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1 octobre 2006 7 01 /10 /octobre /2006 23:20


(pour Joanie et les autres)


Sources du récit : Stendhal a compulsé les annales de la «  famille Farnèse » où paraît le personnage d'Alexandre Farnèse, duc de Parme, au 16 eme siècle, qu'il utilisera pour «  Fabrice » et  qui servira aussi pour plusieurs des "Chroniques Italiennes".

Il a transposé ce récit dans l'Italie du 19eme siècle.

 Le roman a ensuite été rédigé très vite puisqu'il aurait été dicté en l'espace de 52 jours.

Dans la préface, l'auteur prétend avoir rencontré un chanoine à Milan, qui lui aurait raconté l'histoire de la duchesse Sanseverina, et donné le moyen  de se procurer le recueil  lui permettant de trouver davantage de détails.

On pense que le chanoine en question devrait être le narrateur, mais  au terme d'une dizaine de pages,  il devient  Stendhal lui-même qui installe «  notre héros », Fabrice Valserra del Dongo dans son récit.


En 1796,  l'entrée de Bonaparte en Italie. Fabrice naît un an plus tard. Le marquis Del Dongo est partisan de l'Autriche. Fabrice est élevé par  sa mère et sa tante Gina. Il est le plus jeune des enfants de cette famille et en quelque sorte le «  superflu », puisque le fils aîné vit et s'occupe des affaires de son père sous sa direction.


La tante Gina a épousé le comte Pietranera, officier de la République cisalpine.

Les femmes ont le béguin pour Bonaparte, et Fabrice suit leur exemple. C'est pour  les avoir trop écoutées, que l'adolescent, âgé de seize ans, fait une fugue et rejoint l'empereur, retour de l'île d'Elbe. Il assiste à la bataille de Waterloo, plusieurs  passages justement célèbres, émouvants et savoureux,  la guerre vue par un jeune garçon  naïf, imaginatif et romanesque.


Cette bataille brise ses rêves d'héroïsme. Dès son retour à la maison,  il perd son oncle qui s'est battu en duel avec les monarchistes.

Gina devient la maîtresse du comte Mosca, ancien officier de l'Armée impériale, devenu premier ministre du prince de Parme ; et elle  épouse  le vieux duc de Sanseverina, pour s'assurer une situation mondaine dans la principauté. Mais nous savons que seul Fabrice compte...

Fabrice passe quatre années à l'Académie ecclésiastique de Naples. En 1921 il revient à Rome. Il s'éprend d'une starlette, Marietta. Malgré les faux-semblants, le comte Mosca est jaloux de la tendresse que Gina porte à son neveu.

Provoqué par Giletti, l'amant de Marietta, Fabrice le tue et doit quitter Parme. Sa carrière de tombeur se poursuit néanmoins, et le mène à une cantatrice, Fausta.

Son  retour imprudent à Parme lui vaut d'être incarcéré à la « Tour Farnèse » (c'était initialement le titre du roman), non pour avoir tué Giletti, mais en raison d'intrigues politiques auxquelles le prince Ranuce-Ernest IV a prêté l'oreille, car, tenant Fabrice, il espère séduire la duchesse dont il est épris...

Le séjour de Fabrice en prison est également célèbre et je dois dire qu'en classe de 1re il m'avait ravie, ce premier contact avec la Chartreuse, sous forme de morceaux choisis!

D'où l'idée de lire ce roman, qu'à seize ans j'abandonnais très vite...pour le reprendre dix ou douze ans plus tard.

 

Donc Fabrice, amoureux de Clélia Conti, fille du général commis à sa garde. C'est le bonheur. Les héros de Stendhal sont heureux en prison, cette particularité a été souvent commentée. Julien Sorel est au faîte de la félicité alors qu'il est incarcéré, et de plus condamné à mort.  Georges Lucacs a bien parlé de ce phénomène dans sa " Théorie du roman" ( éditions Denoël). le héros chez Stendhal est un "idéaliste abstrait". Son imagination court seule, sans tenir compte de la réalité. Les murs de la prison les isolent et les mettent en valeur. L'isolement leur permet d'imaginer à loisir. Ils ne s'évadent que par la pensée.

  On peut penser que ce phénomène vient de la culpabilité dont souffrent ces jeunes gens.Une

fois incarcérés, ils se sentent punis, donc leur mauvaise conscience s'apaise, et s'ensuit un épisode de contentement.

Pour ce qui est de Fabrice, son plaisir s'accroît de la présence interdite et proche de Clélia, et des obstacles pour la conquérir.  Je suis frappée de voir à quel point la chevalerie du roman courtois influence l'espace romanesque des siècles suivants.

Les obstacles seuls comptent. Et Clélia restera toujours aimée, car toujours interdite, même l'acte charnel consommé.


  Clélia persuade son amant de s'enfuir et l'aide, faisant vœu à la Madone de ne plus le revoir, puisqu'elle a trahi son père.

La duchesse fait assassiner Ranuce-Ernest pour se venger. Elle affirme sa puissance à Parme et obtient du nouveau prince Ernest V la révision du procès de Fabrice, qu'elle fait nommer coadjuteur de l'archevêque.

Clélia épouse un vieux noble pour obéir à son père. Fabrice se convertit à une vie austère et devient prédicateur de talent, pensant toujours à elle et espérant la revoir.

Clélia tourne l'obstacle de son vœu en  rencontrant son amant la nuit. Cette intimité continue alors que Fabrice est déjà devenu archevêque. Ils ont un enfant qui meurt en bas âge. Clélia (comme Mme de Rénal, ou Marie Arnoux) est persuadée que les maladies qui frappent son enfant sont des punitions du ciel, d'autant qu'elle a vu Fabrice à la lumière pendant la maladie de l'enfant. Elle ne tarde pas à rendre l'âme.

Fabrice pense au suicide que sa religion lui interdit et se retire à la Chartreuse de Parme, n'en sortant que pour rendre visite à Gina. Peu après, ils meurent tous les deux.

Cette hécatombe expéditive est peu vraisemblable et ne plaît guère au lecteur.


L'Italie de Stendhal : un lieu idéal

 On participe à La chasse au bonheur chez ces âmes italiennes,  qui mêlent  cynisme,   ardeur et sensibilité. Les héros sont tous juvéniles, même Gina, et n'ont pas  le temps de vieillir.


Parme est dans ce roman une principauté imaginaire dont Stendhal donne un tableau politique d'envergure : Balzac a salué cet aspect de la Chartreuse et  compare Stendhal  à Machiavel.

Ces intrigues politiques, que je trouve fort bien menées sont pour moi  lassantes.

On se souvient surtout de la fuite de Fabrice à Waterloo et de ce regard naïf qui révèle bien des choses vraies.

 

J'aurais  aimé que Fabrice soit un écrivain ou un personnage d'envergure parce que Stendhal, on le sent, veut le pourvoir de toutes les qualités possibles. 

Fabrice, en définitive, ne vit que pour éprouver des instants de grâce ineffables, qui ne souffrent évidemment pas de longs commentaires.

Il meurt, ayant épuisé sa réceptivité à ces instants parfaits.

J'aime toujours la Chartreuse pour certains passages mais à mes yeux " le Rouge et le noir " est de beaucoup supérieur. Je lui consacrerai un article un de ces jours.





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23 juillet 2006 7 23 /07 /juillet /2006 12:28

 

 

519ZJSDSGZL--SS500-.jpgPierre Assouline annonce et commente dans « la République des Lettres » l’exposition du sculpteur nazi Arno Breker à Schwerig en Allemagne du nord et les réactions que cette exposition suscite ( vive émotion, indignation).
Ceux qui pensent comme Günter Grass que l’on doit tout savoir sur le troisième Reich et aussi, si j’ai bien compris les quelques lignes auxquelles Assouline nous renvoie dans « El Pais », que Breker n’était pas un mauvais artiste, et qu’il convient de différencier la politique de l’art, vont s'intéresser à l'exposition pour des raisons esthétiques.

Cocteau ,si l’on en croit les documents mis à disposition par Assouline, aimait Breker et lui a consacré un poème. En effet, ses sculptures paraissent exalter la virilité, en tout cas donner du sexe masculin une image de puissance.

 

Il n’y a pas de biographie connue de Breker ( 1900-1991), mais je crois pouvoir dire qu’on s’en est servi comme personnage de fiction : Serge Brussolo, dans son roman « La Maison de l’aigle » publié en 1987, avant la mort du sculpteur, le met en scène sous le nom d’Arno. Ce roman, à mon sens le meilleur de Brussolo ( il avait d’ailleurs été mis sur la liste du Goncourt) publié chez Denoël, n’est pas réédité mais on le trouve facilement dans les bibliothèques.

 

L’héroïne, Judith, habite « 3, place de Byzance » une résidence du seizième arrondissement de Paris, où elle s’ennuie avec son mari architecte ; ils vivent LAT comme on dit aujourd’hui « living apart together » se rencontrant par hasard,  par nécessité et le moins possible. C’est avec un plaisir non dissimulé que Judith assiste à la lente détérioration de l’immeuble bourgeois « envahi par de dangereux inconnus » des « gardes-chiourmes qui lui semblent sortis de romans populaires « . Ce qui signifie que, dans Paris occupé, en 1942, le troisième Reich a réquisitionné cette demeure pour y faire un musée à la gloire d’Hitler, et ce, grâce au peintre Arno ( je ne crois pas que Brussolo lui attribue un patronyme, en tout cas, pas « Breker » mais on saisit qu’il a dû s’inspirer de cet artiste, quoique je ne connaisse pas ses sources.

Judith  voit Arno pour la première fois : « très grand, dégingandé, a l’air d’un enfant, d’un adolescent poussé trop vite, sans chair ni muscle…la lumière lunaire décolorait son visage et ses cheveux qui paraissaient blancs »

Grâce à sa naïveté et à sa disposition d’esprit romanesque, Judith ne prend pas au sérieux les envahisseurs d’Hitler (l’artiste, flanqué d’un médecin, d’un chef et de militaires) et son ignorance la met à l’abri du danger. La maison, dont les locataires sont chassés, va ressembler à un atelier de peinture grotesque où s’entassent les objets les plus hétéroclites demandés par Arno pour son œuvre. Ce peintre, sans âge, mais aussi naïf que Judith, ce qui le fait paraître adolescent dans son attitude, adhère spontanément et sans question à l’idéologie raciale criminelle ; cette façon de penser sert ses obsessions d’adolescent perverti. Et pourquoi pas ? –une interrogation personnelle, quoique superficielle, sur l’art.

Arno fait aussi penser à une sorte de vampire ; il a toujours froid, n’aime que la clarté lunaire et rêve de toiles « qui s’ébaucheraient la nuit et disparaîtraient aux premières lueurs de l’aube ».

 

Judith  dissimule son ex-amant américain « Teddy », dans un cagibi que masque la porte d’une armoire à glace. Le cagibi, où Judith a joué enfant, s’appelle L’Afrique.
Teddy, « un profil de boxeur écrasé aux cartilages broyés qui respirait mal avec des reniflements de petit garçon enrhumé » a le sang chaud, heureusement car Arno, ( qui plait  aussi à la jeune femme) est aussi impuissant qu’imberbe et anorexique. Toutefois, Judith réussira à avoir avec lui, plongé dans l’inconscience, une relation sexuelle.

La nuit, Teddy, au péril de sa vie, se promène dans la résidence et voit les tableaux d’Arno : "de la peinture académique, Judith transformée en une déesse nordique, pâle, et sans vie ».Il est indigné.
Aux ordres d’Arno, la pauvre Judith doit se faire arracher les dents  pour poser comme modèle. Elle prend des médicaments pour avoir l’air anémique, subit des opérations esthétiques mineures pour lui creuser les joues et doit faire semblant d’allaiter de véritables nouveau-nés ( car la déesse doit être mère…) pour la pose. Des bébés dont on se débarrasse ensuite aini que leurs mères dans le sous-sol où , selon Judith; règne un odeur bizarre de brûlé. On lui  parle d'une vaste entreprise d' incinération d' ordures, et elle préfère le croire.

 

Les toiles d’ Arno sont anatomiquement faites : il peint l’intérieur des organes, les recouvre, peint d’autres viscère, recouvre encore , jusqu’à lisser une peau parfaite. Les sujets relèvent de l’imagerie populaire des légendes nordiques. Teddy commence à défigurer les toiles d’Arno et ce dernier s’en aperçoit ; il commence à détruire ses toiles et peint des fresques immenses et floues sur le murs , ordonne la destruction des cloisons séparatrices dans l’immeuble, qui en vient à ressembler à une cathédrale…
 

Tout ce petit monde est entièrement détruit sauf Judith, enceinte de Teddy ou d’Arno (des deux) qui attend de donner naissance à un nouvel individu qui tient à la fois de la bourgeoise française naïve, rusée et romanesque, du nomade américain aux mille métiers et du citoyen fasciste du troisième Reich un peu artiste malgré lui. Je ne sais en quoi les contemporains sexagénaires pourraient s’y reconnaître ?!

Et pourtant la « Maison de l’aigle » bien trop oubliée est un excellent roman …

Note du 23 Novembre 2007 : malgré le succès rencontré par cet article, je me demande si je ne dois pas le supprimer à cause des trop nombreux internautes qui, les stats le disent, cherchent avec constance un "aigle nazi" dans ce blog. ça me déplaît.

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21 juin 2006 3 21 /06 /juin /2006 18:56

 

J’ai fait un petit tour à la fnac avant de rentrer.

J'apprécie que personne ne m'y demande ce que je veux. Je n’entends jamais ce « puis-je vous aider » d’un vendeur qui me prendrait en flagrant délit de vouloir me procurer un ou plusieurs livres que je sais très bien où trouver,  et encore davantage ne pas pouvoir payer.
 
 
J’ai remarqué une chose particulièrement irritante.

Encore un livre sur Le Petit Prince!
Encore cette connerie !
je déteste ce livre avec son poids énorme d’idéologie dangereuse et d’imbécillité qui va plus loin que l’on ne croit. D’abord ce mot d’innocence, de pureté, de candeur, d’ingénuité, toute cette niaiserie, des mots sur lesquels on vit! Hélas !
Des écrivains et journalistes qu’on imagine intelligents font l’éloge de ce maudit récit. Passe encore que les ecclésiastiques se passionnent ( en l’occurrence le pasteur Drewermann) pour le ptit beauf à l’écharpe volante ; mais Philippe Delerm se plaît à évoquer la couleur des blés et Pierre Assouline le désert (il y a tellement de textes qui parlent du désert mieux que ça ! «  Désert » de Le Clézio ; « L’Empreinte du faux » d’Highsmith ect… ») je passe sur l’émotion qu’il disent avoir ressentie à la lecture !
ça me choque que l’on dise que le Petit Prince est frère d’Oscar Matzerath dans le « Tambour » ; parce qu’Oscar, s’il refuse de grandir c’est parce qu’il est pris dans une histoire très réelle : la guerre, et dans une histoire familiale complexe et tout aussi réelle.
Le Petit Prince n’a pas de filiation même problématique, ne parle aucune langue connue, et ne se donne pas comme un être sexué. 
Oscar évoque crûment avec un humour sans pitié les réalités de la vie. Le petit prince pue la guimauve.
On a dit un temps que l’auteur de « Vol de nuit », s'il avait écrit son petit prince aujourd'hui,  aurait  commis un truc dans le genre « Rose bonbon »… peut-être.
En ce cas, les
enfants ne l’auraient pas lu, et ç’aurait été une bonne chose.

Deux petites critiques tout de même et qui ne sont pas d’aujourd’hui : jean-louis Bory ( en 1967) assassine salutairement cette histoire bêtifiante et propose un dialogue entre Zazie et «  l’insupportable gamin » ; il n’en serait pas sorti vivant j’espère ! 
Marcel Arland (en 1954) adresse également une fessée magistrale à ce « donneur de leçons » de Saint-Exaspéry.
 
 
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15 juin 2006 4 15 /06 /juin /2006 14:52

 Au relais H j’ai dû faire de la monnaie sur 50 euros. Je n’osais acheter seulement un quotidien, craignant qu’on ne veuille pas de ce billet. J’ai pris les « Cahiers du cinéma » qui sont très chers. En avance, je vais de long en large entre les livres de poches. Un monsieur qui pourrait être nonagénaire, en gabardine et chapeau tient une histoire de la littérature française de d’Ormesson. Je me rappelle ma première histoire de la littérature française deux volumes chez Larousse,pour mes treize ans dont j’avais appris les notices par cœur. Les illustrations en noir et blanc. L’homme a un tic et je crains qu’il ne lâche son ouvrage.  « Il n’y a plus de bons livres me dit-il, il y en a jusqu’au ciel mais pas de vraie littérature. »

 

 Je désigne la muraille de poche qui tapisse le mur du fond et lui dit «  Regardez, il y a Flaubert : quatre «  Flaubert ». Et Gide (six Folio ) et Victor Hugo ( Trois ou quatre…). Autant  de littérature classique que de moderne. Fifty/fifty.

 Il me répond un oui peu convaincu, et enchaîne sur le programme de TV du soir ; « on va donner «  Bel Ami » mais je n’aime pas les films tirés de romans, je ne sais si vous êtes de mon avis… » Je le concède pour lui faire plaisir, et il me sert un » au revoir madame, merci » fait un pas en arrière, pour reprendre aussitôt la conversation. Va-t-il acheter d’Ormesson ? Il n’a que le deuxième tome en main.

 

 « Prenez les deux tant que vous y êtes, lui dis-je ; les deux tomes. » A présent, il feuillette le deux et hoche la tête négativement : «  Non, je suis trop fatigué. Et puis dans le deux, il y a un chapitre sur Marguerite Yourcenar. Les Mémoires d’Hadrien, ça c’est un chef d’œuvre ! Vous ne trouvez pas ? » J’approuve, un mensonge, je n’ai jamais pu le lire. Il me remercie, salue une seconde fois, et je me sauve.

 A la Fnac Saint-Lazare, je vais m’asseoir à la cafétéria avec un de ces ouvrages récemment parus que l’on ne doit pas rater. Coup d’œil circulaire : la jeune fille qui venait en mars est revenue (de vacances peut-être). Elle a toujours son cartable plein à craquer entre ses chevilles. Toujours le même pantalon noir, le pull vanille en coton à manches courtes, encolure v, la même façon de se pencher sur son livre comme si elle plongeait dedans. A présent ses cheveux sont permanentés et elle porte des anneaux d’or aux oreilles, mais son menton est encore ombré d’un duvet ; je me tâte les poils de menton. Je me dis si tu t’inscris au Forum de discussion du Figaro, appelle-toi Barbapapa. Mais rien que d’y penser… la jeune fille se balance toujours autant la jambe droite croisée sur l’autre, quand elle s’y met c’est périlleux, la table est saisie de secousses sismiques lisibles haut sur l’échelle de Richter. Avant les vacances, un autre convive finissait toujours par l’admonester. De fait, s’il y a une place libre c’est forcément à sa table. J’arrive à une heure d’affluence, et je suis presque toujours sa voisine. Je garde une main ferme sur mon plateau et vide un peu de sucre dans le thé à la cannelle. Pauvre Cannelle ! Et la suivante toujours enfermée dans un camion anesthésiée… de la folie ! En mars , ma voisine lisait Philip Dick «  La Couleur tombée du puits ». A présent elle est plongée dans « J’ai deux mamans » un documentaire romancé sur les problèmes d’intégration de deux mères porteuses. Le chapitre en cours s’intitule « Les dérivés du sperme ». Je n’ose pas lui demander.

J’ouvre mon « Asiles de fous » de Régis Jauffret. Sorties de Verticales, Régis et son  monde (Clémence Picot, la terrible infirmière, Fragments de la vie des gens, Univers…) ont déménagé chez Gallimard.
Une femme veut se débarrasser de ce qu’elle a (« ce corps qui me pèse comme une lourde poubelle ») de ce qu’elle n’a pas (« Ces
enfants que nous n’avons jamais eu ») et de ce qu’elle n’a plus ( «  sa bite, une bite ridicule, au poil ras comme celui d’un rat, fine comme une queue de rat, et toujours humide, malsaine comme un museau de rat… qu’il prenait pour un étendard lorsqu’elle se dressait dans le lit avec la vulgarité des gens qui croient distingué de mettre leur petit doigt en l’air en saisissant leur tasse de thé quand ils sont en visite chez une fausse duchesse à la peau fanée… ») N’aurais-je su que l’auteur  était un homme, je m’en serais doutée. Parler de cette manière du membre masculin aucune femme n’en aurait l’idée (sauf cas du livre de commande). N’empêche, je suis contente, il a toujours de la verve mon Régis,  par la bouche de Gisèle.

 

 Gisèle, puisque c’est elle, imagine une scène conjugale avec cet autre qui est parti et dont elle craint la réapparition. Un peu plus loin, elle raconte « comment elle est devenue seule », le jour où Damien est parti le 15 octobre à six heures, pour Toulouse en avion, je reviens ce soir. Elle s’est recouchée. Pas pour longtemps. Le beau-père (le papa de Damien) est venu pour remplacer le robinet dans la cuisine.

 

  -   C’est un robinet. -
   
Il est garanti à vie. »

« Il est beau et solide et c’est parce qu’il est solide qu’il est beau.

La métaphore est grosse et on se la file avec entrain. Gisèle regrette que le beau-père n’ait pas fait venir le plombier… qu’un robinet neuf n’ait pas poussé la nuit à la place du vieux. [Ce sont des choses que l’on regrette fréquemment, pauvre Gisèle ! je m’identifie au Personnage.] Le vieux aurait sauté directement à la poubelle comme une grenouille. 
Le robinet n’était qu’un alibi, beau-papa passe aux affaires sérieuses «  Damien vous quitte, c’est irrévocable ».

 

 Ma voisine s’est absentée pour remettre en place « Les deux mamans » de Claire Breton. Ma voisine a-t-elle l’âge d’être née d’une de ces embrouilles entre femmes ? Où veut-elle procréer de cette façon ? Je n’ose pas lui demander. Elle revient avec un petit poche rouge de Ted Stengers  «  Sacré français ! Un américain vous regarde. » Je n’arrive pas à suivre le fils de ses pensées. Je n’ose lui demander.  
Maintenant c’est Solange, la belle-mère qui s’empare de la première personne du singulier pour nier tout ce que Gisèle vient de dire en tant que narratrice. Son mari n’a jamais possédé ni posé de robinet, il ne s’appelle pas François mais Joseph… « Nous nous sentions humiliés que notre fils partage la vie d’une femme pourvue d’un physique inférieur au sien ».

 Et Gisèle en plus, elle passait tout son temps à écrire sans rien publier jamais. Que faire d’une belle-fille comme celle-là ? Je me sens visée.

 Je doute que Gisèle ait menti. Devoir renier tout ce que je viens de lire avec passion, c’est dur. Je louche vers ma voisine pour lire dans son livre à elle. N’y parviens pas. J’essaie d’imaginer un Américain en train de me regarder. Je le vois : le nez de travers, le visage très long, les tempes très serrées comme si on l’avait sorti aux forceps…les cheveux en bataille.
 Page 135, le troisième narrateur attaque. C’est un homme. On le connaît véhiculé par les paroles des autres: Damien, fils du poseur de robinet et de Solange, la belliqueuse. Damien revient de Toulouse il est saoul. L’avion n’a pas crashé mais lui il vomit. Et il voit. Voit Gisèle en rêve et invente un délire parlé, cru. Dit à son père de l’enculer, lequel lui rétorque « Tu es saoul « et l’envoie au lit. Entre les draps il se lamente, révèle son enfance « Mes parents n’étaient qu’une charcuterie symbolique et peu roborative. Il me fallait ramper jusqu’au frigo… ma mère m’a alpagué pendant que je pressais une orange. Le sol de la cuisine a repoussé, Gisèle gouttait dans l’évier. »

 On se souvient que le robinet neuf est resté chez Gisèle, quoiqu’elle n’en ait rien à faire ; c’est ce qu’elle disait.

 Il faut se battre ! Solange reprend la parole. Et ça gicle fort. Puis Gisèle qui veut avoir le mot de la fin. « Je suis une femme verbale, quelqu’un d’imaginaire et variable, comme tous les autres gens de cette histoire. Pourtant avant de disparaître, je voudrais m’incarner un instant ».

Ma voisine s’est lassée de l’américain qui vous regarde : elle l’a échangé contre « La France des FDD », un gros livre, rouge encore, signé Frédéric Teulon.

 Pas CDD, non, FDD. C'est quoi ? Foutaises à durées déterminées?
 « Le temps de vous avouer que Damien n’est pas celui dont je vous avais parlé… Mais je ne regrette pas de l’avoir aimé, même s’il était aussi incapable d’amour qu’un texte, une bande  de mots contradictoires, indifférents, réversibles… »Vingt-cinq adjectifs plus tard on termine par « assassins ». Régis est généreux en adjectifs ; parfois un peu trop.

 FDD ce n’est pas une bande d’assassins, ni une société, mais « Fils et Filles De », dont le gros pavé rouge nous offre l’annuaire en prime : 500 familles nobles.

 Cette fois, ma voisine sort son agenda et elle écrit des références. J’essaie de la comprendre : Après s’être laissée regarder par un américain, elle n’a pu s’empêcher (compensation ?) de se réfugier chez les aristocrates de la vieille France.

 J’émiette mon muffin poire vanille.

 « Je l’ai aimé, même s’il est resté tout au long de notre silence enfermé dans le langage poison mobile qu’il confondait avec la liberté et dont il sortira un jour pour expirer-shakespearer ».

 Du coup je veux commander un milk-shake ; ils n’en ont pas.

  Car je suis sûre (Gisèle vous parle) qu’il est toujours plus ou moins vivant, assez sans doute pour avoir écrit ce roman ».

 

 

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9 juin 2006 5 09 /06 /juin /2006 17:42

613S63AP1KL.-AA240-.jpg1-  Claude Amoz « Etoiles cannibales ».Rivages Noir, 2004. 

Le meurtre perpétré sur le jongleur bègue Nano ne  reçoit pas de réponse satisfaisante. Pas davantage les tortures qu’a subies la chienne à trois pattes. On ne soupçonne sérieusement ni la jeune droguée, ni l’éducateur. Pour les personnages, on est déçu que le Taleb ne soit autre que Mehdi, le vieillard qui rôde dans la cuisine d’Habiba et feint d’être gâteux. On le sait dès le départ ; on espérait autre chose. C’est sur lui qu’on misait. Il est vrai les personnages sont tous des exclus et des rejetés : c’est le monde habituel de Claude Amoz et on l’a aussi choisie pour cela. Son texte reste poétique et lorsqu’on rencontre des chiens dans ses livres on les aime même si dans la vie on les évite. On peut néanmoins préférer « Dans la tourbe », et «  L’ancien crime » ou « Le Caveau » plus habiles plus satisfaisants.

 

 

 

 

 

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13 mai 2006 6 13 /05 /mai /2006 15:12

l'Enfant éternel

 

 

 

 

LP, 1997.

1er publication Gallimar ( L’Infini) Prix Femina.397 pages.

 

Cette histoire pourrait figurer dans le livre de Ginette Raimbault «  Lorsque l’enfant disparaît » où elle évoque  les cas de plusieurs familles , personnes célèbres ou non, ayant perdu au moins un enfant, et écrit ensuite à propos de cette perte.

D’ailleurs Philipe Forest écrit lui-même à propos de Victor Hugo et Mallarmé et de leurs deuils respectifs, façon de se mettre sur les rangs des écrivains endeuillés de cette façon particulière, si douloureuse. Le titre de son récit est tiré du « Tombeau d’Anatole » de Mallarmé, essayant lui aussi d'ancrer la disparition de son petit garçon dans la littérature, dans un espace fictif où l'enfant trouve une place.

 

Cette éternité de l’enfant qui meurt , c’est le temps qui s’étire pour vivre les derniers moments.

Il n’y a pas, dans ce récit, d’enfant mort, la mort ne se conçoit pas, et celle d’un enfant non plus-du moins s‘il a vécu un certain temps…même in utéro, dans certains cas.

Pauline a vécu quatre ans et a succombé à un ostéosarcome. Le narrateur de cette histoire est le père de l’enfant, non nommé, auteur du livre.

La tragédie vécue par Pauline et ses parents est narrée de façon à peu près chronologique depuis l’avant-tragédie ( Une semaine à la neige) jusqu’à la fin de Pauline un an plus tard, avec l’épilogue ou la conclusion du père( j’ai fait de ma fille un être de papier)

L’auteur tente de se définir comme écrivain ( entre les chapitres on lit des moments de réflexion) écrivain mais pas romancier, tant l’histoire de Pauline et la manière dont elle est relatée , réaliste, documentaire, suscitant la réflexion, paraît éloignée d’une œuvre de fiction même autobiographique.

Pourtant l’auteur emploie le mot « roman ». « Un roman est une entaille dans le bois du temps ». C'est dans la fiction, que l'enfant vit encore.

Les chapitres 3 à 6 de cette troisième partie «  Dans le bois du temps » sont largement consacrés à des considérations sur l’écriture et le roman : «  De façon essentielle, un livre ne devrait exister que s’il se fait malgré son auteur , en dépit de lui, l’obligeant à toucher le point même de sa vie, où son être, irrémédiablement se défait ». C’est assez juste.

On est également intéressées par les pages dans lesquelles l’auteur se demande pourquoi des romanciers ( ou romancières) n’ont pas voulu avoir d’enfants. Balzac dit «  on fait des enfants ou des livres pas les deux". Pourquoi le refus de l’enfant de chair, lorsque l’on choisit des êtres de papier ?

 

Dans l’ensemble, ce roman donne l’impression d’une rédaction fort soignée, (on sent que c’est le prof qui écrit)  et d’une famille exemplaire : la petite fille est héroïque devant ses souffrances. Elle montre une adaptation exceptionnelle à l’hôpital et ses cruelles contraintes. Malgré la maladie elle ne ressemble jamais à « une petite fille qui va mourir » , mais exerce son charme jusqu’à la fin sur le personnel soignant les multiples opérations et traitements sont subis sans révolte.

C’est là peut-être tout le mystère des jeunes enfants. Leur monde est très différent du nôtre. Leur perception du temps, de la vie, de la mort, de l’importance de tout cela, est tellement dissemblable   de celle de l’adulte, que l’on est toujours surpris. Reste que la souffrance physique est  tout de même éprouvée…

Le narrateur parle de l’acharnement thérapeutique qu’on leur a reproché de laisser faire : lorsque Pauline est si atteinte que la guérison ne se conçoit plus guère, on la torture encore, certes pas pour la faire souffrir, mais pour reculer la séparation finale, pour pouvoir toujours attendre un miracle.

Pauline pourrait ne pas se prêter à cette torture, mourir avant, ou montrer par son comportement que l’insupportable n’est rien d’autre que l’insupportable. Sans doute se prête-t-elle à la tyrannie des parents désespérés, et des médecines, parce qu’elle ne veut pas leur manquer. L’enfant se soucie moins, semble-t-il ici, d’avoir peur pour soi, que pour les autres, en disparaissant.

Cela nous amène à nous demander « qu’est-ce qui fait que l’on a peur pour soi ? De «  se manquer à soi » ? Cela se peut-il ? Il faudrait parler de l’angoisse de castration qui, en psychanalyse, est corrélative de l’angoisse de mort, et de la plus ou moins grande sévérité du surmoi.

Ces symptômes se développent à l’âge de trois ans, environ. C’est à ce moment-là que Pauline est tombée malade. Elle est encore exempte de ces symptômes. Jusqu’ici son existence s’était déroulée sans nuages. 

La conduite d’Alice, sa mère, se révèle aussi impressionnante. Jamais le moindre manquement, ni défaillance, pas de pleurs, ni devant l’enfant, ni devant le malheur, jamais de découragement apparent, une assistance et une complicité toujours parfaite envers la fillette.

Le narrateur-auteur lui aussi est , au moins «  Quelqu’un de bien ». Ceci d’ailleurs va à l’encontre de ses réflexions sur le roman. Si celui-ci s’écrit contre et malgré son auteur , il ne donnerait pas au lecteur une image sans faille du monde qui est le sien. Ici nous avons l’impression que tout le monde est irréprochable.

C’est normal, il doit préserver son épouse, lui-même, Pauline dont il y a ici un panégyrique, voire une hagiographie, avec le récit du malheur d’une famille, et comment pourrait-il en être autrement ?

Lorsque l’on lit un récit sur des êtres confrontés à des maladies graves, mortelles, et à leur entourage, on a toujours des récits héroïques. Je songe aussi aux livres de Marie Depussé. Peut-être la souffrance rend-elle héroïque ?

Il lui arrive aussi de dire «  des choses vraies » : par exemple sur les gens très malades qui s’en sont sortis et déclarent ensuite orgueilleusement que c’est parce qu’ils étaient courageux et /ou avaient envie de vivre. Ainsi nul ne peut dire qu’il se bat contre le réel ( la maladie qui atteint le corps) le réel n’étant pas un adversaire.

Vrai aussi les réunions de parents d’enfants malades «  qui n’ont en fait rien à se dire » ; l’expérience de la maladie ne les réunit pas, elle les sépare, elle les fait vite se tourner le dos ».

L’auteur nous dit être davantage du côté du lyrisme, du pathétique, vouloir donner une vision tragique non masquée de ce qui a été vécu. Lisons-le de cette façon, donc.

 

 

Autres réflexions : l’auteur pense que les rites funéraires sont un homage aux morts. Ils sont tout aussi bien la crainte d’une vengeance qui pousse les vivants à les honorer. Croyons-nous les morts vraiment morts ? Et les vivants tellement vivants ?

Comment percevons-nous les êtres que l’on ne connaît que virtuellement ? Les connaissances « Internet » ? Dont on ne sait pas le nom, que l’on n’a pas vu en vrai ? Que l’on ne peut toucher ? Ce ne sont pas des êtres « de papier », mais des êtres… numériques ? cybernétiques ? éventuels ?  potentiels ?

«  Le vivant devient être de fiction, simulacre que l’on fait vivre, parce qu’il retient en lui la forme hallucinée de ce qui a été ».

 

 

En tout cas, un livre important, qui permet de se poser à nouveau les questions essentielles sur lesquelles toujours nous achoppons.

 

 

 

 

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23 avril 2006 7 23 /04 /avril /2006 17:38

« W ou le Souvenir »

Georges Pérec aurait eu 70 ans le 7 mars 2006 il y a un mois et demi.

2070733165-08--SCLZZZZZZZ-V24303288-AA240-.jpgSon œuvre autobiographique écrite en 1970-74 (Date à la fin du récit) est rééditée chez Gallimard (L’Imaginaire).

 

 

 

Le récit comporte XXXVII chapitres (qui sont écrits en chiffres romains non par hasard et Pérec a 37ans lorsqu’il achève.

Cette partie porte en exergue une citation de Queneau « Cette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclaicir ? »

Deux récits s’entrecroisent en contrepoint avec deux narrateurs différents. L’un s’appelle Gaspard Winckler( c’est un nom d’emprunt) l’autre a le même nom que l’auteur. La relation entre les deux récits, incertaine d’abord, va en se précisant et tous deux reprennent les mêmes thèmes l’un sur le mode réaliste l’autre onirique. Au dernier chapitre le narrateur du second récit (Pérec) nous livre le secret de la genèse du premier qu’il appelle son »fantasme ». Il l’avait mentionné aussi dans le récit 1 au début : « Je réinventais W » et l’écrivis à partir de dessins faits à l’âge de 13 ans ». 

 

Cependant le livre démarre sur le 1 en italique, voulant sans doute marquer que le « fantasme » est premier, même reconstruit. 

Récit 1 : le narrateur qui a dû déserter et se cacher en Allemagne sous un faux nom Gaspard Winckler, est retrouvé par un certain Otto Apfelstrahl (Poire d’acier) qui l’informe que le nom qu’on lui a donné est porté par quelqu’un d’autre : le fils sourd-muet d’une cantatrice qui partait avec ce garçon, un docteur et un précepteur pour une croisière devant changer la vie de l’enfant : Jusque là il paraissait autiste.(Ces personnages, les lecteurs de la « Vie mode d’emploi » les reconnaîtront). 

Ils firent naufrage aux alentours de la Terre de Feu et l’on retrouva tous les cadavres à l’exception de celui de Gaspard Winckler. Otto incite Winckler à chercher celui qui porte son nom. 

Ici s’achève la première partie : elle sonne comme un fait divers, du roman d’aventure, et du roman fantastique : mystère, mort violente, enquêtes, étrangeté que Pérec réutilisera dans la Vie mode d’emploi. (Cantatrice, mort violente de la fille,assassinat- et Gaspard Winckler y deviendra un personnage central, le fabriquant de puzzles).

 

Ici, Winckler apprend qu’il est la pièce d’un puzzle qu’il ne connaît pas… 

Partie II : le récit romanesque tourne court : Winckler y décrit minutieusement la vie à W, censée être le fruit de ses recherches vers la Terre de Feu. Il en a reconstitué l’existence quotidienne. 

« Il y aurait là-bas, à l’autre bout du monde, une île. Elle s’appelle W. » 

C’était une nouvelle Olympie. On y dresse des hommes à devnir des athlètes ; du moins le lecteur est-il censé le croire au début.

-Les athlètes sont peu nourris. Juste assez pour fournir le travail.

- on fait du sport et on ne travaille pas.

- on se livre à des jeux inutiles : c’est le « sport » (souvent honteux, démoralisant).

-l’athlète est esclave. Page 218 : « Ils sont pathétiques et rejoignent la figure du déporté ».

 

-Dans les jeux appelés « Atlantiades » les gagnants se partagent les femmes. Cela s’appelle « la grande fête de la conception »(Viol, poursuite, …) 

Au début de la description de l’île W, on pense à la République de Platon.

On pense que les athlètes décrits sont des genres de « gardiens de la Cité » dégénérés. Or les athlètes restent incultes jusqu’à 14 ans, et les femmes parquées.

Gaspard Winckler ne reparle plus de son « homonyme noyé » (Noyé comme le petit garçon que gardait la fille de la cantatrice in « Vie mode d’emploi »). 

Signification du W (Nom de l’île). Il s’agit d’une variante possible d’écriture de la croix gammée.

C’est à partir du X toutefois que Pérec (dans le premier récit) fait sa recherche sur cette lettre, et son incognito. « Deux V accolés par leurs pointes dessinent un X. En prolongeant les branches du X par des segment s égaux et perpendiculaires on obtient une croix gammée, elle-même décomposable par une rotation de 90° d’un des segments en sur son coude inférieur en signe SS ;la superposition de deux V tête-bêche aboutit à une figure XX dont il suffit de réunir horizontalement les branches pour obtenir une étoile juive."
 

En parallèle se déroule le premier récit qui est une autobiographie des premières années de l’auteur « Huit ans, huitième ».

Ces années sont celles d’un garçon devenu rapidement orphelin de père(1940) puis de mère ( déportée en 1944) et vivant au hasard des familles de tantes et de cousins qui l’accueillaient pour un temps. Bien qu’il fut confié nommément à une tante, il en vit défiler beaucoup : dans tout ce fatras, il cherche des points de repère selon une méthode inspirée de la psychanalyse et examine ses souvenirs en analysant à partir de quoi et pour quelle raison il les aurait fabriqués. Cette enquête, sérieuse, précise, et pointilleuse ( comme l’est la description à W).

Citation de W « Il y a deux mondes, celui des maîtres et celui des esclaves. Les maîtres sont inaccessibles et les esclaves s’entredéchirent… mais même cela l’athlète W ne le sait pas. Il préfère croire à son « Etoile »( jeu de mots sinistre mais inévitable).
 

Le texte 1 possède quelques pages en caractères gras qui furent écrites une vingtaine d’années plus tôt et que l’auteur a annotées. Souvent pathétiques. « Il m’arrive de penser que mon père n’était pas un imbécile ».
 

Le récit manque tourner court page 58 : « Je ne sais pas si je n’ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce sue j’aurais à dire n’est pas dit parce qu’il est l’indicible (l’indicible n’est pas tapi dans l’écriture, il est ce qui l’a déclenché bien avant. Je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d’un anéantissement ».
Mais « Je ne retrouverais jamais dans mon ressassement même, que l’ultime reflet d’une parole absente à l’écriture, le scandale de leur silence et de mon silence… » L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »

 Vous voyez que tout Blanchot et même Beckett se trouvent dans Pérec...mais Pérec est bien plus vivant.
L’univers concentrationnaire : l’exposé sur W, la vie de la Cité, gloire du « Corps » etc… est marquée par la répétition suggérée de chaque geste, chaque existence, chaque journée, pareille à celle qui précède : il en est ainsi de tous les récits d’univers concentrationnaires. Celui que décrit Primo Lévi dans « Si c’est un homme » a beau être parfaitement réaliste ( on nous a dit que celui de W est « un fantasme ») on y retrouve la même scansion, la même difficulté à lire, l’histoire où par définition il ne se passe plus rien, sinon la dégradation radicale de l’homme. On y retrouve également tous les sévices les jeux idiots, et humiliants auxquels les détenus doivent se plier.
Pérec a mené le suspense et l’ironie dans « W » commençant par une histoire romanesque et mystérieuse pour ensuite tourner court nous introduire à W en laissant croire durant de nombreuses pages que, pour étrange et un peu vile qu’elle parût, elle tenait debout, pour en révéler l’horreur interne petit à petit avec un envahissement progressif implacable.

Si l'on  doit aller sur l'île déserte emporter Flaubert pour le dix neuvième siècle et Pérec pour le vingtième

 

 

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22 avril 2006 6 22 /04 /avril /2006 13:52

2070417166-08--SCLZZZZZZZ-AA240-.jpgAprès « Monsieur de Sainte-Colombe » c’est le parcours esthétique et intime d’un peintre que Quignard nous retrace.

Meaume, le héros, graveur lorrain au 17eme siècle a été défiguré par l’eau-forte. Adolescent, son rival amoureux lui a lancé un flacon d’acide au visage. « Afin que privé de visage, il soit tout à son œuvre ».

 

 

Le visage lorsqu’il objet du regard de l’autre force celui qui le possède à se préoccuper de l’image qu’il va donner de lui et qu’il donne malgré lui. Il masque l’intériorité, et on le confond avec la personne. C’est le point de vue de l’auteur. 

Le héros a été défiguré à cause d’une femme qu’il cherchait à aimer en dépit de son refus. Il a vécu une relation authentique qu’il ne croit pas pouvoir revivre une seconde fois .Sa nouvelle compagne Marie fera les frais de ses doutes…et son mal d’amour trouve une expression dans son œuvre.

Meaume expérimente une nouvelle forme de gravure apparue en 1642, technique qui s’oppose à celle de la tradition consistant « à vernir une table rase et à faire mordre le cuivre par l’acide en le repoussant. La nouveauté ce sera de faire table rase du passé en hachurant la plaque et la noircissant intégralement. En appuyant sur la plaque, les blancs ressortent (inversement à la révélation en photographie qui fait surgir le noir du blanc). C’est la même opposition que l’on retrouve dans l’opposition sexuelle ». 

Contexte : la Rome antique (évoquée) et celle du 17eme siècle. Le monde romain ne croyait pas à grand-chose, il y régnait cruauté, lucidité, indécence, décadence. Au 17eme siècle : guerre civile, liens sociaux détruits, persécution des protestants.

On peut trouver la théorie de cette fiction dans "le Sexe et l'effroi".            

 On dit au graveur dont nous est conté ici l’apprentissage qu’il est « un peintre, et non un graveur voué au noir et blanc, c'est-à-dire à la concupiscence ». Pour Quignard, c’est le noir et blanc qui est érotique, pas la couleur. Les contrastes y sont plus forts. La couleur « habille » elle ne montre pas la nudité.

Meaume,fait son choix, il  se veut graveur « Je suis un homme que les images attaquent. Je fais des images qui sortent de la nuit. J’étais voué à un amour ancien dont la chair ne s’est pas évanouie dans la réalité mais dont la vision n’a plus été possible parce que l’usage ne a été accordée à un plus beau visage »
Écriture : condensée, allusive, formules laconiques, débordantes de pensées brillantes, désir de laisser place au silence et à la méditation. Je dirais aussi que le ton est un peu péremptoire.
Narration : histoire pleine d'opacités, de nostalgie contée en successions de petites scènes. Au fil de ses périples (Bruges, Ravello, Rome, les Pyrénées, la Normandie, Paris, Londres, Rome encore, Utrecht où il meurt), Meaume se concentre sur la déception amoureuse qu'il exprime dans son art.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 mars 2006 4 16 /03 /mars /2006 14:01

9782070776917.gifCe n’est pas le énième livre sur la survie du corps professoral et des collégiens en ZEP.


C’est un ouvrage important qui restitue sans fioritures mais avec rigueur sobriété humour et émotion le quotidien des profs et des élèves. L’établissement scolaire est situé à Paris dans un quartier défavorisé ; le professeur de français a trente ans nous vivons avec lui une année scolaire d’une classe de troisième dont il est le professeur principal.

Les enseignants sont majoritairement français, les élèves d’ethnies différentes, ont des problèmes de langue, d’exil, d’argent, de famille. Chaque élève porte un sweat shirt, pourvu d’un dessin que l’enseignant reçoit comme un message à déchiffrer, ou un renseignement sur les aspirations des ados. Les rituels quotidiens décrits dans le détail, sont autant de répétitions qui rythment le récit. La scène se passe dans la salle de classe, de permanence, le bureau du CPE, la cour, les escaliers.

Des lieux où tous font le maximum pour apprendre.

Beaucoup de préoccupations s’expriment métaphoriquement à travers le mauvais fonctionnement du distributeur de boisson, de la photocopieuse. On est bouleversé par l’effondrement de certains élèves qui se voient refuser une seconde générale. 

C’est un bon livre. 

A lire aussi : Catherine Henri " Prof sentimental" chez POL. Approche très différente et tout aussi juste.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mars 2006 3 01 /03 /mars /2006 17:22

Les Particules élémentaires. Michel Houellebecq. Flammarion, 1998.

 

 

Ecrit par un clone d'humain, dans quelques décennies, le récit  concerne deux frères Michel et Bruno, et leur existence à la fin du vingtième siècle. En ce temps où le monde était réduit à l'impuissance du fait qu'on naissait d'une copulation entre un homme et une femme, chose horrible par excellence.

Horrible et impossible à effectuer par Michel et Bruno, tant ils ont trouvé ça détestable.

Ils ont traversé diverses époques, en ne retenant de celles-ci que le côté superficiel, "à la mode" par exemple les étudiants de 68 forcément bêtement gauchistes, la période "hippie" forcément nimbée de drogue-perversion-mysticisme à la noix, l'écologisme forcément " retour à la nature"....et donc ils arrivent à la fin du siècle désespérés et despotiques, car ils n'ont rien approfondi...

 


  Le sujet du roman  c'est  l’impuissance, oui, mais l'impuissance masculine dans ses manifestations  psychiques et physiques.


Deux façons d 'être impuissants :

Un homme qui refuse l'idée de sexualité et même de procréation ; le biologiste, Michel. Il rêve d'un monde à la Huxley qui se réalisera.  C'est un dictateur en ( im)puissance.

Bruno son ami : lui il cherche l'âme soeur, la femme parfaite, le moyen d'avoir des orgasmes satisfaisants ... et n'y parvient pas.

Il est comme tout le monde, quoi...!


Et ce qui me fait dire cela c'est le style de Houellebecque d'une affligeante banalité qui accentue le côté " monsieur tout le monde" du personnage. 

Un style un langage qui sont  grossiers et vulgaires, plutôt que crus. Les personnages secondaires sont caricaturés. La mère de Bruno , évidemment est une "salope droguée prostituée",et un vrai déchet, qui abandonne son fils. Lequel cependant n' jamais manqué d'argent.L'auteur ignore ce qu'est le véritable abandon! moi je le sais. 
Des récits complaisants, notamment l'humiliation de Bruno dans les toilettes de son collège, tombe à plat à cause de l'accumulation de détails sordides.

  L’impuissance, on le voit ici, conduit au racisme et au totalitarisme.
Des auteurs nihilistes, on n'en manque pas( et je n'aime pas ce parti pris), mais certains comme Céline ou Thomas Bernhardt savent écrire et sont intelligents... d'autres au contraire se complaisent dans la médiocrité.

 

 

 

 


Christophe Donner «  L’empire de la morale : le fossile et la marteau » Grasset, 2001.

Ce roman ressemble à celui du précédent comme un frère.


  Nous avons là un  genre d’autobiographie dont les différents personnages sont hâtivement caricaturés.


Vulgaire, sotte, sans esprit, la narration  accumule les clichés les plus éculés (la mère est une salope le père est un con le psy est une ordure… et le Narrateur est un  dom Juan évidemment irrésistible...!  il raconte toute une vie de  sornettes à de très complaisantes maîtresses…
Christophe  Donner est pire   peut-être que houellebecque…ce n'est pas peu dire !


Quand je pense que Christophe Donner a la charge d’une chronique littéraire dans le Monde … !!!!!

 

 

 

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