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10 octobre 2007 3 10 /10 /octobre /2007 20:09

   Par un bruineux crépuscule d’automne, que rien, à première vue, ne devait distinguer d’un de ses frères maussades, Hélène entra au BHV, et gagna le rayon des livres où elle avait ses habitudes, lesquelles consistaient à «  emprunter » deux ou trois volumes par semaines, et à remettre les produits du précédent larcin à leurs places respectives, non par remords, mais afin que sa mère, qui, sans relâche, fouillait ses affaires, restât bredouille, et que des objets aussi précieux que des livres, ne fussent point livrés aux appréciations profanes, ni ne dussent finir à l’abandon faute d’un asile convenable. Ces opérations prenaient du temps car elle tenait obstinément à les remettre les ouvrages à l’endroit exact où elle les avait dérobés.

Même par temps revêche, même sous la pluie battante, elle aimait à pérégriner le soir après la classe, contente d’arpenter les environs du lycée où elle venait d’être admise en seconde littéraire : Ses cousines avaient toutes quitté l’école en cinquième.

 

 Hélène était assoiffée de savoir : elle ne volait que des livres, de bonnes éditions munies d’un appareil critique. Elle ne répugnait pas non plus aux illustrations des Petits Classiques de l’Art, faciles à dissimuler. Toutefois, son tempérament et son âge la portaient aussi vers des aventures plus frivoles.

   Ainsi ne fut-elle pas mécontente lorsque au sortir du magasin, à peine le crachin épais recommençait-il à la transir, qu’un individu l’aborda. Elle se crut l’objet d’une mâle convoitise. Il était grand, mince, d’aspect agréable, vêtu   d’une gabardine sur un col roulé vert olive assorti lui sembla-il à ses yeux et ses lèvres fines esquissaient un sourire singulier tandis qu’elle s’entendait dire : « Jeune fille, venez avec moi ».

    Il insista quand elle haussa les épaules en détournant la tête, la mine offensée, hésitant toutefois à presser le pas car c’était la toute première fois qu’un homme encore jeune, mais déjà mature et un peu attrayant l’entreprenait.

 « C’est sérieux, vous allez me suivre ! »

 « Pour qui vous prenez-vous ? » rétorqua-elle. Au même instant, il la saisit par le bras et elle comprit. A la déception succéda   le sentiment d’irréalité d’être séance tenante officiellement hors-la-loi. En outre, elle se livrait à ce trafic depuis si longtemps, qu’elle se croyait habile autant que discrète et ne pensait plus guère à la surveillance.

   Au commissariat, les agents vidèrent son sac de classe et déposèrent sur une table le Théâtre de Pirandello, sur qui elle avait jeté son dévolu ces temps-ci, les Personnages en quête d’auteurs, la Vérité qui changeait de visage au gré des besoins et des souhaits, et même des ouvrages qu’elle n’avait pas dérobés: « Crime et châtiment »  dont elle ne se séparait pas, « l’Assommoir », que bien sûr elle étudiait en français, divers manuels de classe et la biographie de « Che Guevara » par Jean Lacouture qu’elle voulait juste remettre en rayon…la plupart des livres qu’on sortit du sac, étaient soit des «  poches »soit des livres plus onéreux mais aucun n’était relié. Certains agents lui posèrent des questions : Qu’est-ce qu’une jeune fille de son âge pouvait bien vouloir faire avec ces livres ? Ce n’étaient pas des romans pour les gamines ni pour les jeunes filles. Même pas, supposaient-ils, pour les lycéennes qui étudient studieusement leur latin. En outre, ils ne valaient pas cher à la revente… Les policiers en vinrent à la conclusion qu’elle était kleptomane, que le besoin de voler l’emportait sur l’intérêt effectif du larcin et même sur l’aspect extérieur des objets dérobés.

   Tandis qu’on appelait la famille, lasse de ce contretemps, elle s’éclipsa en pensée et entama une cogitation sur Crime et Châtiment, ouvrage suspecté mais honnêtement acquis. Etait-ce pour justifier son crime un tantinet crapuleux, que Raskolnikov inventait sa théorie selon laquelle des personnes d’intelligence supérieure étaient au-dessus des lois ou à l’inverse, commettait-il des forfaits pour expérimenter cette théorie ? Dans le premier cas, c’était un pauvre type, dans le second, un fou.

    Son père arriva. Grand, mince, anguleux, bien vêtu, agitant vivement sa cravate à pois, et fleurant une eau de toilette qui puait un brin, il salua ces messieurs avec une courtoisie qu’il voulait moqueuse et enroba sa progéniture d’un sourire de miel. 

    Il était représentant (son secteur était précisément la librairie ) pour le compte d’une société assez florissante, toutefois sa situation financière personnelle variait, dépendant de ses succès auprès de futurs clients ( presque toujours des clientes), recrutés par téléphone auquel il devait faire signer des contrats qui les contraignaient à acheter plusieurs livres par an et à accepter la « sélection du mois » qui leur était automatiquement expédiée si elles ne renvoyaient pas à temps leur coupon mensuel.

 Sa journée avait été mauvaise, des claquements de porte, des injures, et des aboiements agressifs humains et canins l’avaient persuadé de réintégrer l’appartement familial au milieu de l’après-midi. Le coup de téléphone du commissariat l’avait fait voler au secours d’Hélène, son unique enfant, qu’il imagina aussitôt tripotée par une horde de brutes vulgaires et obscènes, autrement dit des gendarmes. A y bien réfléchir, il se dit qu’Hélène, fine mais bien bâtie, vive, farouche, et quelque peu violente leur donnerait du fil à retordre. Puis, il soupira : elle s’était fourvoyée à chaparder des livres : leur petit trois-pièce en était saturé !

Hélène n’y touchait pas : les livres pratiques, les romans normaux et le «  développement personnel » lui faisaient horreur depuis quelque temps. Ses professeurs lui avaient fait la leçon.

 

     «  La télé siffle et l’écran est sillonné de zébrures. Je tournais en rond.» lui expliqua-t-il dès qu’il entra. « Cela me fait plaisir de te voir ma chérie. » Il observait à présent les flics d’un regard soupçonneux, demanda en aparté à Hélène s’ils ne lui avaient pas manqué de respect ?

      Elle détourna la tête. Lui qu’elle avait un jour giflé lorsqu’il lui avait pincé les fesses, lui qui conservait envers elle des manières veloutées, des façons ambiguës, lui, s’enquérir de la vertu des flics !

      Après que son père eût sermonné les agents qui ripostèrent et voulurent lui donner des avis du reste assez flous sur la façon d’éduquer sa fille, ils sortirent tous deux affronter l’averse. La grande aile noire de l’immense parapluie paternel jaillit soudain au-dessus de la tête d’Hélène. Le père décida qu’on irait tout droit dans un estaminet proche du grand magasin attendre que la pluie régresse.. Attablés devant une bière blonde et un chocolat chaud, ils reprirent leur entretien. Il  s’avoua navré que les livres qu’il vendait, ne puissent plus convenir à sa fille : la société ne fournissait pas d’ œuvres littéraires ni de biographies de révolutionnaires prestigieux …mais tu iras loin ! Je suis fier de toi.

Dans sa grande mansuétude, il souhaita lui donner un peu d’argent qu’elle refusa. Accepter, sans témoin, le plus petit sou de son père, lui semblait équivoque au moins depuis qu’elle était pubère. Alors, il s’emporta : « Crois-tu qu’on va aller te chercher au commissariat tous les soirs ? Suppose que je dise à ta mère  que tu es une voleuse ?  » Et le discours sur l’honnêteté « qui n’avait jamais manqué à personne dans cette famille modèle avant que l’adolescente ne vienne les couvrir de honte »… se déversa sur Hélène avec la même abondance que la pluie qui, au-dehors redoublait d’intensité.

 
 
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10 septembre 2007 1 10 /09 /septembre /2007 17:32

Tu ne m'écoutes pas, remarqua Maman. Je tiens beaucoup à cette communion. Tu ne peux priver tes grands-parents d'une fête qui sera peut-être leur dernière occasion de se réjouir avec nous. »

 Elle tourna le bouton et les stations défilèrent jusqu'au Jeu des Mille francs. La première question fusa :

- Quel est l'animal qui est l'homonyme d'une monnaie?".

Mais voilà que l'on faisait des difficultés : " L'homonyme ou l’homophone ?

-Voyons madame, vous me chicanez! Notre correspondant n'en dit rien.

-Ah, mais c'est que, vous comprenez, si ce n'est pas l'homophone, il n'est aucune réponse possible!

-Madame, finissons-en! Vous pouvez répondre ou vous ne pouvez pas. C'est tout!

Mathieu ne cachait pas son intérêt.

" Vas-tu m'écouter ? Maman, éteignit la radio, tant pis pour le Jeu des Mille francs ,les informations, tous les arrière-plans, les tapis de fond sonores qui agrémentaient plus ou moins l'existence. Tu as déjà un cadeau. Ton grand-père t'a acheté une Bible."

Mathieu ne cacha pas son étonnement.

-Elle a coûté trente-quatre francs. Je ne devrais pas te le dire. Tu ne lui diras pas que tu le sais. Il était exclu que l'on t'achète une montre ou un stylo : on t’as déjà offert la moitié du magasin. Tu les perds, tu les tords tu les casses tout le temps.

- Elle ressemble à quoi?

-Eh bien, c'est une Bible ! à quoi veux-tu que ressemble une Bible sinon à une Bible? Comme la mienne."

Maman possédait une Bible si vieille, si délabrée qu’elle semblait dater d’avant la création,. Échouée sur son étagère à côté de sa place de lit conjugal, dans la pièce qui servait de chambre, séparée de la salle à manger par un rideau épais. Elle voisinait avec le bol de plastique rouge pour le café et des cahiers pour étudier l'homéopathie. Des taches brunâtres et jaune hépatique maculaient plusieurs pages, sans compter le drap du lit.
( A suivre)

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9 septembre 2007 7 09 /09 /septembre /2007 07:27

Le buste coincé entre le flanc du placard fraîchement repeint d’un rouge aveuglant ,et le bout de la table de formica jaunâtre crevassé et bouffi, il l’entendit annoncer avec beaucoup de gravité et une certaine brusquerie une réalisation culinaire bientôt sortie du four. Elle avait aussi préparé du vrai café rien que pour lui.


 Tandis qu’il mordait dans la tarte, elle jetait de fréquents coups d'œil vers lui, attendant la confirmation de son talent gastronomique.


 La pâte n’avait pas le moelleux d’une préparation personnelle et la garniture était insuffisante. Il aurait préféré une tarte à la normande avec une crème en dessous des fruits.

 " Hein, c'est bon ? dit-elle, j'y ai mis des pommes du jardin, des petites, … j'en avait gardé! Souffla-t-elle, à voix basse comme si on pouvait les entendre.

-Ah! Des petites…
-Oui, celles que ton grand-père n'aime pas! Des reinettes.
 

" S'il pouvait voir! Je les ai épluchées doucement sans me presser, modula-t-elle, avec l'air de réciter, ce style qu'elle n'avait appris dans aucun cours d'art dramatique, hier, sachant que tu partais. Je ne sais où d'ailleurs, je ne cherche pas à savoir. Je pensais à toi en épluchant ces pommes, dures, âpres, coriaces, laissant dans la bouche une espèce d'acidité, si craquantes sous la dent. Et ton grand-père est pareil. Ah ! Il a toujours été pour moi plus qu'un père."

 

Pendant ce temps, au poste de radio posé sur la table près du mur, on annonçait le Tirlipot.


"Alors, monsieur, posez votre question!
-Toi aussi. Tu es plus qu'un fils pour moi. Un ami.
- Tirlipoter peut-il être un verbe pronominal?

-Monsieur! Vous n'avez pas droit aux questions de grammaire!Ce serait trop facile! Posez une autre question monsieur !

-Peut-on se tirlipoter?

Le brusque éclat de rire du fils contraria Maman : " Tu ne m'écoutes pas! Encore un peu de tarte? Je veux parler de la communion. La tienne.

-Quelle communion, la mienne?

-La communion solennelle. C'était prévu pour la Pentecôte, et bien sûr, cela n'a pas eu lieu… évidemment, c'était le deux.

-Ni à la Trinité, confirma Mathieu, déjà dépassée elle aussi.
-Quelle importance ? Ce sera pour le dernier dimanche de juin.

-Monsieur, je viens de consulter notre expert. Non, monsieur, il est absolument impossible de se tirlipoter!"

-Vraiment, j'aurais cru…

-N'insistez pas, monsieur, soyez beau joueur. Notre expert est formel. Non… monsieur ! vous n'avez pas le droit de donner votre réponse ! Vous avez perdu ! N'insistez pas! Monsieur! S'il vous plaît! A demain, pour un auditeur plus chanceux. Je rends l'antenne.

( A suivre)

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21 mars 2007 3 21 /03 /mars /2007 16:59

Ségolène fait une visite chez ses parents où elle se fait appeler par son vrai nom : «Sybille» diminutif de Sybillène Régal, son nom véritable.  

Elle vient d’entrer dans le séjour, un beau séjour avec les murs recouverts de toile de jute jaune comme autrefois, une table immense pour chevaliers de table ronde qui encombre la pièce, mais  nul  chevalier autour.

 Rien, sauf  Mme Régal, sa maman, une fausse blonde, faite comme une amphore, qui lui fait un sermon en l’apostrophant violemment : «  Sybille ! Te voilà ! Personne ne t’attendait plus ! On en a marre de ta foutue campagne ! Tu ne vois pas qu’il y a à faire ici ? Trois corbeilles pleines de linge à repasser, ta chambre à repeindre, les toilettes à lessiver, la chasse qui schlasse, le chat  qui  ne veut même plus aller dans sa caisse, tellement que... ! »

Ségosybille ne répond pas et prend l’air neutre. Elle est vêtue d’un twin-set vert anglais et d’une jupe écossaise coupée dans le biais. La mère dresse la table de repassage et verse l’eau dans le fer à vapeur. Ça chauffe terrible.

- T’en fais pas pour la table, fait Sybille, je vais la faire livrer dans peu de temps.

Mme Régal soupire et ajoute «  ton père est mécontent ; tu comprends il n’aime pas que je sorte un plat surgelé et que je le fiche dans le micro-ondes, il veut de la Cuisine. Et si je te disais qu’Angela a rendu son tablier ? Il n’arrête pas de  prendre la mouche … »

Sybille s’approche du buffet en contournant la table de repassage ; elle  laisse tomber du bout des lèvres : «  je vais appeler papa ».

 Saisit le combiné d’un vieux téléphone en bakélite qui ne fonctionne sans doute plus, mais compose un numéro à l’ancienne «  ETO 53 70 »

Etoile.  
 
 
 
 
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17 novembre 2006 5 17 /11 /novembre /2006 14:19
    Le ciel était d’une clarté rare en ces jours de pluie et le sol saturé de flaques.
Avec son sac de voyage contenant une dizaine de livres, autant de CD, un « lecteur »muet , une trousse de toilettes quelques vêtements de rechange, elle s'est assise à l’arrière de la voiture et  attendu le démarrage. Rien.
  Elle est sortie, a constaté  qu'elle n'était pas dans une voiture, ni dans aucun véhicule à roues.
 Tu croyais être dans un carrosse mais ce n’est plus qu’une citrouille à présent.

 Vois :  ta mère naturelle  n'est pour toi qu'une belle-mère, et tu n’as pas le statut de l 'orpheline qui pouvait aller se recueillir sur la tombe d’un père irréprochable et d’une mère regrettée avec des rameaux de tilleul pour le petit pot.

   Vois:  ce pot, c’est un pichet bleu violet décoré avec des grappes de raisin en bleu pâle le bec verseur est ébréché, et l’anse manque.
Dedans gît ta clé USBée.
Ne la jette pas, fais comme si elle pouvait servir.
 Le prince charmant est venu trop tôt à tes côtés, il n’a pu au mieux que mettre un chausson de bébé à un petit pied potelé, voire une so
cquette blanche et faire sauter la petite en robe de baptême sur ses genoux
 Ta sœur était  Mlle Jabotte la demi-sœur de Cendrillon, et tu portais les vieux vêtements dont elle ne voulait plus.
Elle a été au bal ; n’a trouvé personne mais s’est fait de l’argent en dansant la valse.
Toi,   devenue  la compagne  de Barbe Bleue,  tu ne sais d’où il vient ni où il va, mais il ne pleut pas dans sa maison.
Tu te moques éperdument de ce que peut receler son cabinet vu q'il ne le ferme pas à clef.
Tu as  été voir  Anne qui ne voyait rien venir
Ton frère n’était pas un cavalier émérite.
Tes amis? ...
  Adieu.
 
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20 juin 2006 2 20 /06 /juin /2006 14:51

 Je me présente à un entretien collectif d’embauche  dans une bibliothèque, dans la banlieue parisienne à Malcombre, 92. C'est à deux kilomètres du RER,à pied; un bus peut nous emmener devant la Bilbiothèque. Mais nul ne l'attend et à 14 20 heures il ne s'est pas montré.


(La bibliothèque  est un gros bloc de béton blanc, avec des portes vitrées coulissantes).


  Il y a au moins trente candidats de vingt à soixante ans. Je dénombre quatre hommes.

 Une  dame blond-roux nous reçoit, corpulente, vêtue d’une de ces robes que l’on vend en ce moment d’une couleur indéfinissable beige, entre le  gris d’un ciment non encore pris et le vert glauque d’un feuillage par temps de pluie.

 Elle est très dynamique, enthousiaste, presque surexcitée.

Asseyez-vous ! Ou vous pouvez !

 

On s’assoit sur des bancs minuscules autour d’une grande table ronde, nous sommes dans la salle des enfants. Sur la table trônent des albums d’ours,  que les protégés de  notre ministre envieraient ;  et  l’un d’entre eux a posé avec Boucle d’or.

 

A mes côté un  homme en jean et sweat cheveux bouclés,  forte carrure, inexpressif baisse les yeux sur son Libé roulé en  spirale qu’il a laissé tomber  sur ses genoux.

 

La recruteuse jette un coup d’ail circulaire; je  pose mon album. Il faut écouter.

 

Elle nous explique  en quoi consiste le projet culturel qu’elle a conçu et que nous devrons réaliser pour notre stage d’essai : les enfants seront dans la bibliothèque, en Bretagne  sur la mer : ce sera un bateau ( un bateau à voile, il faudra avoir son permis).  Nous devrons organiser une exposition itinérante de leurs travaux. Dans la cale, un atelier sera aménagé  pour la photo, le modelage, l’aiguillon, la harpe celtique. Les enfants devront peindre la coque du bateau-bibliothèque, dans le style tachiste : ils savent si bien  y faire ! Nous autres jouerons de la guitare, de la harpe, pendant les escales et arrangerons des fêtes. Maintenant, dit-elle, rédigez chacun une lettre pour demander de l’argent au ministère, expliquez le projet et décrivez toutes ses ramifications, donnez un montant chiffré  pour chaque réalisation, justifiez-la. Cela ne se fera pas tout seul…

 

Les auteurs des trois meilleurs textes seront retenus comme stagiaires, payés à mi-temps.

 

 Une jeune femme d’environ quarante ans, l’interrompt pour dire qu’elle a déjà  effectué un stage pour son CAPES de documentation l’an dernier ; elle précise qu’elle avait déjà une longue carrière de bibliothécaire derrière elle ( mais je ne veux pas vous ennuyer)

 -Continuez dit la chef, visiblement contrariée, brisée dans son élan.

    Le femme  repousse sa petite chaise, ses grandes jambes  peinent à trouver une place autour de la table des Lilliputiens.


Elle poursuit son histoire : elle a eu un rang correct, dans les cent premières…
Murmures approbatifs,  grognements d’admiration dans le groupe.
La femme reste coite, résignée semble t’il à laisser à l’autre son temps de parole.

 - On l’avait envoyée la candidate  dans un collège euh… difficile, éloigné de tout, à la frontière belge.

 Murmures de compassion. La frontière belge !

 Donc, elle a fait une dépression.

  Outre-quiévrain ? Je demande.

 Tout le monde  me fixe. Je bredouille que dans les mots croisés …


 La femme en blanc  reprend la parole en haussant le ton, solennel et parfois brisé, pour  confesser qu’une...

 Une démission s’ensuivit.

 -Il ne faut jamais donner sa démission, énonce sentencieusement un prétendant cravaté.

 Il en profite pour demander à cette dame  quelle est la rémunération pour ce … stage à mi-temps étrangement qualifié. Lui aussi  a  un passé  long comme le bras de mer à St Nazaire.

 Une dizaine d’échos de tessiture et d’intensité variés se font entendre.


 La recruteuse dit qu’elle a déjà tout expliqué ; demain on commence à  faire le courrier. Ensuite on verra…

 Je louche sur Les Frustrés tomme 3, une aubaine, qui a été oublié sur la table des mouflets. Puis je l’ouvre  et commence la lecture. La dame ne regarde pas de mon côté, elle  est plongée dans un âpre échange de propos avec  le cravaté et  la documentaliste en rupture. Mon voisin  remonte les genoux sur Libé envahi par le foot. Il y en a encore pour  trois semaines, et bientôt le Tour de France…


Le temps passe et je n’entends plus que des bourdonnements inaudibles. Ce bruit enfle comme  si tout le monde  marmonnait à voix basse.

Je relève la tête : la salle est noire de monde ;  on croirait que les trente candidats se sont tous clonés plusieurs fois. Je respire mal. J’ai peur de cette foule maintenant silencieuse.

 

J’essaie de me faufiler parmi les candidats, pour quitter cet endroit  au plus vite :  je ne veux pas participer ; la foule est très dense et je ne vois d’autre issue que de ramper en contournant  les jambes ; j’aperçois une percée ronde dans la cloison, je vais  passer de l’autre côté, mais de l’autre côté, il n’y a qu’un  boyau obscur. Inutile de s’y aventurer.   

 

 

 

 

 

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