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18 mars 2008 2 18 /03 /mars /2008 12:02

Presque grand jour !

 Nelly accueillait favorablement les soins dont elle était l'objet, lorsque la porte s'ouvrit sans hésiter sur l'enfant qui  bondit sur le lit tel un météore vivant, pour se lover entre eux. La jeune femme entendit son hôte s'exclamer : « Tu parles d'un emmerdeur celui-là ! » et acquiesça avec conviction.

Puis elle se dressa toute droite, prit l'enfant dans ses bras et enjamba le corps étendu auprès d'elle pour sortir du lit.

Toujours sous l'emprise de sa toquade pour les vêtements masculins, elle portait un pyjama rayé «  Grand-père », c'était là l'intitulé exact du vêtement que Mathieu l'avait vu admirer sur le catalogue avant de le commander. Ce vêtement avait une poche sur la poitrine à droite,  avec pour concession à la féminité que la moitié des raies étaient roses.

Au toucher, la texture était pelucheuse, et les boutons difficiles à enlever.

Il se rendit à la cuisine pour y moudre du café et préparer le Van Houten, maugréant contre le pyjama, l'enfant, la femme et lui-même.

De la salle de bain jaillirent bientôt des éclats de voix, des cris joyeux et des clapotis. Il s'y rendit : tous les deux  occupaient la baignoire sabot, ce qui leur laissait peu de place à l'un comme à l'autre, et elle le serrait contre son sein. Ils ne pouvaient s'asperger, et elle lui caressait la peau à l'aide d'une petite éponge. N'importe qui les eût trouvés charmants, eût admiré le spectacle. Mathieu, lui, ne trouva rien de mieux à dire que : «  Tu ne devrais pas te baigner avec lui ».

« Devrais-je enfiler un maillot de bain? riposta Nelly.

Il ne daigna pas répondre, mais restait là à attendre, devant la baignoire, raide, tendu.

Melk l'observait avec intensité.

« Jamais Guillaume ne m'aurait fait cette remarque », regretta-t-elle, troublée.


 Bien sûr que si.

Mathieu, se souvenait de Guillaume énonçant ce qu'il ressentait à propos de nudistes, qui cultivaient la mauvaise foi en ignorant les émois qu'ils pouvaient faire naître ou ressentir, en se réclamant de mots tels que le naturel, l'hygiène mentale, quand ce n'était pas la vérité elle-même qui se trouvait convoquée.


Nelly avait perdu tout entrain. Elle enjamba la baignoire décrocha un peignoir de bain. Guillaume n'était ni pudibond ni rigoriste, lança-t-elle.

 Melk, posé rudement à terre, trépignait au milieu d'une grosse flaque. Nelly  éclipsée, Mathieu revêtit l'enfant de son petit peignoir-éponge à capuche et le frictionna, tout en murmurant des paroles d'apaisement, promettant des jeux, une promenade, et disant qu'un bon déjeuner l'attendait.

 Mathieu avait encore servi de remplaçant à Guillaume, de doublure.

 Un inconnu l'aurait fait oublier à Nelly, mais comme par un fait exprès, elle ne nouait de liens intimes qu'avec d'anciens amis de lui.

Il s'assit à table et commença à dévorer tout ce qu'il trouvait, plusieurs toasts à la suite, deux bols de café. Nelly l'observait avec une question muette.

Melk ne voulait plus de son cher biberon de Van Houten.

«  C'est sans importance, à trois ans passé » estima Mathieu la bouche pleine.

Contrariée, Nelly versait le contenu du biberon dans un verre. Les joues rosies par le bain la colère, ou la confusion, elle secouait la tête bien sûr, tu as raison. Et ses boucles d'oreille, ses feuilles d'or, comme elle les appelait, remuaient à l'unisson. Le soleil s'en mêlait qui les faisait étinceler. Le cadeau de Guillaume. Le plus visible, après Melk.

Le petit déjeuner avalé, il disparut en direction de la chambre.


Une demi heure plus tard, il était de retour avec son sac plein à craquer, vêtu comme pour affronter un printemps revêche. Nelly ne disait rien et Melk cherchait à le retenir, ou voulait l'accompagner. Il boit dans un verre, c'est bien, dit Mathieu qui l'embrassa, lui dit adieu, et, questionné sur son retour éventuel, lança : « Mon temps est révolu » en baissant les yeux.


Nelly éclata d'un petit rire sarcastique.

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17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 18:56

A Tours, le pont Wilson s’est effondré dans la Loire.

 
 
 

La belle Nelly emportée par les flots vengeurs… ses longs cheveux ondoient, son visage congestionné, mourant, apparaît … Guillaume nage bien,  mais seulement dans les piscines. Sur le pont, il a dansé le rock et la valse, traînant à sa suite une Nelly maladroite, peu encline à ces jeux.

 
Et plouf !
 
-Cesse de taper avec ta cuillère,  crie t-il, déchirant la brume, ne vois-tu pas     que j’écoute ?…
 

      L’enfant  pose violemment son biberon et asperge la table.

 
 - Le monsieur qui est dans la machine ?
 

     Mathieu se reprit : «Oui, moi je continue à croire qu’il y a un mec dans l ’appareil ».

 
 
 

Mathieu  qui les espionne à la jumelle, a tout vu, et appelle les secours. Nelly aura sauvé sa peau, sa robe blanche et sa ceinture dorée. Elle qui n’aime pas le blanc. Guillaume sera victime de la plus terrible crise que son corps, et les eaux glacées ne lui aient jamais infligé…

 
 
 

Ce matin, avant de partir, elle s’est affublée de vêtements masculins : pantalon gris clair à rayures blanches et gilet d’homme assorti. Chemise, cravate, cheveux flottant.

 
 
 
- Je ne suis pas ridicule ?
 
- Tu es belle.
 
Silence réprobateur.  Il l’avait offensée.
 

Lui dire qu’elle était belle même avec cette voix un peu sourde et distraite ça passait les limites.

 

Et puis il mentait. Le costume d’homme ne convient pas à ses formes pleines.  

 
 
 

Le pont existe depuis le dix huitième siècle, grâce aux travaux d’un architecte nommé Mathieu Bayeux…

 

Un soupir échappa à Mathieu, sans doute venu d’une autre passerelle, qu’il n’avait jamais empruntée non plus. Son curriculum vitae se déroula sous ses yeux, avec la mention xxx en bas à gauche du document, puis apparut le visage mince, réfléchi, les lunettes rondes de l’homme à qui il s’était présenté deux jours auparavant.

 

 Il commença de peler une orange pour Melk qui produisait des bruits figurant la chute du pont.

 

    L’enfant reprit son biberon de Van Houten, et ses allers et retours de sa chambre au living d’où il transposait quelques objets personnels.

 

 Mais y avait-il réellement des victimes ?

 

A présent, on parle de l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades Rouges. Vu son nom, Mathieu ne donne pas cher de sa peau …Pourquoi les Brigadistes n’avaient-ils pas exécuté un Méchant ? Quel est leur l’argument? Les Brigades Rouges, des maoïstes recyclés en vrais terroristes, d’antiques staliniens, des tueurs sans gages, des justiciers, des canailles ?

 
 
 
 
 

Il  va chercher le courrier sous la porte, constate avec angoisse, que ses entretiens pour se faire embaucher dans des bibliothèques municipales n’ont  pas porté leurs fruits.

 

« Je ne suis pas pris » dit-il à Melk.

 

Pas pris. Pas vu, pas pris. Pas mordu à l’hameçon.

 
 
 

J’ai joué le jeu, s’auto-plaide Mathieu. Il a longuement développé son amour du catalogage, de l’estampillage, du prêt, du classement, son enthousiasme pour les diverses manières d’occuper les enfants du centre aéré, les centaines de photocopies à faire pour les élèves, les relations avec les usagers… et il a invoqué une telle soif de contacts humains ! Il a dit aussi qu’il aimait donner des conseils de lecture, les usagers en demandaient davantage qu’autrefois. Qu’il aimait faire les comptes-rendus des ouvrages  il a montré ses propres travaux.

 

Mais au final, il a une bonne présentation, est plus que ponctuel, travaille convenablement seul, mais mal en équipe, n’a ni esprit d’initiative, ni aptitude aux responsabilités, ses capacités relationnelles laissent à désirer.

 
 
 
 
 

Le nettoyage des côtes bretonnes, envahies par la marée noire, se poursuit tandis que le sinistre flux continue de progresser… on demande du renfort, des bénévoles. Partout où l’on propose du travail, ça ne paie pas. Ni le crime, ni les bonnes œuvres.

 
 
 

Il jette un coup d’œil dans la chambre de Nelly, dont il est le gardien provisoire. On y sent une eau de toilette citronnée, Yardley English Fine Cologne qu’elle a choisi pour son intitulé qui lui rappelait Guillaume. Elle hume des symboles, plus que des parfums.

 

Le lit est jonché de livres, agendas, cosmétiques, flacons, tasse, plusieurs dossiers de  manuscrits  amorcés.

 

Elle aime à séjourner sur sa couche, y faire à peu près tout : boire, manger, lire, écrire, dormir…

 

Sur le petit bureau s’empilent des supports de cours, des copies d’élèves. La première du tas : « Huit-Clos, scène VII… » annonce une belle écriture nourrie et moelleuse. La deuxième copie répète la même chose d’une écriture fine aiguë et tremblée. A l’examen final, il y a vingt huit fois Huit-Clos scène VII.

 
Mathieu s’ennuie.
 

 Nelly ne l’autorise pas à corriger ses copies, même une simple faute, ni à  préparer des cours.

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16 mars 2008 7 16 /03 /mars /2008 11:59


De gros cygnes noirs à becs rouges passent et Nelly les observe, ils sont laids, leurs cous sont  épais, tandis qu'elle  écoute Mathieu  déplier  sa misère.


Le banc, c'est parce qu'il n'a plus de domicile, il est parti.

Montrant son sac à bandoulière qu'il a laissé à côté de lui, j'ai fait ma valise.

Son sac, toujours le même depuis qu'elle le connaît. Son sac, toujours  plein à craquer.

Son sac, il l'emmenait tous les matins, au lycée, avec le nécessaire pour survivre. Depuis toujours, il cherche à quitter un domicile qui n'est pas le sien.


Mathieu complète son explication : il ne peut se loger nulle part pour le moment, n'ayant que des indemnités de chômage pour vivre, et on ne loue pas aux demandeurs d'emploi.

« Bien sûr, je vais te dépanner, lui dit Nelly. Quelque temps. Je suis surprise que Guillaume ne l'ait pas fait.

 -Il ... m'a répondu à une lettre que je lui avais adressée de me construire une nouvelle vie, et m'a envoyé de l'argent pour me tirer «  de là ».

-Combien ?

-Cela ne te regarde pas ! Je ne pouvais pas partir, avec cet argent, tout au plus aurais-je  vécu quelque temps dans un hôtel minable.

 - Lui as-tu renvoyé cet argent ?

-Non. C'est tout ce qu'il pouvait me donner. Le seul langage qui lui restait. Je lui ai seulement renvoyé quelques mots assez vifs... et ... tout est fini.

Il lève les yeux sur le pont en pierre et sa rambarde en haut de la falaise grise.

En bas, les promeneurs commencent à arriver. De vieux messieurs en cardigans, à côté d'eux, parlent d'automobiles, prétendant faire de la vitesse. La première classe verte de la matinée arrive, bruyante, en compagnie d'institutrices qui suivent les enfants avec peine.

-Je voulais te demander, dit Nelly, moi aussi j'ai une requête, comment ferais-tu? Il faut que je prenne contact avec Guillaume, et ce n'est pas facile."

-C'est à propos de Melchior?

-Oui.

- Qui est le fils de Guillaume, si j'ai bien compris.

- J'aime Guillaume je voulais vivre avec lui et avoir un enfant de lui. Je lui ai proposé au moins de vivre ensemble. C'était non, toujours non. Il ne m'a laissé que des miettes. Comme pour ces canards que tu vois se précipiter là sur de misérables morceaux de pain. Il prétendait que nos deux façons de vivre étaient trop différentes. Nous n'allions nous rencontrer que sexuellement.

-Si l'on peut dire que c'est une façon de se rencontrer. Tu lui as fait un enfant dans le dos. »

Nelly riposte :

 « Je trouve cela normal d'avoir un enfant de l'homme que l'on aime, que cela lui plaise ou non.


-Ecris-lui. Dis que tu t'es trouvée enceinte lorsque vous avez rompu. Juste après, tu as appris qu'il allait se marier.

-Est-il vraiment marié ?

 Mathieu secoua la tête : «  A présent ? Je n'en sais rien.  Son père ne ratait pas l'occasion de suggérer une noce imminente.


  Pour la centième fois elle demande des précisions à propos de  Song.

« C'est une jeune fille qui enseigne la langue de son pays. Elle suit des cours de danse, aimerait  devenir artiste. Toute sa famille est restée en Thaïlande. Elle est un peu timide, facilement bouleversée, très affable, très cultivée ».

Mathieu ajoute que M. Wilson s'était montré enchanté de cette union, et même il a manifesté une certaine naïveté. Comme si la fille était une princesse orientale ! Que Guillaume avait décroché le gros lot !

M. Wilson, qu'on avait toujours connu socialiste, défendant les droits du peuple, était devenu complètement gâteux dès qu'il avait connu Song.

- Mais Guillaume, lui ?

-Guillaume était très amoureux, dit simplement Mathieu. Il m'a dit qu'elle inspirait l'amour plus que le désir.

- Quoi ??

Mathieu ne sait rien de plus.


 Nelly observe mieux les cygnes. Ils sont lourds gras, patauds. Ce ne sont pas des cygnes. Tout au plus des dindons ou des jars qui ont copulé avec des cygnesses.



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15 mars 2008 6 15 /03 /mars /2008 11:58

Devant la pièce d'eau jaune et verte qui reflète le feuillage des conifères et les rayons du soleil, on entend les cris des oiseaux qui s'envolent brusquement effrayés. Des canards gris filent le long de l'eau. Nelly s'est perdue dans les allées ombragées de grands arbres .le temps est très clément pour la saison. Elle a dépassé le restaurant : goûter pour huit francs.

Melchior est à l'école. Nelly remâche sa déception à la réponse de l'institutrice quand au comportement de Melk : «  Il suit le mouvement ».


Vivement contrariée, elle entend ce «  il-suit-le-mouvement », qui ne laisse rien présager de bon. Un élément de troupeau vaguement consentant, qui ne se distingue pas. Mais il ne regimbe pas pour aller en classe, même si les commentaires qu'il fait de ses journées sont laconiques.  l'école. Souvent, elle se dit qu'il doit être persécuté et le tait. L'orgueil, à trois ans, ça existe


 Mathieu avait travaillé autrefois, dans une imprimerie, non loin d'ici où on embauchait assez souvent les étudiants. Il devait détester le job, quitté au bout de six mois : ce Parc il devait s'y rendre pour oublier et en avait gardé un bon souvenir.


 A petits pas, elle descend la grande étendue d'herbe en pente douce, s' assoit sur un banc, observe les tilleuls devant le lac, aperçoit là-haut, une forme habillée en bleu mouchetée de gris qui court sur le pont métallique.

 
Mathieu lui a demandé de venir là, devant le lac, juste au moment de l'ouverture en somme.
Il est en retard, bizarre ! Un homme aussi anxieux que lui est toujours ponctuel, se met même en avance. « Il est capable de se perdre dans un endroit qu'il connaît. » disait Guillaume. Non. Le voilà.

Mais ... il y a sûrement un malentendu. Il se montre très entreprenant. A peine un bonjour, il l'enlace et il lui ferme la bouche qu'elle ouvrait pour protester, ou plutôt y insère tout ce qu'il a à dire sans mots mais non sans ferveur. Un baiser long, ardent, précipité. Il la prend dans ses bras,   se dévergonde toujours plus et tout en lui mangeant à nouveau les lèvres, une main descend dans son soutien-gorge.  Attention, ne le repousse pas violemment, Mathieu, il est tellement sensible, un rien le ferait sauter par-dessus un pont suspendu. Elle a toujours cru cela même si Guillaume disait «  Mathieu ne tuerait personne même pas lui ». Et il profite de son hésitation, de son embarras, pour lui caresser les seins, veut dégrafer le soutien-gorge, tire dessus, on ne se gêne pas. 

 On va nous voir, réussit-elle à souffler. Se conduire comme un voyou maintenant qu'il a vingt-cinq ans ! Justement, dit-il c'est mon anniversaire. Il ne craint plus rien : ni de lui faire sentir son souffle précipité, ni son sexe durci.   Elle éprouve  un vif plaisir qu'elle tait. Et si un gardien survenait ou un promeneur matinal, alors qu'on en est à fouiner de plus en plus bas ? Mathieu ne lui répond plus, la met à l'aise dans le vent frais, la couche sur le banc. Ils prennent même un tout petit peu leur temps comme on peut le faire dans un jardin public à l'ouverture, malgré la rosée matinale qu'on ne sent plus.. 

 Un quart d'heure plus tard, ils se reposent exténués sur le banc. Le temps d'un sein nu entre deux chemises.

Essoufflés et quelque peu titubants, ils avancent jusqu'à une cascatelle qui forme un rideau devant une grotte. Entre des rochers noirs, une mare d'eau une fraîcheur très sombre accueille les amants d'un quart d'heure.

Enfin, se dit Nelly, j'aurais peut-être mon mot à dire à présent. Et Mathieu qui demande,  sérieux.

-Est-ce que ça t'a plu?

 
je ne t'aurais pas laissé faire si ça ne me plaisait pas... comme sur un banc par une matinée d'hiver très douce. Comme le printemps. Mais Je suis venue...


-Oui, je sais. Pour parler de Guillaume. Comme d'habitude.





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14 mars 2008 5 14 /03 /mars /2008 11:53

   

 " Comment s’appelle-t-il?".  

Nelly répond qu'il s'appelle Melchior, qu'il a trois ans. 

" Melchior? Répète Isabelle d'un ton interrogatif. C'est un nom de roi mage!" 

-A vrai dire, ce n'est pas du tout à cela que j'ai pensé. Pas consciemment en tout cas." 

Mathieu entre dans la pièce principale, dépose une théière ronde en terre cuite et des tasses un petit pot assortis. Ils possèdent un service d’une belle simplicité. Entre eux ça a l’air tellement complexe. 

 " Melchior? " dit Mathieu à son tour, et cette fois il la regarde.

 

" Oui. Nelly parle de " L'Eveil du printemps" qu'elle a vu jouer. En octobre 74, deux mois avant son terme. Elle  s'est passionnée pour le personnage de Melchior.

Mathieu n'a pas vu le spectacle. N'ayant lu que le texte de la pièce, et, contraint ou plutôt désireux d'imaginer quelques bribes de décor, il a  placé le cimetière  de la dernière scène dans le jardin de la propriété de ses grands-parents, la partie basse derrière la grille de séparation. C'est injuste d'ailleurs, et son grand-père aurait fait une de ces têtes! Le théâtre, hélas, il  s'en fichait. Malgré tout, son jardin n'avait rien d'un cimetière, plaisanta Mathieu. qui s'égaya jusqu'au rire.

- C'est fréquent, estime Nelly, contente de l'avoir mis à l'aise d'une façon tellement imprévue,  de mettre en scène une œuvre de fiction , dans un lieu qui nous est familier., en dépit de descriptions qui ne correspondent pas.. On peut se demander pourquoi tel lieu surgit alors de l'esprit pour faire plus ou moins les frais du décor.

-Oui, ça avait bien commencé ainsi, poursuivit Mathieu. Melchior sautait le mur du jardin de mes grands-parents, venant du champ du voisin. Moi même, je n'ai jamais fait le mur. Ni dans un sens ni dans l'autre.

-Ah, bon? dit Nelly en riant.

-Non; un petit village de trois cents habitants morne et assoupi sur lui-même, les bords de l'Heur, la Normandie pluvieuse, rien que des fermiers et des vaches alentour, pourquoi faire le mur? Le fait est que cette  ultime scène se déroulait près du mur .C'en était presque hallucinant.

-Et l'Homme masqué, était-ce ton grand-père, dans ce cas? Nelly est contente de se sentir un peu à l'aise, elle plaisante aussi, reprend du thé, boisson qu'elle ne prise pourtant guère.

 La poupée de Melchior sillonne la pièce à bord du camion extrêmement bruyant et sujet aux accidents.


Mathieu se réjouit que son ignoble beau-frère ne fût pas avec eux à dire à ce bel enfant : « Eh bien mon pote, tu trimballes une gonzesse dans ta caisse, Tu la mates ? » Nelly serait partie, offensée, pense-t-il.

-Qui est cet Homme masqué? demande Isabelle, comme si elle s'attendait à voir arriver quelqu'un.

Les deux autres rient de bon cœur: On ne peut pas te le dire puisqu'il est masqué justement! Non , ce n'était pas mon grand-père, vraiment pas du tout.

Mathieu s'interroge, l'idée le traverse, lequel des deux garçons, il serait si. Et Nelly lui donne-t -elle un élément de réponse avec son enfant ainsi nommé ?

-Je n'ai pas tout à fait compris dit Mathieu pourquoi l'Homme masqué était si dur avec Moritz. Ou je ne me souviens plus. Ni pourquoi il ne l'influence pas pour le faire revenir à la vie. Il n'intervient que pour sauver l'autre.

- On ne peut pas répondre immédiatement, mais Moritz est tellement persuadé d'être dans le vrai: il serait difficile d'agir. On veut aussi  montrer qu'il existe des actes irréversibles. Que l'Homme masqué ne représente pas le pouvoir, mais seulement certaines interventions réalisables...

-Si je comprends bien, dit Isabelle, vous avez donné à votre garçon le nom d'un mort.

-Mais non, riposta Nelly, c'est exactement le contraire. Je vais vous expliquer. Pour résumer, il s'agit de deux personnages qui ont connu maintes épreuves avant d'aboutir à la formation de leurs personnalités .Au dénouement, l'un, c'est Moritz choisit d'habiter le royaume des morts, (elle eut un petit rire) symboliquement bien sûr,  et sa morale s'énonce comme suit:" La conscience apaisante de ne posséder rien"; l'autre, Melchior,  se retrouve parmi les vivants, il connaîtra " le doute éprouvant à propos de tout".

- Et vous me dites que vous préférez la deuxième solution! Je ne peux y croire. " La conscience apaisante de ne posséder rien", me paraît être une forme de sagesse. J'y souscrirais volontiers.

- C'est vrai, je n'aime pas la sagesse, avoue Nelly.

- On s'ennuie chez les morts, ajoute Mathieu.

Ils finissent leur thé, ainsi que l'abondance de gâteaux choisis par Melchior, qui dévore une friandise à la crème qu'il appelle un «  Paris-londres »

Nelly ne peut s'entretenir avec Mathieu de ce qui la préoccupe. Elle lui demande s'il voit Guillaume quelquefois?

Tout à fait rembruni, cette fois, Mathieu lui dit  n'avoir plus de nouvelles de Guillaume depuis longtemps.

Comprenant qu'il était temps de prendre congé, Nelly réfléchit à sa requête. Isabelle feint ne  pas connaître Guillaume, ne réagit pas à ce nom.

Elle s'attarde avec son fils sur le seuil de la porte où Mathieu seul les  accompagne, essayant de trouver une communication rapide à lui faire. Très vite, dans un souffle, Mathieu lui  donne rendez-vous au Parc le  lundi matin à huit heures devant la pièce d'eau.

 La porte à peine refermée, Isabelle explose :" Tu oses laisser entrer ou peut-être même faire venir, une ancienne maîtresse que tu connais depuis le temps où tu étais chez tes grands-parents! Ce petit village assoupi avec rien que des vaches! Tu ne manques pas d'audace".

- Des vaches, rien  de plus. Avec tous les problèmes que cela suppose ! répond Mathieu. Que faut-il entendre par « sortir avec » ? Quant à Nelly, c'est une relation de lycée.

-Et ce petit garçon, elle l'a eu de qui ? 


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13 mars 2008 4 13 /03 /mars /2008 00:04

Le terrain vague est boueux et accidenté bordé de constructions de type HLM, où des enfants dépenaillés jouent à se laisser tomber d'un monticule de terre, Nelly regarde Melk qui ne manifeste pas la moindre velléité de se joindre à eux.
Elle en est rassurée.


C'est là le type de gamins qu'elle a côtoyés petite fille, et, quoique pas du tout arriviste, elle aimerait qu'il fréquente des enfants de parents cultivés.

.
Elle s'en inquiète.


 Melk n'aime pas assez la compagnie, il ne convie personne à la maison, ce sont les autres qui s'invitent. Ils le commandent, lui assignent des rôles dans les jeux sans qu'il ne proteste. Melk leur cède aussi ses jouets sans regret visible...

    Ils atteignent un carrefour. Bientôt, des maisons en pierre de taille de dimension moyenne, agrémentées de jardins bien tenus, ombragés d'arbres forment le décor. Ils s'engagent dans une rue étroite qui serpente, interminable.

Malcombre est une petite ville sans prétention. L'une des plus moches de la région parisienne. L'une des plus vides, la poignée d'enfants excepté... 


Ils font halte devant une boulangerie. Sur la suggestion de l'enfant, elle veut faire l'acquisition de quelques croissants avant de monter. Elle entre en faisant tinter brusquement un carillon à réveiller un député un jour de permanence à l'assemblée. 
La vendeuse, un genre de Mme Fichini, s'avance sans un mot et  fixe les arrivants.
L'enfant commande lui-même les gâteaux, en se faisant donner les noms par la commerçante.


Nelly, elle même angoissée, apprécie ce comportement. Au fond Melk n'est pas timide lorsqu'il désire réellement quelque chose... elle s'informe à propos de Mathieu.

" Vous allez voir mes locataires?  Aboie la femme.

 Mathieu vit en couple ! Inimaginable...

Il lui a été difficile de trouver son adresse de Mathieu, et de se faire inviter, mais il n'a rien dit d'un changement de situation.


Au deuxième étage, Melk apprend qu'ils se rendent chez un ami de son père qu'il n'a jamais vu. Rien ne permet de dire ce qu'il comprend. Nelly veut prendre l'avis de Mathieu avant de risquer  un contact en vue de Guillaume. Il le connait mieux que personne.


Une jeune femme vient ouvrir, petite, ronde, blonde, et la fait entrer avec un vous désirez, hautain. L'examine sans gêne. Agacée, Nelly faillit repartir. Cette femme qui ne se cache même pas pour la détailler comme si elle était du dernier pittoresque !  La méfiance se voit tout de suite dans chaque prunelle, et le sourire parait très vite faussement obligeant. Le menton se relève presque haineusement.


 Nelly se met à converser, soudain prolixe pour noyer sa gêne, explique qu'elle a connu Mathieu à l'université, elle recherche ses vieux amis, on dirait qu'elle plaide sa cause, qu'elle s'excuse d'être venue.

Une vendeuse au porte-à-porte aurait agi de même.

 Isabelle se présente, toise le gamin, choisit d'être aimable avec lui., s'intéresse à sa minuscule poupée en caoutchouc bleu affublée d'un drôle de bonnet blanc d'où sort une chevelure blonde ainsi qu'au camion dans quoi elle voyage.


L'air un peu pincé, elle s'efface dans une pièce qui sert de salle à manger et de salon, offre une place à table et qu'est-ce que vous voulez?


Mathieu surgit du petit couloir où Nelly a séjourné plus longtemps que prévu. La mine préoccupée, il sourit à peine, enveloppe d'un regard soutenu Melk en salopette de jean et chemisette, et dit d'un ton grave qu'il est « blond, délicat, bien portant, joliment potelé, pas le gros poupon, tant mieux. »


 Après quelques préliminaires embarrassés, il disparait à nouveau, disant qu'il allait préparer du thé.  Choisis sans discernement par l'enfant, les pâtisseries sont étalés sur une assiette et lui seul se livre à un festin. Il a toujours été avide, raconte Nelly, lorsque je l'allaitais, c'était difficile d'avoir un moment de répit. Elle se sent mal à l'aise avec sa "rivale", elle ne saurait l'appeler autrement, même s'il n'y a jamais rien eu de sérieux entre Mathieu et elle.


 Mathieu, on le tourne à son gré: elle a dû exiger le récit de ses expériences sentimentales précédentes. Peu de chose, d'après ce que Nelly en sait. Et il en a rajouté, sûrement !

Elle même en vient mentalement à la superbe danseuse thaïlandaise. Superbe. Disait Eve Wilson d'une voix placide, et pourtant un rien rêveuse, insistant sur l'adjectif.


N'importe qui serait la rivale d'Isabelle. Bizarrement, un cercle de feu lui vient à l'esprit, un cercle de feu où Isabelle se tient avec Mathieu.


 Mathieu et Isabelle décrivent la ville et parlent  du député-maire de Malcombre ( extrême-droite sans étiquette), de toute sorte de chose sauf d'eux-mêmes. 
Nelly réussit à dire ce qu'elle fait dans la vie, mais  ne parvient pas à aborder le sujet brûlant.



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6 novembre 2007 2 06 /11 /novembre /2007 00:02
Nelly l’observe et  reprend le récit de ses tourments.
 

Lorsqu’elle a acheté un poulet à la ferme, pour étrenner le four de la cuisinière, cette ferme où l’on vend des volailles avec la tête, le cou, les pattes et les tripes, prouvant leurs qualités nutritives, un incident  s’est produit.

Elle était déjà assez nerveuse à l’idée de faire rôtir sa première volaille… Melk s’adressa sans façon à l’oiseau reposant sur une assiette dans le réfrigérateur, pour lui souhaiter le bonjour et demander des nouvelles de sa santé. Elle a regretté cette intonation joyeuse, amicale, qu’il réserve à peu de gens, assez peu à elle justement. Pas jalouse, non, mais elle en a eu la chair de poule, et n’a pu éviter de lui dire que ce poulet étant mort, il ne lui répondrait pas.

Elle s’est repentie de  son  intervention intempestive et sûrement prématurée.

Trop tard : maintenant il ne parle que de ça. Oh, oui, elle exagère.

 Mais qu’est-ce qui est mort, qu’est-ce qui est vivant ? Il lui arrive de ne plus savoir.

 

Elle n’a pas aimé non plus-elle n’aime toujours pas-le laisser chez une nourrice, à la crèche, ou même à l’école. Non qu’elle s’afflige de s’en séparer. Socialiser l’enfant lui tient à cœur. Mais quelques soient les compétences de ces… femmes, elles font  subir à Melk une régression culturelle grave en le plongeant pendant des heures dans la bêtise et le vide absolu ceci dès son âge le plus tendre. Il a tout enduré : la télé à deux mois, la viande à trois, le pot à six ,les siestes indûment prolongées, le langage bébé des adultes …et pourtant,si  elle devait  le garder tout le temps, soyons justes, elle n’aimerait pas.

 

 Elle se chagrine de le laisser à la halte-garderie, certains jours de vacances scolaires ou à des heures que les gardiennes jugent insolites rapport à sa profession. Elle n’aime pas se justifier auprès d’elles, en inventant qu’elle rend visite à sa vieille mère handicapée dans une maison de retraite au nord de Paris, sa vieille qui l’attend, ou plutôt ne l’attend plus, ayant perdu la notion de tout et de rien, ce n’est pas un spectacle pour l’enfant, vous comprenez… elle se plait à rajouter à chaque fois des détails épouvantables, se prend au jeu. Son fils casé, elle se rend à quelque spectacle, ou réintégre son logis pour lire et écrire. Pourquoi avoir un enfant, alors ? lui diront  sa mère, les gardiennes, les autre jeunes mamans de son âge à la sortie des écoles. Elle perd du temps à chercher une justification, rongée de n’avoir pas fait les lectures adéquates pour savoir répondre à cette future objection.   Lorsqu’elle retourne chercher son fils, elle a trop souvent gaspillé les heures à de vains auto reproches et n’éprouve pas le plaisir escompté à le revoir. D’ailleurs, comme elle en dit trop sur l’état supposé critique de sa mère, l’enfant lui pose des questions, car après tout sa grand-mère se porte bien et il le sait. La situation reste assez confuse, de ce point de vue.

 

Le problème aussi c'est les hommes.
Pierre, si tu veux savoir!
Anne grimaçe son drôle de sourire et fait un geste en levant un bras assez haut : un geste affable voulant dire je comprends et j’approuve auquel Nelly trouve un petit quelque chose de papal qui l’agaçe. Pierre, elle ne l’a pas cherché, s’étant trouvé son collègue, puisque l’art dramatique ne le menant pas loin, il avait dû entrer dans l’enseignement comme tant de gens talentueux et déçus pour y jouer un autre type de comédie moins applaudie.  

Parfois, le week-end, ils s’amusent ensemble… explorent une exposition, un parc, un monument, s’explorent eux-mêmes, rien de plus.

Rien de plus : heureusement ! car il énonce des sottises :
tu te poses trop de questions, être mère c’est évident, instinctif, il a vécu en toi cette proximité émouvante, tu ne devrais pas hésiter un instant sur la conduite à tenir envers lui.

Pauvre Pierre !
 

Elle n’a pas aimé non plus que Melk lui demande un jour, s’il avait deux quéquettes. Maladroite Elle a répondu : « Non, tu n’en a qu’une », comme si on ne savait pas. Elle a été gênée qu’il renchérisse : «  Est-ce que ça sert à faire pipi ? ». Car il le savait bien et la question en cachait une autre. Ainsi, s’est-elle lancée, anxieuse et presque vaincue d’avance par l’énormité de la tâche, dans une exégèse sur les actions, autres que la miction, qu’il incombe, un jour ou l’autre, au membre viril, et surtout à celui qui en est pourvu ( lequel en principe le commande), d’accomplir. Plus tard, lorsqu’il achève sa croissance.

 Elle n’a pas aimé sa propre façon d’éclaircir le processus en voulant l’expliciter:ni sa description de l’acte, qui  en excluait forcément la dynamique, ni celle des organes génitaux, qui lui ont semblé bizarres, à s’entendre dire, ni  la formation de l’embryon, qu’elle a appelé bien trop vite le bébé, ni la mention du plaisir sexuel, parce que, c’est délicat d’en parler, mais  a-t’elle  pas droit d’occulter la question ?

Et puis Melk  n’a rien demandé de plus, quoi qu’ayant eu tout l’air d’écouter. Nelly avait pensé qu’il dirait vouloir faire avec elle « ces choses », et que la tâche de signifier l’interdit lui aurait incombé.

Mais ce  fut pire : Il  parla de faire ça avec une petite fille de la Maternelle. Véronique. Elle vient d’un milieu très défavorisé, souffre d’un fort strabisme, d’une corpulence indue,  d’un  retard pour le langage et - Nelly la  présume  atteinte de débilité légère. Elle n’a pas hésité  à désapprouver fortement le choix de son fils, lui en donnant les raisons. Maintenant, elle rôde du côté de l’école, observe les évolutions des enfants en récréation, en vue de savoir si Véronique recherche son fils réellement, s’il la souffre…sa vie est gâchée, elle craint que Melk n’ait des prédispositions autopunitives. Parfois, une image stavroguigne se forme en elle, un sombre jeune homme qui épouse en secret une boiteuse obtuse avant que de se pendre.

 

Ici, Anne se sent obligée de rappeler qu’il n’a que trois ans, c’est une aventure sans lendemain, une de ces toquades de jeune garçon novice. Qu’en dit l’institutrice ?

 Inutile de requérir l’avis de l’institutrice qui est favorable à. ces rapprochements. Son rôle  consiste à favoriser l’intégration des handicapés.

Elle a raison.

Mais quel profit Melk pourra t-il retirer d’une telle accointance ?

Silencieusement, Anne se tord de rire.

 Nelly ne le remarque pas  et  poursuit : son gamin a   commencé à dire «  je serais un papa ». Elle ne sait trop quoi en penser. Pour tout dire, elle n’aime pas vraiment…. Elle lui a expliqué qu’il devait être un homme tout d’abord. Elle s’est rendue ridicule, elle le sait, elle l’a tout de suite senti, de lui faire le coup de Tu-seras-un-homme- mon-fils.

Il sait pour son père, elle lui a montré des photos, donné l’explication officielle qui n’est pas fausse : ils se sont disputés, les parents, lui vit avec une autre.

 

«  Ce n’est pas comme s’il était mort », observe l’amie.

 

 Melk a écouté  une fois encore les microsillons donnés par sa grand-mère. les «  Trois jeunes tambours ».

  Echauffée par les soucis qu’elle ravive en les racontant  Nelly ne peut plus tenir, et comme Anne appelle l’enfant  le chocolat étant prêt et qu’il s’approche et grimpe sur la chaise, elle se met à chanter,: «  Three young dreamers / were coming back from war… »

Elle répéte trois fois le vers  comme le veut la chanson sur un air apparenté à celui qu’elle tente de reproduire. Melk est loin d’être enchanté .Il  s’agite, et fait non de la tête.

« N’est-ce pas mieux comme cela, commente Nelly avant de continuer «  The youngest one/ had a rose in his teeth… » ; elle prend l’enfant sur ses genoux, et voilà la suite : «  The King’s daughter/was leaning by her window… »

-Non, non ! proteste t-il.

-  Mais qu’est-ce que tu as ? Est-ce que je chante faux ? », maintenant exaspérée, elle s’adresse à son amie

- Pas exactement, estime Anne.

- Pourquoi cela lui déplaît-il ? »dit encore Nelly ; dans sa voix perçe un accent de détresse, et Anne se rend compte qu’elle a un besoin impératif de continuer, elle vient à son secours, sans s’interroger sur ce qui attache mystérieusement Nelly à cette conversion anglo-saxonne de la chansonnette.

Après un petit temps de réflexion, elle lui donna la réplique : » Lovely drummer, will you give me your flower ?… », Tandis que Nelly avec un enthousiasme étonnant : «  Nice King’s daughter, will you give me your heart ?… »

Elles se donnent la réplique jusqu’à la fin, et peut-être parce qu’elles sont deux , Melk les écoute , le duo lui convenait, même s’il n’apprécie pas beaucoup que l’une ou l’autre contrefasse sa voix pour jouer le rôle du roi. ( Oh, young dreamer, you are not rich enough...)

 Elle achèvent en riant : «  In my country, girls are much more pretty… ».


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5 novembre 2007 1 05 /11 /novembre /2007 00:53


Trois ans se sont écoulés.

Dans le coin salon tout au fond du living, Melk passe des disques, qu’il dépose sur la platine d’un électrophone, posé sur une table basse. Il s’y entend à manœuvrer le bras et le faire coïncider avec le bon sillon, sans craquement ni dérapage.

   Nelly et son amie Anne sont assises à table du côté salle à manger. Anne confectionne deux chocolats Van Houten, un pour elle l’autre pour l’enfant. Elle mélange les cuillérées de cacao, avec du lait froid, tandis que Nelly lui raconte une partie de ses difficultés à éduquer l’enfant.

 

Rien que de petits obstacles mais qui prennent des dimensions inattendues, désagréables, hasardeuses.

 

   Elle n’a pas aimé la tenue de Zorro et ses accessoires offerts par une jeune voisine qui, parfois, le garde, en soirée. Ce n’est pas tant l’incitation à la violence qu’elle déplore, mais que Zorro, c’est  un symbole qu’elle juge idiot.

 

    Elle n’a pas confisqué, ni dissimulé le déguisement. Dès lors qu’il l’avait reçu, c’était trop tard. Lui a laissé la liberté d’en jouir… Mais lorsqu’elle l’a vu en train d’essayer de découper la cape avec une paire de ciseaux qu’elle venait d’utiliser pour couper de la ficelle, un sentiment pénible l’a envahie. Et lorsqu’il a rempli le revolver en plastique d’eau savonneuse, puis, a soufflé sur le trou en s’aidant de l’anneau situé à l’extrémité de la tige d’un bulleur vide, dans l’espoir de voir s’échapper des bulles cependant que l’eau dégoulinait, elle a éprouvé un instant de panique.

 Le chapeau, il ne s’en est pas coiffé ; il l’a donné à des camarades d’école, et elle l’a revu sur de multiples têtes enfantines des deux sexes : pas sur la sienne.

C’est triste à dire, mais elle a regretté sans vouloir l’avouer jusqu’à maintenant, qu’il ne joue pas à la guerre comme –suppose t-elle- les autres le font. Elle l’aurait même incité finalement. Sans succès.

Elle s’inquiète de sa virilité.

 

   Elle s’est affligée de ce diminutif de Melk, que l’entourage lui a donné presque spontanément au gamin faute de comprendre pourquoi Melchior

Melk, ça veut dire « lait ».

 « Lait ! », je vous demande un peu !

 Si au moins ça ne voulait rien dire...
Mais bien sûr, elle a dû capituler.
Après consultation d’une encyclopédie, elle  a  appris que Melk avait été un château situé quelque part en Autriche, puis une abbaye bénédictine aux activités intellectuelles plus qu’honorables. Cette nouvelle l’a quelque peu rassérénée.

Et la voilà en train d’imaginer un jeune moine de bonne mine au teint de lait et aux cheveux mi-longs, penché rêveusement sur un lutrin où il trace, entre les marges d’un manuscrit, de savantes enluminures évoquant l’Apocalypse.

-Je me demande, intervint Anne, si les enlumineurs travaillaient réellement debout ?

Si ce chapitre vous a plu vous pouvez  reprendre au début  en cliquant 


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4 novembre 2007 7 04 /11 /novembre /2007 11:42

Puis  voilà,  elle ne sent plus rien.

Elle ne saurait défaire les liens solides et quand au masque, elle se l'applique seule à présent, sans nul besoin d'oxygène, mais consciente qu'elle doit se cacher la face à défaut de pouvoir s'enfuir. Toutefois, espérant n'être pas vue, elle risque un œil, si elle ne sent plus rien, c'est que le bébé  est  parti.

«  Le bébé, dit-elle, avec stupéfaction : ce qu'elle a vécu depuis tout à l'heure lui a ôté de l'esprit cet enfant à mettre au monde.

Il faut croire qu'on l'a sorti d'elle, c'est ce qui se fait, c'est décrit dans tous les livres et par toutes ces bonnes femmes et ces toubibs à la noix qui s'autorisent à en parler.

Elle connaissait le processus dans ses moindres détails, mais elle n'a rien senti, aucun glissement, et rien vu jusqu' à maintenant.

C'est bien une créature humaine, suspendue au-dessus d'elle, la tête en bas, tenu ainsi par le gynécologue de bonne mine. Elle le prie de le remettre dans le bon sens. On ne daigne pas lui répondre. Elle le contemple, sa tête avec le nez incroyablement froncé, des cheveux noirs dressés, elle entendit le cri un petit couinement bien plus discret que ce qu'elle aurait pu imaginer mais il vit. Elle se livre à une inspection générale anxieuse, elle compte : bras, jambes, torse  membre, orteils... La voilà rassurée, euphorique même : il ne lui manque rien. C'est un être complet que j'ai fait et la jubilation s'en suit. Ce qu'elle commente par «  c'est un garçon ».

En même temps, comme elle reprend ses esprits, la honte la submerge d'être satisfaite de ces pensées là : il ne lui manque rien ; Personne ne l'a entendue, sauf ces deux crétins, le gynéco et la sage-femme, qui, de toute manière ne l'écoutaient pas. Elle ne pourra en parler à personne.


L'équipe médicale  ne répond rien à ses questions concernant le nouveau-né, se contentant d'annoncer le poids et la taille, avec le ton de commerçants qui évaluent une marchandise. Ne font écho à son soulagement, ni à sa joie, un peu contrariée. Elle s'exclame dans le vide. On lui explique toutefois d‘un ton rogue qu'il était sorti par le front, non par le sommet du crâne. D'ailleurs, poursuivit-on, elle lui avait donné des coups de pieds.

 Je suis un monstre. Comment a-t'elle pu l'oublier ?

A l'école, âgée de huit ans, elle s'était disputée avec une autre fillette qui lui dérobait son stylo à encre, et l'avait menacée puis touchée avec un porte-plume. La gamine avait poussé des cris effrayants, hurlant qu'on lui avait crevé les yeux.

Pourtant elle demande qu'on lui donne l'enfant, ne s'étonne pas que nulle réponse ne vienne et le bébé, vision éclatante et belle, disparait illico, récompense refusée. Et quand elle veut s'asseoir pour se rendre compte, on lui dit froidement qu'on va l'anesthésier .

 Qu'est-ce que ça signifie ?

Y aurait-il un autre enfant coincé à l'intérieur ?

 «  Soyez gentille, laissez-nous tranquilles, maintenant ».

On l'a mise au secret des heures durant dans une pièce attenante au bureau de la directrice. Sa mère était venue la chercher à la nuit tombée, muette, inexpressive. Le lendemain, on l'a renvoyée à l'école : ce geste seul lui avait fait comprendre qu'elle n'avait pas blessé la fillette.


  Elle se réveilla dans un ascenseur, demanda encore ce qui s'était passé, une personne lui répondit de se taire une fois pour toutes.

L'enfant? Lui a-t-elle vraiment nui? Est-on en train de le réanimer ? Quelle heure est-il ?

 On la transporte dans une chambre. Derrière les stores règne la même nuit noire que lorsque elle a accédé à cette salle de torture, d'un hôpital ordinaire. Il est presque huit heures du soir, affronter la nuit seule avec les tranchées la rebute.

 Nuit noire, parce que c'est le solstice d'hiver, se dit-elle, Guillaume s'est éloigné autant que possible de son fils, étant né à proximité de l'été.

 L'heure, elle ne la saura pas. La même personne lui donne des ordres: n'appelez pas, ne vous levez pas, ne buvez pas. Il y a une bouteille sur la table de nuit, et elle a soif. Ne buvez pas. Elle a juste le droit de s'humecter les lèvres. Peut-être prévoit-on une opération ? Ce serait la deuxième ? Mais de quoi ? Il n'est pas possible de le savoir clairement. Juste de vérifier que rien n'a été ouvert, qu'il n'y a pas de pansement


 « Comment l'appelle-t-on, ce bébé ? » demanda l'infirmière à moins que ce ne soit une sage-femme quelconque, l'enfant existe toujours, elle doit espérer qu'il se porte bien. Elle a sûrement choisi des prénoms, mais tous trop vains pour conjurer le détestable et pourtant eutocique accouchement qui vient d'avoir lieu. 


Elle se souvient d'un moment heureux et intense, deux mois auparavant : elle était encore une personne normale, intelligente même, spectatrice dans un théâtre, ayant choisi son programme : La représentation de l'Eveil du Printemps. Elle y puisa un peu d'espoir dans toute cette désolation, et même si l'on s'est adressée à elle comme à une enfant...

«  Melchior », dit-elle, et c'est encore une surprise qu'elle se fait, n'ayant nullement prémédité un tel choix. Imperturbable, la personne lui fait répéter et épeler. 

La porte se referme. Nelly perçoit le sang s'écouler. Peut-être était-ce déjà le cas tout à l'heure, mais elle n'avait plus guère de perception de son corps.
Elle ne peut s'empêcher de penser à Guillaume.


Qu'aurait-il pensé de tout cela ? L'aurait-il défendue contre ces gens ? Aurait-il plaidé pour elle que l'accouchement ça fait mal et qu'on ne devait pas l'insulter ?
Serait-il parti, mécontent de tout, ou victime de quelque malaise ?
Aurait-il seulement voulu être là ? Par curiosité, pour voir, pour accumuler les images, les impressions qu'il aurait ensuite rendu sur une toile ou sur une feuille de papier.
Mais pour le reste ? Pour elle ? Pour l'enfant ?






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3 novembre 2007 6 03 /11 /novembre /2007 11:40

La sage-femme l'observe  quelque secondes avant de lui intimer l'odre de se dévêtir.

Elle doit quitter pour toujours sa robe noire agrémentée d'éclats bleus et rouge vif entre étoiles et soleils. Mais elle continue à parler,

Elle n'aime pas rester allongée les jambes écartées, dans une lumière aveuglante, entendre que le col est à trois, quatre, et elle invente sans reprendre son souffle, le plus longtemps possible, son existence avec le prof d'université qu'elle aurait épousé deux ans plus tôt, leur rencontre dans une île anglo-normande, pendant des vacances, le temps était plutôt froid, mais ... ils aiment tellement les îles qu'ils sont partis à Ouessant, des fous, on a vu de vrais fous, elle ne s'arrête plus, personne ne lui répond depuis longtemps, mais elle va bientôt se taire, les contractions( il ne faut  pas dire les douleurs ), se font réellement violentes.

Elle a tout oublié des cours d'accouchement, c'était de la blague, juste un peu de gymnastique, ou plutôt des façons de respirer, elle n'y a pas cru :il  lui déplaisait  de se concentrer sur quelques mouvements respiratoires pour oublier le mal, 

La mise au monde est une grande chose et ce serait mesquin de la réduire à un vulgaire processus physiologique à maîtriser.

 Voilà ce qu'elle a pensé sans vraiment se le dire. Et de préférer les grandes choses, d'opter pour la malédiction biblique, ça se paie !

 Maintenant, elle ne peut plus se contrôler, et ce n'est pas comme chez le dentiste, on ne peut même pas s'évader, s'imaginer être ailleurs, on ne peut pas. Sans doute qu' Alida, sa belle-mère, elle l'appelle comme ça et ne songe plus à s'en étonner, a reçu, comme la reine Victoria, une anesthésie de la part de son accoucheur préféré. Salope ! Elle m'aura eue jusqu'au bout !

C'est sa dernière pensée juste avant ce temps infini, qui sépare le début de contractions vives qu'on lui a accélérées, et la descente du bébé dans le petit bassin. Pendant ce temps, et peut-être durant les quelques minutes qui suivent, elle crie, gesticule et frappe tout ce qui passe à sa portée.

L'équipe médicale l'invective avec autant d'élan que les inspecteurs de l'Education nationale. Le climat frôle l'insurrection. D'un côté comme de l'autre on s'injurie, la sage-femme simplement désapprobatrice tout à l'heure, se mue en furie et Nelly ne le lui céde en rien. Pour l'anéantir, on lui attache les mains, on lui colle un masque à oxygène sur le visage, elle proteste ce n'est pas d‘air que je  manque, le repousse on récidive, elle veut s'enfuir, on la retient, on lui remet sans cesse les pieds dans les étriers. Les jeunes femmes prononcent à son encontre de multiples condamnations : elles n'ont jamais vu ça. .Se conduire d'une manière tellement irresponsable. On ne devrait pas permettre à « ça » de faire des enfants !

De temps à autre le gynécologue au physique agréable s'approche, puis disparait de son champ de vision.

 Quelque chose se produit pourtant, une nouvelle sensation, une masse énorme s'est logée,mine de rien tout en bas d'elle même, qui lui écartèle les chairs. et dont elle ne peut rien imaginer sinon qu'elle  devrait aller à la selle, mais la substance obstrue les voies naturelles. Il n'y a plus que ça, ce bloc de matière, cette ignominie dont on ne peut se débarrasser ... non seulement, elle ne voit rien, et ne peut plus imaginer, mais au lieu d'encouragements, elle entend des reproches, et en même temps des exhortations : Poussez donc ! Mais poussez ! Elle ne pousse pas ! Il y en a qui n'ont même pas d'instinct ! Mais poussez donc ! Même les animaux savent ! (Ils ne se plaignent pas, devrait-on également ajouter).



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