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5 octobre 2013 6 05 /10 /octobre /2013 09:51

Minuit, 2013, 169 pages.

Je n’avais pas lu JP Toussaint depuis longtemps, quelques relectures mises à part. Je me méfiais de ses histoires de Marie, supputant que son humour très particulier lui faisait faux bond dans ce type d’entreprise.

Et me voilà tout de même suivant Marie, artiste spécialiste de la haute couture, et désirant s’investir »en marge de la mode, sur un terrain expérimental proche des expériences les plus radicales de l’art contemporain.

C’est donc la fameuse robe de miel ! on pense vaguement aux robes de Peau d’âne couleur de Temps, de Lune etc. Mais pas du tout !c’est une robe de haute couture sans couture il s’agit de tartiner (d’enrober si on veut) une pauvre fille de la substance en question sur certaines parties du corps (les autres seront poudrées) et la faire suivre par un essaim d’abeilles au son d’une certaine musique électronique.

Le spectacle est parfaitement réussi « le top-modèle martyr entouré de multiples figures de douleur figées, les visages européens, asiatiques, interdits, ralentis, arrêtés, comme dans une vidéo de Bill Viola… » Et même au –delà de ce que l’on avait espéré, puisqu’il y a de l’imprévu parfaitement assumé par Marie.

Des vidéos de ce Bill Viola, on peut en regarder une ou deux pour se mettre dans l’ambiance…c’est plus fantomatique, plus étrange que le tableau qu’on imagine, mais tout dépend aussi de l’éclairage.

Après ce prologue violent, axé humour noir, qui vérifie le vieux proverbe « Honey soit qui miel y pense », c’est la relation amoureuse du narrateur avec Marie qui prend le relai : les partenaires sont séparés, bien que toujours ensemble, c’est à ce prix que dure la relation. En effet, Marie absente, le narrateur attend son appel téléphonique en rêvant d’elle, et autour d’elle, se construisant des fantasmes, jouissant en quelque sorte de cette pause dans la relation, suspendue, mais laissant la possibilité d’une reprise.

Le portrait qui est fait de Marie, n'est pas d'abord celui d'une femme particulière, mais un ensemble de traits :femme d'affaire, artiste très tendance avec goût pour le sadisme, élégance de la mise, nue ou pas, dispositions d'harmonie avec le monde (elle se fond bien dans le décor, on pense à des femmes de Julien Gracq), un ensemble composite, d'où émerge de temps à autre, une femme quasi "normale" avec des problèmes et des attitudes sans surprise.

De Tokyo à l’île d’Elbe, d’un vernissage auquel le narrateur assiste en voyeur, à une suite d’incendies dans une Toscane automnale guère plus gaie que la place Saint-Supplice, d’un cimetière lugubre à un hôtel sans chauffage, Marie et son compagnon se refont une santé. On est content de voir que l’amoureux narrateur supporte aussi bien la présence de Marie que son absence, et continue à la rêver esthétiquement, sans oublier la réalité concrète.

On leur souhaite tout le bonheur possible !

Certaines situations ont ce même potentiel d'étrangeté et d'absurde qu'autrefois, mais dans l'ensemble, l'amoureux narrateur a changé de ton.

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 14:09

 

Minuit, 2012 ; 155 pages.


Viviane et son mari se séparent. Julien a fui « l’horreur conjugale » et sort avec une jeunesse. Viviane et lui n’étaient mariés que depuis trois ans, et ont dépassé la quarantaine. Que s’est-il passé ? Viviane a eu un enfants sur le tard, elle ne croyait plus à la conjoncture mari-enfant la concernant, elle planait tellement qu’elle n’a pas bien évalué le potentiel de son conjoint.

Maintenant la voilà seule avec  l’enfant le bébé, ou « la petite », douze semaines.


Douze semaines ? Pourquoi pas trois mois ? On dit « une grossesse de x semaines », surtout dans le langage médical, mais dès que l’enfant est né et a dépassé un mois de vie, c’est rare que l’on compte en semaines.


Le narrateur parle à la deuxième personne du pluriel : Vous. Vous êtes Viviane … c’est dur d’être Viviane quand on vous le commande si expressément. Par chance, cet artifice qui pourrait vous bloquer, ne vous dérange pas trop. La narration fluide et alerte, vous y aide.


La situation aussi : Julien est un vrai salaud, vous n’avez aucune  peine à le haïr ; vous voulez bien reprendre le jeu de couteaux, cadeau de mariage auquel il n’a pas touché, et vous ressentez le malaise de Julia, pardon Elisabeth, non  Viviane, au moment de quitter ce qu’elle avait cru un foyer conjugal. Vous non elle, enfonce la touche »Psy » sur son portable. Vous n’auriez pas eu de mention « Psy » sur votre portable, mais simplement le nom du praticien. Non seulement c’est un « psy » mais en plus, on lui dit «  docteur », il prescrit des médicaments, et malgré tout cela il voudrait vous psychanalyser. On ne peut pas tout faire !

Donc, Viviane a tué cet imposteur. Crime de sang. C’est aller un peu loin mais « il n’a jamais vu en vous qu’une bourgeoise, une pâle carriériste, une névrosée de base qu’on domestique à coups de pilules blanches ou bleues ». La jeune femme ne lui a jamais fait aucune impression, c’est une patiente lambda, il est comme son Julien , et elle le tue à la place de son mari…

Comme dans l’Assassin à la pomme, il y a donc crime, et enquête, et cette intrigue on la vit rapidement comme  le prétexte à dérouler des phrases. Le fond semble se séparer  de la forme, si vous voulez.

Le criminel en herbe fait des choses de plus en plus bizarres, et  on ne voit pas très bien à quoi cela rime. La narration est élégante, aussi, les déambulations dans Paris précises, rigoureuses, bien balisées. Rue du Pot de Fer, du Roi de Sicile, rue de la Clef, Vocabulaire parfois original : « Oui, Jean-Paul, stridules-tu d’un air homicide » ( le patron aussi, elle voudrait bien le tuer). Viviane est aussi un peu jalouse de cette rouquine enceinte qu'elle suit et entreprend de faire parler.

A la fin Mme Hermant, Viviane, oui au fait quand s’appelle-t-elle Fauville ? , j’ai oublié … n’est guère plus avancée qu’au début.

Ce que j'ai ressenti moi, tout de même, c'est qu'elle voudrait  bien tuer plein de gens. Elle a la haine, c'est cela le message, il est tout simple, et  vous le comprenez.

Et la petite a peut-être bien treize semaines,maintenant, avec un peu de chance, ou douze et demie ?

 

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 23:47


Minuit, 2011. 188 pages.

 

 

 

Prologue

Claire, une jeune femme de 24 ans remonte l’avenue Niel ( dix-septième arrondissement) en vélo pour rejoindre son ami Antoine, elle est excitée à l’idée d’aller au théâtre ce soir.

Le récit commence à la troisième personne, et glisse au monologue intérieur avec des bribes de dialogue s’intercalant sans que l’on s’en aperçoive tellement c’est bien agencé.

 

Claire se dépêche, pourtant elle n’aime pas Antoine avec qui elle ne partage pas grand-chose

 «Lui qui n’y va que pour me faire plaisir et bouge tout le temps ou s’endort… il est exactement comme papa… Vingt-cinq,  il peut attendre. J’irai seule au théâtre et je vais lui offrir son DVD de merde, tiens, grande et généreuse, si  si, je te l’offre, ça me fait plaisir, j’ai gagné au loto tu savais pas ? »


Claire a gagné un peu d’argent au loto, et sa grand-mère lui a fait la morale

 «  Elle qui roule sur l’or sans jamais avoir eu  à gagner un sou de sa vie, comme maman et toutes ces bonnes femmes qui ont tiré le gros lot rien qu’en… et moi, si j’épouse Antoine, si… mon gros lot, lui, mon… ? »

 

Pourtant, Claire est heureuse , elle rêve

offrant son visage au soleil, éblouie par quelque chose de beaucoup  plus grand que l’excitation de se rendre seule au théâtre le vendredi, comme si, sortant d’un bois, elle s’élançait en pédalant au milieu des champs de colza, la lumière et l’odeur et Claas l’attendant les bras ouverts au bout du chemin… Claas, près de la grange où enfin ce serait elle, son tour à elle, enfin…


Et c’est l’accident :

Il a freiné. Elle a senti la masse sombre et chaude se rapprocher et la frôler en grondant sur sa gauche : je tombe, grelots, Anne ma sœur Anne et Claas et Nathalie, maman et  Claas, maman, vrombissement aigu de son cri rouge, orange, bolide, fusée plongeant soudain dans du caoutchouc élastique, puis dur, noir, et tout fut silencieux.

 

Que va-t-il arriver à Claire ? Va-t-elle vivre ou mourir ?

Qui est ce Claas, tombeur de ces dames ?

Pourquoi  le papa de Claire est-il si nul ?

Pourquoi Claire croit-elle devoir faire un mariage d’argent de nos jours ?

 

 

Et voilà la « pièce rapportée » qui entre en scène : Elvire, la mère de Claire, bouleversée, qui voudrait bien se rendre au chevet de sa fille hospitalisée, mais sans rencontrer son mari, ce type arrogant hypocrite et vulgaire,  qui forcément s’y trouve aussi à l’hôpital. Les époux en conflit s’envoient des messages comme autant de flèches empoisonnées ; grâce au portable, Elvire évitera peut-être la confrontation.

Elvire dispose d’un appartement rue Bayen, qu’elle a acheté pour sa fille, elle s’y réfugie et, lorsque la panique la quitte momentanément, plonge dans les souvenirs:

 

Elle a épousé Frédéric vingt-cinq ans plus tôt « elle n’avait attentivement regardé l’homme qu’après avoir entendu le nom : Bohlander, qui, prononcé par Claas, semblait basculer doucement comme un rocking-chair, les accents se déplaçant vers l’avant, la première syllabe était longue, la deuxième lançait la dernière pour en faire un A juste entrouvert…Elvire Bohlander… des milliers de fois répétés avec la diction de Claas dans l’oreille, tandis que Frédéric poussait la balançoire plus haut, toujours plus haut, jusqu’à son père : Pierre Bohlander

«  C’est le nom et le père que j’épouse…ma bague, c’était celle de sa mère, il l’a donnée à Frédéric dans l’écrin original d’un joailler de Vienne...Je lui ai déjà parlé de toi, mon cousin allemand, mon frère, c’est ce que je dis aux gens maintenant pour te situer dans ma vie.

Simplement ça pendant dix ans, le regard aimant du père, une compréhension muette qui passai t aussi dans la voix


Entre Pierre le beau-père aimé à présent mort,  Frédéric le méchant mari, et Claas l’être merveilleux idolâtré, Elvire n’a pas eu la vie facile. Et Claire a été entraînée dans ce désordre.

Une écriture maîtrisée, agréable et souple, attentive aux détails, une exploitation judicieuse du langage familier, des passages poétiques,  un récit qui progresse vite et bien, de monologues angoissés butant sur les mots qui font peur,  en saynètes cruelles et tragi-comique.

On se demande jusqu’à quel point Elvire va devenir lucide ?

 

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 09:05

Minuit, 2009.


Le jour des soixante ans de Solange, Bernard, son frère que, depuis belle lurette, on appelle «  Feu-de -Bois », lui apporte un cadeau : une boîte bleu-nuit contenant une broche très onéreuse,qu'il n'a pu payer lui-même. En effet Bernard

est un marginal, abandonné depuis longtemps par sa femme et ses enfants, alcoolique, négligé, vivant de la charité de ses frère et soeur, et il n'est pas invité aux fêtes de famille. On l'accuse d'avoir volé l'argent à sa vieille mère.

 

Rabroué, insulté, Bernard se précipite chez Chefraoui qu'il appelle le bougnoule et y laisse des traces...

 

Va-t-on porter plainte conte Bernard et le faire enfermer? Une sorte de conseil de famille se tient pour décider de la suite à apporter aux événements.

 

Rabut, le cousin de Bernard est narrateur de l'histoire. Ils ont le même âge,et sont allés ensemble en Algérie comme appelés en 1960, âgés d'environ vingt ans. Il rapporte les propos que l'on dit à propos de Bernard, pour l'accuser le défendre, se souvenir de ce que l'on sait de son passé, et enjoindre de se taire, mêlés à ses propres pensées à lui Rabut, un nom qui flirte avec rebut rabot et buté : Rabut ne se sent pas disposé à défendre Bernard mais lui-même se souvient que tout n'est pas si simple, qu'il est lui-même meurtri par la vie et mal à l'aise, tout comme Bernard et qu'ils ont vécu des épreuves communes.

 

C'est un passé insupportable que Bernard a ramené au jour et qu'il incarne avec son existence de vagabond alcoolique, et sa boîte bleu-nuit avec la broche, ce cadeau importun, obscène, ce bijou qui fait l'effet d'une bombe, offert à une soeur qu'il aime vraiment «  dans la voiture, je me disais, qu'est-ce qu'elle va faire maintenant, Solange, est-ce qu'elle va retrouver sur la table de la cuisine la petite boîte bleu-nuit... comme ces obus qu'on retrouve des vieilles guerres et qu'il faut désamorcer, la prendre avec précaution et la remettre dans la salle à manger... »

 

A compter du chapitre «  la nuit » , les souvenirs des anciens jeunes soldats envoyés en Algérie, submergent la narration de Rabut : les voix se mêlent s'ajoutent, renchérissent, se contredisent, supplient de se taire, et reprennent avec ténacité jusqu'à l'épilogue, «  matin » où il ne sera plus tellement question de régler son compte à Bernard ni à qui que ce soit...

 

Mauvignier crée un concert fait à plusieurs voix, utilisant un lexique simple, mêlant savamment réminiscences, récits, descriptions, parties dialoguées exprimant l'indignation, la plainte, la colère, le doute... imprécations jurons supplications, tout est unifié dans une longue coulée dense de phrases au rythme tendu, une tension qui ne se relâche pas la dernière page tournée.


Un très beau texte.

 

 

 

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20 août 2008 3 20 /08 /août /2008 23:47

Minuit, 2004. 171 pages.

Ils se sont connus adolescents. Tony aimait Pauline qui ne le lui rendait pas. Pour ne pas la perdre tout à fait il a joué la comédie de l'amitié, l'a hébergée chez lui lorsqu'ils étaient étudiants, et endurait ses liaisons. Pauline se prêtait au jeu, tous les voisins les croyaient amants, et il en était fier.

Pauline un jour est partie rejoindre un homme, « faire sa vie ». Tony n'a pas fait la sienne. Il a abandonné ses études, fait de petits boulots épuisants, vagabondé un peu, eu des maîtresses d'un soir, en pensant toujours à Pauline. Qui est revenue, quelques années plus tard.  Est-ce que Pauline veut de lui enfin ?

«  Oui les rêves scandaleux qu'il avait faits, qui n'étaient rien, juste de voir Pauline partager un appartement avec lui, de la voir seule, sans homme avec elle, et ne pas avoir cette torture à endurer d'être bousculé dans son rêve par un troisième larron. Et là au plus fort, voir coïncider ce rêve et la réalité quand il a ouvert la porte de chez lui et qu'elle est entrée la première dans l'appartement. « 

 Tony a, pour elle, refait à neuf, l'appartement où il vivait dans la négligence, sans  l'habiter vraiment.  

Mais le rêve tourne court.  Pauline à nouveau ne recherche que l'hébergement.  Et son ami qu'elle a connu au loin vient la rejoindre.  Pauline est contente, je vais déménager.  Tony craque....


C'est le père de Tony qui raconte la première partie de l'histoire, puisqu'un jour, ce fils qu'il ne voyait jamais, est venu tout lui dire, après avoir quitté son logis, également déserté par Pauline. La seconde partie est  le récit de Guillaume, l'ami de Pauline,  confronté à cet étrange rival qu'est Tony, maintenant absent, plus dangereux qu'un vrai...


De phrase en phrase, de ressassement en détails de vie clairement décrits, on s'interroge toujours plus sur ce lien entre Tony et Pauline, à travers la parole du père, et les rapports conflictuels qu'il entretient avec son fils.

La jeune femme change de visage au cours de ces narrations qui sont tout autant des évocations que des enquêtes pour préciser les choses.

Pauline semblait n'avoir  pas compris les véritables sentiments de Tony à son égard, mais il apparaît qu'elle savait. Jouait-elle à le faire souffrir, profitait-t-elle de lui, appréciait-t-elle cette amitié ambiguë, ou à l'opposé n'osait-t-elle pas le lâcher, de peur de provoquer un désastre ?  


« mais au début trop d'ivresse. Au début, trop de souvenirs et d'histoires à se raconter, avec la ferveur de voir et de ressentir qu'il y avait entre eux toujours la même facilité, le même abandon à se laisser être bien, comme ça, plein de la certitude que dans le regard en face il n'y a rien des doutes et des méfiances dont on se protège des autres. »

Cette ivresse n'est là que pour masquer un profond malaise, que tous deux éprouvent et ne disent pas.

 L'auteur excelle à rendre cette «parodie du couple » qu'ils jouent jusqu'à l'impensable avec un zèle qui masque la haine et l'effroi

«  Il fallait qu'il dise à quelqu'un comment pour se protéger d'elle, des doutes qu'elle aurait pu avoir sur ce qu'il osait rêver d'eux, il avait fallu encore davantage se moquer de ce qu'ils partageaient, un appartement ensemble, rire d'un baiser sur le front qu'on donne en rentrant, rire des mots, tu as passé une bonne journée, tout saccager pour ne pas rendre possible ce qu'il aurait voulu, parce qu'il savait  que pour profiter seulement de la présence de Pauline, il fallait qu'elle ne doute pas de l'innocence entre eux, ni de la vieille amitié, ni du sentiment de fraternité."

La langue de l'auteur souple et bien rythmée, n'a rien d'abstrait pour ce qu'elle parle de sentiments (après tout, il s'agit d'une version moderne de ce que l'on appelait jadis le roman psychologique). Beaucoup de descriptions sont étonnantes de précisions, de crudités, de petits   détails qui se répètent en révélant un peu plus à chaque fois.

«  Qu'elle puisse se dire, Pauline, après ce jour, l'étendue du mensonge et la terreur qui s'ouvrait, qu'elle aurait refusé de croire si les images ne lui étaient pas revenues, ni les odeurs, atroces, écœurantes, des flaques jaunâtres de la pisse du chat, des sacs-poubelles éventrés qui dégueulaient dans la cuisine leur pourriture de viande et d'os rongés, de jus mêlé de cendres et de mégots ».

 

Voilà, c'est un chef d'œuvre.


 

 

Quelques bonnes chroniques à propos de Mauvignier :


Lily pour «  Apprendre à finir »

lily pour "Apprendre à finir"

La Lettrine pour «  Dans la foule »

Anne-Sophie pour " Dans la foule"



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13 mars 2007 2 13 /03 /mars /2007 18:52

Rosie-Carpe.jpgCe roman a été publié en 2001 par Marie N’Diaye qui a reçu le prix Femina   pour cette œuvre.

 

Rosie vient d’atterrir à l’aéroport de Pointe à Pitre avec Titi : c’est son petit garçon ; ce pourrait être un chat ou un animal en peluche…maltraité.

 Tout va mal pour  elle qui débarque de France sans un sou. Elle espère que Lazare, son frère aîné, qui possède une grande villa, avec "une piscine  élisabethaylorienne » dans son jardin, va les héberger.

 

Elle n’y croit pas trop,  et nous  encore moins. A t-on jamais vu Lazare riche ?

 

Nécessiteuse, Rosie voit  le luxe insolemment déployé des touristes insouciants aux vêtements bariolés.

 

Elle a honte d’elle-même, de « Titi » mal nourri, mal vêtu. «  Les deux volatiles sans qualités Rosie et Titi ».

Elle est en pleine déréliction : «  elle éprouva l’angoisse qui enveloppait continûment le cœur et l’esprit de Titi, cet effroi morne et secret sauvage qui  ne  trouve aucun apaisement que dans la croyance lugubre, amèrement satisfaite, en l’inéluctable tristesse de la vie »

Rosie  ne fait qu’un avec son enfant. Elle  pense à travers lui, se hait à travers lui…

  Alors qu'elle n'espère plus l'arrivée de Lazare, vers le soir, se matérialise un grand jeune homme noir vêtu d’un polo blanc,  La…grand ,  plutôt que La...zare, qui prend sa valise, et que Rosie doit suivre car elle ne sait où aller ; Elle ressent de la haine pour Lagrand et sa belle voiture, « un jeune homme gâté, quoique convenable, bien élevé, et jusqu’à la nuance de sa peau qu’il semble avoir choisie par coquetterie, pour aller avec la Toyota et les mocassins de daim ».
 

 Je me souviens  de « Rose Mélie Rose » publiée par une autre Marie ( Redonnet) à Minuit,  15 ans plus tôt. C’était  déjà une orpheline qui avait connu la détresse, la dérive, de dures tribulations, jetée seule dans le monde,  sur une île, avec un livre de légendes, à la suite de la mort de sa grand-mère.

 Rosie Carpe  n’a pas eu de bonne grand-mère  ni de légende à se raconter. Aucun passé n’est agréable à Rosie, «  une rose jaune » couleur de la fausseté avec un passé teinté d’une « brume jaunâtre », le souvenir flou d’une existence « safranée »,  excepté son frère Lazare, qui, lui, se souvient d’un magnolia blanc , tandis que  Rosie doit renoncer à « La Guadeloupe, un rêve poudré d’or ».

Car  Lazare ne résiste pas à la confrontation avec  sa réalité guadeloupéenne délinquante, et le seul personnage favorable à Rosie, Lagrand, cesse de l’être, car « noir et blanc » il  ne saura pas nuancer   ni  supporter que Rosie soit une « mauvaise mère » rejetant son fils, comme lui a été abandonné par la sienne. Or, que Rosie soit une mauvaise mère, la lectrice le comprend aisément.

« Carpe » semble  indiquer une famille muette «  les quatre Carpe »  à Brive nous apparaissent comme des poissons tassés dans un bocal.  Les parents Carpe ne fréquentaient personne n’ont rien légué à leurs enfants ni lien social ni désir ni joie. Carpe c’est aussi carpere (profiter, jouir).

« L’impression éprouvée durant longtemps, de se mouvoir, elle et Titi, à côté du récit, en dehors d’une vaste et complexe histoire que les autres, même les moins bien lotis, vivaient activement »

 

Marie N’Diaye avait déjà écrit En famille, réécriture inspirée du roman que lisent les fillettes à propos d’une des leurs abandonnée. Le thème est revisité dans Rosie Carpe avec plus de force parce que l’écriture est plus dense, on ne subit pas le découpage de la narration en petits segments  tronqués  d’une chronologie difficile à repérer qui font que le lecteur retournait sans cesse sur ses pas pour  retrouver un segment antérieur.

 

Mais Rosie et Fanny se ressemblent et subissent les même sévices : la mère (ou celle qui en tient lieu)  refuse sa progéniture ;  l’héroïne sans ressources trouve  un job dans un hôtel où on la garde  moyennant   la libre disposition de son corps  par le patron ou son fils.

Un monde où   les hommes  abusent des filles à moins que, comme  Lagrand, ils s’en détournent, et  ne veulent pas  les  toucher.
 
Revenons à Rosie :
 

Le fil de la narration est simple à suivre : 

 

I Rosie arrive en Guadeloupe, est accueillie par Lagrand et découvre une famille qu’elle ne connaissait pas et une vieille bicoque poussiéreuse.

II  Rosie évoque son enfance à Brive et son errance à Paris et dans la banlieue

III Lagrand se raconte son histoire personnelle pendant que le séjour de rosie en Guadeloupe risque de tourner au drame.

IV Epilogue, vingt ans lus tard, Titi devenu  actif  principal et Rosie plus souffre-douleur que jamais.

 

  Un roman dominé par la détresse socio-économique, mentale et existentielle ; détresse,  mot qui convient pour presque tous les personnages du roman même ceux qui s’accrochent passionnément (Lagrand) ou furieusement (Mme Carpe) à des signes extérieurs  avantageux mais illusoires…ou à des vengeances  étranges : Titi à qui Lagrand a servi de modèle paternel, survit  avec force et en martyrisant sa mère  qu’il a décrétée « intouchable » ce qu’elle accepte.

 

Rosie Carpe est un beau texte. Voire un chef d'oeuvre.
 

Rosie enceinte mais elle ne sait pas de qui ni comment ni quand «  c’est une conception immaculée, la graine jetée par un parfait esprit un soir ou un autre de décembre…mon saint enfant… la pure énigme qui barbote en moi »

 Aux préoccupations réalistes et sociales de Rosie concernant son existence, à sa haine de la société qui l’a abandonnée, se mêlent une riche perception physique d’elle-même « elle percevait sa respiration bruyante et se sentait sale, importune, surabondante » des réflexions métaphysiques, et le déploiement d’une expression poétique juste, qui donne consistance   au propos.

 
 
 
 
 
 
 
 
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9 mars 2007 5 09 /03 /mars /2007 13:22

ravel.gifRavel prend un bain ; c’est ainsi qu’il entame sa dernière décennie de vie terrestre.

Pourquoi un bain ? Ravel a pour anagramme « laver ». Et d’autres anagrammes assez nombreuses, dont certaines que je n’aimerais pas mentionner. Aucun nom de compositeur français n’en a tant, ai-je l’impression.

Sa baignoire est montée sur des pieds de griffons. Il griffonne encore de très bonnes partitions et ne se fait pas mousser. Longuement il tente de profiter de son bain. Seul.

Il rencontre une femme : Hélène Jourdan-Morhange à la gare Saint-Lazare.

Hélène : l’héroïne de troie, l’éclat du soleil ravélien, un é fermé un è ouvert, le H comme une barre fixe ( vous avez fait votre gym ce matin), Jourdan ( c’est qui ?) dent du jour, Morhange : ce talc si doux et si mortifère, l’ange de la mort qui plane sur Ravel...

Ah les signifiants ! N’en jetez plus… !

Puis d’autres femmes, toutes des cantatrices, avec des noms composés et des toilettes soignées, non sans charme, des admiratrices empressées.

Ce n’est pourtant pas que Ravel puisse se trouver en galante compagnie.

Jamais de la vie.
Pas de rave(l)-party.

Nous n'affirmerons pas non plus que Ravel est sage.

Ni puritain.
Ni… nous ne savons pas.
 

Ravel/travel. Elle (n) le conduit gare Saint-Lazare pour un petit voyage jusqu’au Havre, d’où il va partir pour l’Amérique. Il vivra un an de plus que le France (qui n’en a plus que pour neuf ans) sur lequel il voyage, et qui sera vendu aux japonais.

A qui a-t-on vendu Ravel ?

 

Assez souvent, il va sur le pont du navire, (assez long tRavelling) explore le paquebot : « les rouages plus que les flots lui donnent des idées rythmiques ».

Ravel n’est pas un romantique ; c’est un vrai compositeur. Il fuit les états d’âme, et se passionne pour la technique.

Il lui arrive cependant d’avoir des faiblesses : « ce petit truc en ut mineur »qu’il a torché sans vraiment s’amuser, et qu’on appellera son œuvre la plus célèbre – ce Boléro, puisqu’il faut l’appeler par son nom…

Ravel ravale sa déception.
Mais il ne déteste pas ses appartements.

Il a « un bon sourire sec », mesure "un mètre soixante et un pour quarante-cinq kilos et soixante-seize centimètre de périmètre thoracique."

Je n’ai rien contre. J’ai horreur des poids lourds.

Il avait réussi à s’engager pendant la Grande Guerre en insistant beaucoup.

Ravel est un brave.

Il va fêter ses cinquante-trois ans le sept mars « avec Gershwin qu’il a voulu revoir pour l’écouter jouer«The Man I Love »…il ressemble paraît-il à Faulkner, qui au même moment, « partage sa vie entre deux villes Oxford-Mississipi et la Nouvelle Orléans, deux livres Mosquitos et Sartoris, et deux whiskeys-Jack Daniel’s et Jack Daniel’s ».

Mais ils ne vont pas se rencontrer.

En Amérique, comme ailleurs, Ravel « peut avoir fort à faire même s’il n’en fait rien ».

Il écoute du jazz, boit du bouillon, lit Joseph Conrad et part en tournée. New York, Carnegie Hall, Cambridge…

Il joue mal, s’embrouille un peu : n’est pas Ravel(ing) pour rien. Mais personne ne s’en aperçoit et ça lui est égal. Il ne veut pas donner des leçons de musique à son ami Gershwin.

Ça y est : on a découvert l’Amérique avec Ravel ; c’est dur la vie d’artiste.

Quand il revient en France, c’est bientôt la fin. Cantatrices et bains à nouveau. Il prend des tonnes de médocs et se fait opérer. Dégénérescence musculaire. Ravel râle et vêle. Ravale sa souffrance. Le début et la fin se donnent la main.

Que nous révèle Ravel ?

 

A sa mort il n’a laissé de lui ni image, ni enregistrement de sa voix ou d’un instrument.

Entendons ce message : Ravel est frère des littérateurs qui ne montrent aucune image d’eux (comme Dieu, dont on ne doit pas en principe garder d’image…) et ne laissent que des écrits et pas de voix (tables de la loi). Après lecture, signons-nous. Et ne cherchons pas à comprendre.

 
Never can unravel the mystery.
 

Après cette rave (l)- party, je n’aime plus prendre des bains, je déteste les bateaux et les croisières, je n’aime plus l’Amérique, et surtout pas Gershwin, je hais la date du 7 mars, mais le 9 je me remets lentement.

Je me demande comment j’ai pu écouter du Ravel un jour, et je me sens envahie d’une déprime tenace…

 

Réf .Jean Echenoz, « Ravel »Minuit, janvier 2006.

 
 
 
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9 mars 2007 5 09 /03 /mars /2007 12:48

La-T--l--vision.jpgLa Minuit Touch (l’expression est de Pierre Assouline) : ce sont les ouvrages de fiction publié chez Minuit par des romanciers qui s’inspirent de leurs aînés du Nouveau Roman.

C’est un genre un peu particulier, difficile à cerner. On y trouve le pire comme le meilleur…

 

Jean-Philippe Toussaint publie encore à Minuit. Il fut longtemps à la collection d’ouvrages de fiction ce que Pierre Bayard est encore à la collection « Paradoxe ».

Son meilleur livre me semble être "La Télévision".

Les éditions de Minuit ne proposent pas d'image de couverture. Mais les allemands ont fait un choix différent ...
 

   La première de couverture annonce un roman ; Cela ressemble à un journal intime désintimé ou à des notes réaménagées sans souci de faire un récit. De petites narrations, qui ne se rapportent à aucun fil conducteur aucun noyau dur.

On y décèle pourtant une réflexion générale sur l’image, la représentation visuelle( pas seulement celle de la TV), l’imago, et même le « scopique » soit l’observation, tout ce qui implique de regarder et d’examiner.D’être regardé, de voir ou d’être vu.

Ainsi le narrateur, faux naïf, s’exhibe devant le lecteur, indiquant qu’il est toujours à un moment donné en train de s’habiller ou de se déshabiller, à poile, en train de faire l’amour, (il en indique la façon) de se masturber ( devant la TV, toujours ! que faire d’autre devant la TV ??) Il insiste sur ses parties génitales ; se servant d’un certain nombre de termes familiers ( «  boutique » mot délicieusement désuet pour l’organe mâle très en faveur dans les années 60 pour désigner le pénis des garçonnets).

Nous avons aussi la description de sa calvitie le « duvet de caneton », de son pyjama … tout cela n’est jamais érotique, toujours très ironique, humoristique à l’occasion. Certaines scènes s’inspirent de Chaplin ou Buster Keaton, entraînant le fou rire du lecteur : le narrateur était censé arroser les plantes de ses voisins partis en vacances ; malgré la grande chaleur il n’en a rien fait : il se rend compte qu’il aurait souhaité être payé pour cela.

Il se contente de regarder la TV chez les voisins puisqu’il a décidé de ne plus la regarder chez lui...

J'oubliais ! il semble que la tension dramatique  dans  ce livre  découle de  multiples  tentatives de ne plus regarder la TV pour se consacrer à des tâches plus sérieuses.

Peu avant leur retour, les plantes étant desséchées, il essaie d’en rattraper une ( décrite comme un sexe féminin) en la mettant au frigo. Au retour des propriétaires le narrateur  tente de  sortir incognito la plante du frigo, allant même jusqu’à s’enfermer dans les toilettes avec son butin et  s’en évader   par la fenêtre pour regagner celle de la cuisine en face… : c’est l’épisode le plus réussi du livre.

Un autre épisode assez bien venu s’inspire également du cinéma comique : un Monsieur s’assoit sur son sandwich dans la salle des Dürer au musée Dahlem.

 JPT s’amuse à rappeler ses ouvrages précédents :

La « Salle de bain » :   on y décortique un poulpe … (oui dans la Salle de bain, je veux dire la cuisine de la salle de bain, évidemment), et ici (dans la TV) un oursin, d’une façon très similaire.

La Réticence (roman noir de JPT publié en 1996, injustement oublié) : Lorsque ici ( dans la TV) on  aperçoit un faux malfaiteur «  qui porte un prétendu cadavre dans l’escalier à minuit et demie », le narrateur voit son ex-persécuteur (de la Réticence) monter dans une voiture et parler à un type  «  à qui il a fait peur ». Le «  cadavre » était un poste de TV. Ce livre-ci apparaît comme l’envers de la Réticence qui le précédait : loin de se laisser fasciner par un scénario « noir » le narrateur se plaît dans des scènes ouvertement comiques.

 

Nous sommes à Berlin (j’oubliais !)où le narrateur  s’isole pour écrire un ouvrage sur Titien Vercelli (Initials TV).

Cesse-t'il  de regarder la TV pour se consacrer à ces nobles réalisations picturales du quattrocento ?

Non, pas vraiment !

Il ramène  cette anecdote à quoi l’on a droit chaque fois qu’on lit un ouvrage sur l’art : le pinceau du Titien ramassé par Charles quint venu surveiller la progression du tableau qu’il a commandé au peintre. Mince ! Encore cette anecdote ! Et pire encore, le narrateur veut intituler son œuvre future «  l’art et la politique au seizième siècle »

Il  formule des hypothèses sur  ce que  la célèbre anecdote peut signifier : 1) le Titien a laissé tomber le pinceau de surprise de voir le souverain arriver dans on atelier. 2) il l’a fait exprès par mépris pour voir la réaction de l’autre, s’il s’abaisserait à le ramasser … etc.  dans  tous les cas le conflit entre l'art et la politique est serré.

 Le pinceau est décrit comme un objet phallique avec une insistance un peu outrancière comme si le lecteur n’aurait pas compris les allusions discrètes. C’est la seule critique que l’on puisse faire à un ouvrage réjouissant, sympathique, et  où l’on pose de bonnes questions.

C’était la télévision d’il y a dix ans.

 Le livre a été publié en 1997.

 Aujourd’hui, il n’y a plus ni pinceau ni toile. Il y a sans doute deux personnages dans une sorte d’atelier mais qui est Titien qui est Charles, on ne sait pas, et ils bavardent à n’en plus finir, sous les projecteurs.

Jean-Philippe Toussaint a publié «  Fuir «  et on dit que ce n’est pas drôle du tout.

 
 
 
 
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