruit sauf Judith, enceinte de Teddy ou d’Arno (des deux) qui attend de donner naissance à un nouvel individu qui tient à la fois de la bourgeoise française naïve, rusée et romanesque, du nomade américain aux mille métiers et du citoyen fasciste du troisième Reich un peu artiste malgré lui. Je ne sais en quoi les contemporains sexagénaires pourraient s’y reconnaître ?!

Et pourtant la « Maison de l’aigle » bien trop oubliée est un excellent roman …

Note du 23 Novembre 2007 : malgré le succès rencontré par cet article, je me demande si je ne dois pas le supprimer à cause des trop nombreux internautes qui, les stats le disent, cherchent avec constance un "aigle nazi" dans ce blog. ça me déplaît.

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25 juin 2006 7 25 /06 /juin /2006 18:01

2879294568-01--SCLZZZZZZZ-V46490899-SS500-.jpgCynthia Ozick « Un Monde vacillant » L’Olivier.

 

 

(Titre original : « Heir To The Glimmering World », 2004.)

 

 

 

 

1 Nous sommes en 1935, à Albany dans le Bronx. Rose Meadows , 18 ans, vient de répondre à une petite annonce parue dans le journal. La famille Mitwisser cherche quelqu’un pour s’occuper de cinq enfants de 3 à 15ans et aider le professeur dans ses recherches. Dans un salon encombré de meubles, une femme nerveuse la reçoit, et lui communique des bribes de phrases majoritairement en allemand. Rose ne sait quoi faire, lorsque apparaît Anneliese la fille aînée adolescente autoritaire qui semble tout diriger dans la maison et l’embauche mais sans gages pour le moment. Rose aperçoit trois garçonnets remuants, une toute petite fille et ne réussit pas à voir le chef de famille. Rose déménage aussitôt. Elle n’a pas le choix.

Elle a toujours été dans une situation difficile, vivait avec son père, veuf, professeur de mathématique, mythomane et joueur, qui se faisait régulièrement renvoyer d’établissements scolaires toujours plus douteux, et ne s’occupait pas d’elle, jusqu’au jour où il l’a carrément chassée . Recueillie par son cousin Bertram, elle était inscrite par lui dans une école d’institutrice où les cours de pédagogie l’assommaient. A nouveau elle gêne, parce que la compagne de son cousin, communiste acharnée, veut l’entraîner dans une communauté où Rose n’aura pas sa place.

 

 

2 Elle entre au service des Mitwisser, qui eux non plus n’ont pas le choix, nul d’autre que Rose n’ayant répondu à l’annonce : le chef de famille professeur d’histoire des religions, sa femme, physicienne, et leur cinq enfants ont fui l’Allemagne nazie deux ans plus tôt. Rose ne sait pas à quoi elle est réellement employée ; elle voudrait être la secrétaire du professeur, mais Anneliese , quoique plus jeune qu’elle, lui donne l’ordre de s’occuper de sa toute petite sœur et de sa mère qui, choquée par l’exil forcé, ne quitte plus son lit. Les Mitwisser vivent dans une grande maison éloignée de la ville près des marais. Ils ne sortent guère et ne voient personne.

Rose n’a pas le choix et elle a également appris à ne pas avoir d’état d’âme. Son destin va se trouver lié à celui des Mitwisser et à leurs multiples problèmes (conjugaux, financiers, intellectuels, psychologiques).

D’abord, elle réussit à nouer une relation privilégiée avec Elsa la mère, perturbée mentalement : sa folie ressemble « tantôt à celle d’Ophélie, tantôt à celle d’Hamlet ». C’est par elle que Rose en apprend davantage sur l’exil et la dépendance et observe la famille : selon Elsa, ils sont devenus « des parasites » privés de toute activité positive. De toute manière, elle n’approuvait pas les recherches de Rudolf sur la secte des Karaïtes.

 

 

3 Avec le temps, Rose démontre ses capacités de dactylo au professeur et écrit parfois sous sa dictée. Les Karaïtes, apprend-elle sont des dissidents : ils admettent la Torah et rejettent le Talmud. Mitwisser est à la recherche d’une forme de religion épurée qui ne retiendrait que l’essentiel : c’est du moins ce que Rose croit comprendre. Un jour, le professeur reçoit la visite d’un ex-philosophe indien devenu tailleur ; Rose est autorisée à rester ; l’ex-philosophe explique à Mitwisser qu’il est plus proche de l’athéisme qu’il ne pense et l’enjoint à interroger la notion de divinité. Cette unique visite va progressivement détourner le professeur de ses travaux mais aussi le déprimer et le rendre oisif. Puis Rose reçoit une demande en mariage de cet original. Va-t-elle être obligée d’épouser un vieux monsieur ?

 

4 La deuxième fois que les Mitwisser ouvrent leur porte à quelqu’un, il s’agit de « James » le bienfaiteur et mécène de la famille, détesté d’Elsa, car leur survie dépend entièrement de sa fortune. Et officiellement, on ignore ce qui a poussé cet homme, indifférent aux recherches de Mitwisser à entretenir toute la famille… ainsi que Rose à présent, qui commence à recevoir un traitement hebdomadaire.

Dès lors l’auteur alterne l’histoire de Rose, contée à la première personne, et celle de James (à la troisième). Dès l’âge de trois ans, James a servi à son père dessinateur de modèle pour la réalisation du « Bear Boy », petit garçon héros d’une série d’ouvrages illustrés pour la jeunesse qui ont connu un succès mondial. James est très riche, mais depuis sa majorité il erre dans le monde, alcoolique, sans but ni identité, attachant un temps son existence à diverses créatures qu’il entretient et délaisse brusquement : un acteur dans une troupe de province, une femme affublé d’un garçon rebelle qu’il paie pour qu’il apprenne à lire…

 

 

La situation s’envenime : Anneliese et James disparaissent sans adresse et envoient des mandats ; le professeur s’accuse d’avoir vendu sa fille et dépérit ; l’état d’Elsa empire. Puis le cousin Bertram, devenu indigent, vient frapper à la porte des Mitwisser : il a perdu son emploi et son logement pour ses activités politiques ; mais l’association communiste qu’il avait voulu intégrer l’a rejeté…

 

 

 

 

Parfaite maîtrise romanesque, intrigue solide, personnages tous consistants et vivants même les petits rôles.

Ironie, situations tragi-comiques.

Narration classique

Question centrale : identité, errance, immigration, exil, déréliction, héritages impossibles à assumer. Heir : héritier.

 

  lire l'avis de Papillon 

 

 

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15 juin 2006 4 15 /06 /juin /2006 14:52

 Au relais H j’ai dû faire de la monnaie sur 50 euros. Je n’osais acheter seulement un quotidien, craignant qu’on ne veuille pas de ce billet. J’ai pris les « Cahiers du cinéma » qui sont très chers. En avance, je vais de long en large entre les livres de poches. Un monsieur qui pourrait être nonagénaire, en gabardine et chapeau tient une histoire de la littérature française de d’Ormesson. Je me rappelle ma première histoire de la littérature française deux volumes chez Larousse,pour mes treize ans dont j’avais appris les notices par cœur. Les illustrations en noir et blanc. L’homme a un tic et je crains qu’il ne lâche son ouvrage.  « Il n’y a plus de bons livres me dit-il, il y en a jusqu’au ciel mais pas de vraie littérature. »

 

 Je désigne la muraille de poche qui tapisse le mur du fond et lui dit «  Regardez, il y a Flaubert : quatre «  Flaubert ». Et Gide (six Folio ) et Victor Hugo ( Trois ou quatre…). Autant  de littérature classique que de moderne. Fifty/fifty.

 Il me répond un oui peu convaincu, et enchaîne sur le programme de TV du soir ; « on va donner «  Bel Ami » mais je n’aime pas les films tirés de romans, je ne sais si vous êtes de mon avis… » Je le concède pour lui faire plaisir, et il me sert un » au revoir madame, merci » fait un pas en arrière, pour reprendre aussitôt la conversation. Va-t-il acheter d’Ormesson ? Il n’a que le deuxième tome en main.

 

 « Prenez les deux tant que vous y êtes, lui dis-je ; les deux tomes. » A présent, il feuillette le deux et hoche la tête négativement : «  Non, je suis trop fatigué. Et puis dans le deux, il y a un chapitre sur Marguerite Yourcenar. Les Mémoires d’Hadrien, ça c’est un chef d’œuvre ! Vous ne trouvez pas ? » J’approuve, un mensonge, je n’ai jamais pu le lire. Il me remercie, salue une seconde fois, et je me sauve.

 A la Fnac Saint-Lazare, je vais m’asseoir à la cafétéria avec un de ces ouvrages récemment parus que l’on ne doit pas rater. Coup d’œil circulaire : la jeune fille qui venait en mars est revenue (de vacances peut-être). Elle a toujours son cartable plein à craquer entre ses chevilles. Toujours le même pantalon noir, le pull vanille en coton à manches courtes, encolure v, la même façon de se pencher sur son livre comme si elle plongeait dedans. A présent ses cheveux sont permanentés et elle porte des anneaux d’or aux oreilles, mais son menton est encore ombré d’un duvet ; je me tâte les poils de menton. Je me dis si tu t’inscris au Forum de discussion du Figaro, appelle-toi Barbapapa. Mais rien que d’y penser… la jeune fille se balance toujours autant la jambe droite croisée sur l’autre, quand elle s’y met c’est périlleux, la table est saisie de secousses sismiques lisibles haut sur l’échelle de Richter. Avant les vacances, un autre convive finissait toujours par l’admonester. De fait, s’il y a une place libre c’est forcément à sa table. J’arrive à une heure d’affluence, et je suis presque toujours sa voisine. Je garde une main ferme sur mon plateau et vide un peu de sucre dans le thé à la cannelle. Pauvre Cannelle ! Et la suivante toujours enfermée dans un camion anesthésiée… de la folie ! En mars , ma voisine lisait Philip Dick «  La Couleur tombée du puits ». A présent elle est plongée dans « J’ai deux mamans » un documentaire romancé sur les problèmes d’intégration de deux mères porteuses. Le chapitre en cours s’intitule « Les dérivés du sperme ». Je n’ose pas lui demander.

J’ouvre mon « Asiles de fous » de Régis Jauffret. Sorties de Verticales, Régis et son  monde (Clémence Picot, la terrible infirmière, Fragments de la vie des gens, Univers…) ont déménagé chez Gallimard.
Une femme veut se débarrasser de ce qu’elle a (« ce corps qui me pèse comme une lourde poubelle ») de ce qu’elle n’a pas (« Ces
enfants que nous n’avons jamais eu ») et de ce qu’elle n’a plus ( «  sa bite, une bite ridicule, au poil ras comme celui d’un rat, fine comme une queue de rat, et toujours humide, malsaine comme un museau de rat… qu’il prenait pour un étendard lorsqu’elle se dressait dans le lit avec la vulgarité des gens qui croient distingué de mettre leur petit doigt en l’air en saisissant leur tasse de thé quand ils sont en visite chez une fausse duchesse à la peau fanée… ») N’aurais-je su que l’auteur  était un homme, je m’en serais doutée. Parler de cette manière du membre masculin aucune femme n’en aurait l’idée (sauf cas du livre de commande). N’empêche, je suis contente, il a toujours de la verve mon Régis,  par la bouche de Gisèle.

 

 Gisèle, puisque c’est elle, imagine une scène conjugale avec cet autre qui est parti et dont elle craint la réapparition. Un peu plus loin, elle raconte « comment elle est devenue seule », le jour où Damien est parti le 15 octobre à six heures, pour Toulouse en avion, je reviens ce soir. Elle s’est recouchée. Pas pour longtemps. Le beau-père (le papa de Damien) est venu pour remplacer le robinet dans la cuisine.

 

  -   C’est un robinet. -
   
Il est garanti à vie. »

« Il est beau et solide et c’est parce qu’il est solide qu’il est beau.

La métaphore est grosse et on se la file avec entrain. Gisèle regrette que le beau-père n’ait pas fait venir le plombier… qu’un robinet neuf n’ait pas poussé la nuit à la place du vieux. [Ce sont des choses que l’on regrette fréquemment, pauvre Gisèle ! je m’identifie au Personnage.] Le vieux aurait sauté directement à la poubelle comme une grenouille. 
Le robinet n’était qu’un alibi, beau-papa passe aux affaires sérieuses «  Damien vous quitte, c’est irrévocable ».

 

 Ma voisine s’est absentée pour remettre en place « Les deux mamans » de Claire Breton. Ma voisine a-t-elle l’âge d’être née d’une de ces embrouilles entre femmes ? Où veut-elle procréer de cette façon ? Je n’ose pas lui demander. Elle revient avec un petit poche rouge de Ted Stengers  «  Sacré français ! Un américain vous regarde. » Je n’arrive pas à suivre le fils de ses pensées. Je n’ose lui demander.  
Maintenant c’est Solange, la belle-mère qui s’empare de la première personne du singulier pour nier tout ce que Gisèle vient de dire en tant que narratrice. Son mari n’a jamais possédé ni posé de robinet, il ne s’appelle pas François mais Joseph… « Nous nous sentions humiliés que notre fils partage la vie d’une femme pourvue d’un physique inférieur au sien ».

 Et Gisèle en plus, elle passait tout son temps à écrire sans rien publier jamais. Que faire d’une belle-fille comme celle-là ? Je me sens visée.

 Je doute que Gisèle ait menti. Devoir renier tout ce que je viens de lire avec passion, c’est dur. Je louche vers ma voisine pour lire dans son livre à elle. N’y parviens pas. J’essaie d’imaginer un Américain en train de me regarder. Je le vois : le nez de travers, le visage très long, les tempes très serrées comme si on l’avait sorti aux forceps…les cheveux en bataille.
 Page 135, le troisième narrateur attaque. C’est un homme. On le connaît véhiculé par les paroles des autres: Damien, fils du poseur de robinet et de Solange, la belliqueuse. Damien revient de Toulouse il est saoul. L’avion n’a pas crashé mais lui il vomit. Et il voit. Voit Gisèle en rêve et invente un délire parlé, cru. Dit à son père de l’enculer, lequel lui rétorque « Tu es saoul « et l’envoie au lit. Entre les draps il se lamente, révèle son enfance « Mes parents n’étaient qu’une charcuterie symbolique et peu roborative. Il me fallait ramper jusqu’au frigo… ma mère m’a alpagué pendant que je pressais une orange. Le sol de la cuisine a repoussé, Gisèle gouttait dans l’évier. »

 On se souvient que le robinet neuf est resté chez Gisèle, quoiqu’elle n’en ait rien à faire ; c’est ce qu’elle disait.

 Il faut se battre ! Solange reprend la parole. Et ça gicle fort. Puis Gisèle qui veut avoir le mot de la fin. « Je suis une femme verbale, quelqu’un d’imaginaire et variable, comme tous les autres gens de cette histoire. Pourtant avant de disparaître, je voudrais m’incarner un instant ».

Ma voisine s’est lassée de l’américain qui vous regarde : elle l’a échangé contre « La France des FDD », un gros livre, rouge encore, signé Frédéric Teulon.

 Pas CDD, non, FDD. C'est quoi ? Foutaises à durées déterminées?
 « Le temps de vous avouer que Damien n’est pas celui dont je vous avais parlé… Mais je ne regrette pas de l’avoir aimé, même s’il était aussi incapable d’amour qu’un texte, une bande  de mots contradictoires, indifférents, réversibles… »Vingt-cinq adjectifs plus tard on termine par « assassins ». Régis est généreux en adjectifs ; parfois un peu trop.

 FDD ce n’est pas une bande d’assassins, ni une société, mais « Fils et Filles De », dont le gros pavé rouge nous offre l’annuaire en prime : 500 familles nobles.

 Cette fois, ma voisine sort son agenda et elle écrit des références. J’essaie de la comprendre : Après s’être laissée regarder par un américain, elle n’a pu s’empêcher (compensation ?) de se réfugier chez les aristocrates de la vieille France.

 J’émiette mon muffin poire vanille.

 « Je l’ai aimé, même s’il est resté tout au long de notre silence enfermé dans le langage poison mobile qu’il confondait avec la liberté et dont il sortira un jour pour expirer-shakespearer ».

 Du coup je veux commander un milk-shake ; ils n’en ont pas.

  Car je suis sûre (Gisèle vous parle) qu’il est toujours plus ou moins vivant, assez sans doute pour avoir écrit ce roman ».

 

 

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24 mai 2006 3 24 /05 /mai /2006 21:55
   Très difficile d’être un peu objectif à la lecture d’une autobiographie signée Dylan si l’on a été adolescent dans les années soixante et qu’on l’a tellement aimé.
 Puis qu’ensuite on a tourné la page sans oublier ses chansons.
Et chaque fois qu’un scribouillard allumé écrivait un papier pour annoncer le grand retour on se laissait avoir et on se procurait Oh Mercy, Time Out Of Mind… mais ce n’était pas ça, pas tout à fait ou pas du tout, et on se jurait qu’on n’allait pas nous y reprendre.
 
   Et pourtant, nous voilà plongés dans ces Chroniques! Comme s’il avait divorcé avec regret trente ans auparavant, l’ex-fan se tient en alerte au moindre signe qu’il pourrait éventuellement renouer.
 
   En cinq chapitres, Le chanteur ( 65 ans today) nous raconte, de façon achronologique, comment et dans quelles circonstances il a enregistré trois de ses albums : le tout premier fait l’objet de trois chapitres ( 1, 2, 5).

Le chapitre 2 «  La Terre perdue » intéresse : il   se souvient de  New York,  du « Village »,  habite chez un couple bizarre, Ray et Chloe, avec qui il entretient des relations assez lacunaires, mais qui lui prêtent leur appartement pendant la journée. Il travaille de nuit à se produire dans des clubs (Le Gaslight, le Kettle of Fish…) avec une multitude d’autres chanteurs : beaucoup de figures attachantes défilent  avec lesquelles on n’a pas le temps de faire connaissance.
Le jour il dort, puis zappe dans la bibliothèque fournie et fort hétéroclite de ses hôtes.
« J’aurais voulu lire tous ces livres, mais pour ce faire, il aurait fallu qu’on m’envoie dans une maison de repos ou quelque chose comme ça. J’ai commencé Le Bruit et la Fureur sans vraiment bien comprendre, sensible cependant à la puissance de Faulkner…j’ai appris par cœur Les Cloches de Poe que j’ai plaquées sur une mélodie à la guitare ».
 
On saisit qu’il voudrait bien écrire et que la forme «  chanson » est la seule qui soit à sa portée à condition d’en enrichir les possibilités.
 « On voudrait en faire de grandes qui contiennent toute une vie ».
 Il aimait la musique de jazz mais ne pouvait se l’approprier parce qu’elle se suffit d’être instrumentale et qu’il avait besoin de mots.
Je me suis intéressée à tout ce qui relève d’un apprentissage véritable et de temps à autre j’ai été retenue même si l’écriture est parfois déplaisante, qui associe banalités, descriptions soignées très scolaires à trois adjectifs, et courts développements pertinents, ces derniers trop souvent noyés dans la masse. Pourtant, si l’on se réfère au dernier opus de l’auteur de l’auteur en matière de prose (« Tarentula »), on ne peut que lui savoir gré d’avoir fait un sérieux effort de communication.
 
 Deux autres chapitres du livre,(3 et 4) « New Morning » et « Oh Mercy » portent le titre d’albums qu'on connait et portent sur  les périodes contemporaines de ces enregistrements.
New Morning ( chapitre 3): L’auteur se transporte en 1968/ 69. Il a, de fraîche date, une femme et des enfants, et enterre son père. Des moments essentiels dans la vie d’un homme. Il retourne chez lui à Woodstock, car il a maintenant une maison mais cette demeure est assiégée par les « fans » ; des gens qui veulent faire de lui le porte-parole et le guide d’une génération de marginaux révoltés.
C’est pour les faire fuir que Dylan aurait désormais utilisé son talent à ne plus faire que des chansons de variété.

Je ne sais s’il a atteint son but, mais il s’est ainsi aliéné bon nombre de ses vrais admirateurs qui ne sont pas des « fans »…

Hypothèse :
C’est la mort du père, (en juin 1968, entre « John Wesley Harding » et « Nashville Skyline » ), qui semble avoir porté un coup presque fatal au talent de Dylan.
Presque : il a  enregistré un bon disque en 1974 ( Blood On The Tracks ») et quelques chansons intéressantes disséminées de-ci delà.
 
Le chapitre 4,consacré à Oh Mercy ( on situe les faits   vers  1989)  est pénible à lire ; Dylan s’y montre d’un conformisme épais.
 Si, mine de rien, ce livre défend une thèse, c’est que le chanteur veut à tout prix s’inscrire dans une tradition (le blues, la chanson populaire…) et là où on l’aimait c’est plutôt dans la rupture, quand il fit de la chanson un art qu’on ne trouvait pas mineur.
Au chapitre 5, « Fleuve de glace »il retourne à ses vingt ans.   J’ y ai lu quelques pages   qui ne m’ont pas laissée froide.  On trouvera quelques passages inspirés ; c’est après avoir vu une comédie musicale inspirée de Brecht, de « L’Opéra de quat’sous » que Dylan trouve le moyen de faire des chansons de prix, et qui nous furent chères.
 «  Les mélodies de Kurt Weill associaient en quelque sorte l’opéra et le jazz…c’était foncièrement des folksongs, sauf que les folksongs n’ont pas cette sophistication…Woody n’a jamais rien écrit de ce calibre ».

  Les déçus du dylanisme peuvent se dispenser d'acheter ce livre mais pourquoi ne pas l'emprunter en bibliohèque?
 
 
 
 
 
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24 mai 2006 3 24 /05 /mai /2006 21:26

9782864244516.gifLaura Grimaldi « La Faute ». Métailié, 2003.

Titre original « La Colpa » 1989. I

ici, pas de manichéisme.

Troisième roman traduit de l’auteur, après « La Peur » où l’on assistait à la désagrégation d’une famille bourgeoise milanaise terrorisée par la figure d’un tyran domestique du père. Dans cet autre roman, un jeune homme séquestré dans une pièce du sous-sol et dont feignait d’avoir oublié l’existence, servait de bouc émissaire.

255 pages et trente chapitres que précède le prologue « Les Faits » qui narre avec une froide précision la découverte du cadavre de Corinna Lotus Martini assassinée d’un coup sur la nuque asséné à l’aide d’un objet contondant, les voies de faits infligées au corps : une bouteille de champagne enfoncée dans le vagin, le clitoris (très développé, semblable à un petit pénis) sectionné et placé entre les dents de la victime, sans compter que Corinna a été crucifiée sur le parquet de sa chambre avec de gros clous.

La victime une femme mature exerçait un pouvoir de domination sexuel avec son corps adolescent, longs cheveux noirs, absence de poils, particularité clitoridienne. On arrête Alfiero Falliverni, professeur d’histoire à l’université de Milan, amant de la victime, qui l’avait vu peu de temps avant le meurtre, précisément pour boire cette bouteille de champagne devenu instrument de crime.

La suite conte en alternance le devenir d’Alfiero incarcéré à la troisième personne du singulier (Alfiero est quelqu’un qui prend ses distances), et celui d’Aleardo son frère, à la première personne (c’est quelqu’un de dynamique) pendant l’année qui suit ces événements. Accusé du crime, Alfiero a tout perdu même sa mère de qui il était le préféré ne vient pas le voir, ne lui écrit pas. Aleardo, avec qui il avait peu de contact, et des relations conflictuelles depuis l’enfance, répond à sa demande d’aide. Pour ce faire, il devra s’éloigner de sa femme, prendre contact avec une jeune délinquante pour apprendre les us et coutumes des comportements des parents de prisonniers, ainsi qu’avec Maria-Anna, amie de Corrina, jeune femme infantilisée par un enfance difficile, qu’il fréquente pour faire son enquête.

Aleardo est artiste verrier, il reproduit des tableaux sur vitrail, c’est un bon vitrier, un artiste (par rapport au « mauvais vitrier » de Baudelaire, référence implicite) et Alfiero un intellectuel à l’esprit analytique. Il survit correctement au régime carcéral, et résiste à toute provocation aux aveux.

C’est avec intérêt que l’on pénètre dans cet univers carcéral, différent de ce que l’on croit, pas plus effrayant. Alfiero est tenu pour un cas particulier, par les autres détenus qui ne le persécutent pas. A l’opposé, les avocats, procureurs… font tout ce qu’il peuvent mais ne l’atteignent pas.

La relation sado-masochiste existant entre Alfiero et Corrina, se reproduit entre Anna-Maria et Aleardo. Mais celui-ci apprend que les deux femmes avaient une relation particulière, et que Corrina était atteinte du syndrome de Morris (il s’agit d’une erreur dans la formation du fœtus masculin ; lors de la sexuation le chromosome Y reste inefficace, et l’enfant qui naît n’a pas d’organes reproducteurs et ses organes sexuels sont normaux parfois atrophiés souvent : en tous cas, l’individu ainsi affecté ressemble toute sa vie à un androgyne). Corrina n’était ni une femme ni un homme. Elle savait tirer parti de ses particularités anatomiques pour se « venger » des hommes, se sentant exclue de leur communauté. « La faute » est aux hommes et à ceux qui veulent s’y coller. Dont Alfiero. Anna-Maria à qui Corrina a servi de mère et d’amante luiavait aussi enseigné la façon de s’y prendre avec les hommes, ce qu’il fallait penser d’eux

« persuadée que la relation idéale ne pouvait s’atteiendre qu’à travers plusieurs relations partielles… le besoin de tendresse et de protection pouvait être satisfait dans une relation avec une personne capable d’offrir les deux, mais pas toujours en mesure de donner autre chose. En revanche quid du besoin d’un défi intellectuel ? Où du besoin perpétuel de stimulation érotiques ? Selon Corrina plusieurs personnes peuvent apporter tout cela, chacune dans son domaine particulier… »

L’intérêt du roman est l’approfondissement des relations entre les deux frères, d’abord ennemis, et les changements psychologiques et moraux qu’opère chez Alfiero la condition pénitentiaire. Sa vie en prison, les relations qu’il a avec de vrais criminels, ses méthodes de survie. On assiste à une sévère critique de la justice et des méthodes d’intimidation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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