Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
24 avril 2006 1 24 /04 /avril /2006 19:58

Résumé des ch. préc. Guillaume W., 16 ans, jeune bourgeois de la fin des années 60, futur beauf, vient de gagner une chambre indépendante pour y vivre sa jeune vie. Il a suivi une grande blonde qui lui demande implicitement s'il est digne d'elle..

 

 

-Un peu de chaque, fit Guillaume négligemment.

-Je parie que tu n'as rien compris à ce que j'ai dit.

-Je devrais? "

 

Guillaume croyait se rappeler que sa mère l’avait appelé ainsi à cause d’un penchant pour Apollinaire. L'enchanteur?

Tout petit, il avait eu devant les yeux le dessin, la photo du poète avec tous ces bandages sur la tête, et ne comprenait pas le choix maternel, pourquoi aimait -elle un homme blessé ? Elle n’avait pas manqué de lui montrer des exemples de Calligrammes, et il avait été sensible à deux petites pièces de vers le Jet d’eau et la Colombe.

Oui mais cela n’avait rien changé à ses tristes impressions d’enfant.

 

Il ne connaissait ni l’Amateur de Néant, ni l’Homme au Rasoir. Nelly avait-elle improvisé où préparé cette entrée ? La pensée l’effleura qu’elle se la récitait en attendant un moment propice.
Pas possible, tout de même !

Guillaume ceci, Guillaume cela, c’était beaucoup pour un seul homme, même en plaisantant. 

 

 

" Tu vas quelque part? "

 

Il désigna l’entrée du métro, annonça la station à laquelle il descendrait et l'adresse, gravement d'une voix détimbrée.

"Tu habites quelque- part. Es-tu né quelque-part aussi?"

 

"Oui, c'est à dire non… dans le ferry-boat qui va de Portsmouth au Havre, pendant une traversée et je sais trop sur quel sol…"

 

Guillaume n'arrivait qu'à triturer dans sa poche d'une main impatiente la carte postale dont il revoyait par à-coup le regard sardonique faussement humble que lui suggéraient des éléments linéaires par lesquels on avait rendu une sorte d'expression.

 

"Je suppose, continua Nelly en éclatant de rire, qu'on est arrivé à bon port, malgré toi et tes facéties ?

 

-Ma mère en garde un souvenir pénible : elle a vu apparaître un avorton qui ne respirait pas. Mon père avait disparu : elle le lui a toujours reproché. Des étrangers m’ont ramené à la vie. Mes parents ont eu l’impression d’être impuissants et inefficaces.

 

Après avoir répété devant elle l’une de ces interminables querelles familiales, de celles qui restent sous-jacentes alors même que rien ne s’énonce, il éprouva un soulagement inattendu, commença à se ranimer, et faufila sa main sous son soutien-gorge.

 

Ils émergèrent à l’air libre, éblouis par la lumière vive, suivirent la rue des Dames, s'arrêtant pour s'embrasser. Elle le palpait un peu partout, et Guillaume laissait faire éprouvant des voluptés d’autant plus décelables qu’elle vérifiait effrontément l ’état des lieux.

De temps à autre lui revenait en tête sans qu'il puisse la chasser efficacement, cette phrase redoutable lue un jour dans "Les Grandes victoires de la psychologie" de Pierre Daco.

 

" L'homme doit réaliser son acte et celui de sa partenaire".

 

A seize ans, Guillaume ne se contentait pas de photos, ni d'impulsions. Eût-on distribué cette année-là déjà le Petit Livre Rouge des lycéens à la sortie des établissements scolaires, l'" Apprenez à faire l'amour", il aurait décliné l'offre et ricané qu'on avait rien à lui apprendre. Mais "Les Grandes victoires de la psychologie" , ça s'achète et ça se lit sans témoins ni forfanterie. Et puis voilà cette citation qui insistait au mauvais moment : « L'homme… doit réaliser…son acte… et celui de… sa partenaire" et qui ne contribuait pas à lui rendre la spontanéité de son âge ni de son tempérament.

 

Voilà que la porte ne grinçait pas comme à l’ordinaire, elle glissait sans bruit, paraissant vouloir se comporter avec la sournoiserie et la duplicité de ces passages qui se clôturent silencieusement sur le vice.

Et quand il la ferma sur eux de violentes palpitations lui morcelèrent la poitrine et la gêne respiratoire se manifesta. Il s'assit sur son lit, déjà épuisé, à la recherche de comprimés divers, fouilla le tiroir de la table de nuit sans trouver autre chose que la photographie en couleur d’Ophélie souriante, debout devant la pièce d’eau jaunâtre du Parc, à côté d’un pilier de ruine romaine et du Gingko biloa, les cheveux tombant sur son imperméable rouge.

Puis la carte postale du Personnage, en sale gosse, la grimace cruelle et le poil hirsute : deux objets qu’il fit disparaître dans les pages d'un livre.

 

 

Peu soucieuse du drame qui se jouait chez son défaillant compagnon, Nelly contemplait la chambre. Sur le mur entre l’armoire et le réchaud à gaz, s’étendait une image assez grande, simplement punaisée, non encadrée ; elle y voyait des masses orangé et gris bleutées à d’autre endroits. L’ensemble donnait l’impression de chairs féminines écartées, d’une pente douce menant à un orifice entre divers vallonnements. Un petit personnage schématiquement dessiné grimpait à un semblant d’échelle au-dessus de la ravine en suivant une flèche. L’image était à la fois poétique et humoristique.

Elle aimait moins que Guillaume ait occupé la portion de mur qui longeait son lit à recopier sur du papier blanc,à l’aide de caractère d’imprimerie plus ou moins gothiques quelques phrases de la Lettre du Voyant de Rimbaud, par exemple « La vraie vie est absente, nous ne sommes pas au monde ».
Allaient-ils vraiment  s'allonger sur ce lit et y prendre du plaisir en dessous d’un pareil texte placardé comme un slogan ?

 

"Qu'est-ce que tu regardes? dit Guillaume toujours mal à l'aise. Les Ontalgic demeuraient introuvables. Un acte sexuel pouvait se révéler fatal et lui couper entièrement le souffle. Comment appeler une ambulance si…

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
24 avril 2006 1 24 /04 /avril /2006 14:39

Dix jours s'écoulèrent et Guillaume rencontra Nelly Fischer, plus exactement réussit à s’en approcher d’aussi près que possible, concrètement parlant.

 

Un après-midi de chaleur, il  se sentit à l'étroit, quitta les lieux,  erra  aux alentours du lycée XX,  aperçut Nelly, comme il l’espérait.


Installé à la terrasse du café, où elle avait retrouvé trois énergumènes bavards aux regards vitreux, remuant comme des singes dans leurs guenilles de tee-shirt, il l’observa de loin en tripotant la petite théière en métal et le pot minuscule qui avait contenu quelques gouttes de lait.

 

Nelly croisait de longues jambes, serrées dans un jean trop étroit ; ses fesses calées sur la chaise ne s’y étalaient pas. Rondes et potelées, elles conservaient leur fierté.


Le chemisier contrastait avec cette simplicité, fin, blanc d'une texture douce et transparente, brodé de fleurs sur les coudes et la poitrine, permettant d'apercevoir de temps à autre dans l'échancrure du vêtement, la naissance de seins généreux. Ses cheveux relevés en un chignon approximatif laissaient échapper  des mèches de tous côtés.

 

Elle venait de réussir son bac de latiniste avec dix-huit ans et mention bien, deux de plus que lui. Pendant l’année ils s’étaient croisés, avaient échangé quelques phrases à l’occasion, avec une politesse ironique, comme s’ils jouaient à quelque jeu.

 

 Pendant l’année il étudiait le soir à la bibliothèque du lycée XX où officiait sa mère, établissement qui accueillait sept cent filles de quatorze à vingt ans.

Juste avant les vacances, Il y avait vu la mère de Nelly, madame Fischer, que ses collègues, appelaient Fichtre, lingère du lycée,  qui triait et remplissait des fiches, collait des étiquettes ravaudaient les vieux livres, et pestait contre ses supérieurs d’un ton gouailleur. Alida l’écoutait, ne tarissait pas d’éloge sur cette femme qui avait son franc-parler et représentait ce que le « peuple avait de meilleur ». Guillaume s’était ennuyé et n’avait pas osé s’enquérir de Nelly.

C’eût été du dernier ridicule qu’il se fît présenter une fille par sa propre mère !

Il ne savait que la suivre, espérant saisir une occasion, se disant aussi qu’il était préférable que rien ne se produisît.

 

 Elle discutait avec le groupe à une table voisine, de la manifestation qu'ils allaient bientôt rejoindre, suivre ou fomenter.


Il se souciait peu de ce que disait le groupe à propos d'une action urgente. A son père qui avait voulu, profiter des événements de mai 68 pour l'initier à la politique, Guillaume avait répondu, que cela ne pouvait être considéré comme un grand événement de l'histoire :pas en France, car il n'y avait pas eu assez de morts. Ne leur apprenait-on pas à considérer l'importance des événements politiques au nombre des victimes? 

Pendant les événements, il avait conçu une folle allégresse et vécu dans une euphorie béate. A la rentrée, il avait vite compris que l’action politique consistait en ennuyeuses corvées sous la direction de camarades-chefs tyranniques ou routiniers.

 
Pourtant, il n'y a rien que d'agréable à intégrer une manifestation débutante : voilà beaucoup de gens avec lesquels on est soudain parfaitement d'accord dès qu'on se donne la peine de les rejoindre. Foin des sourires compassés, et des réserves soupçonneuses. On se tutoie, on se congratule, on se connaît depuis toujours. On chante ensemble. On s'aime.

L'approcher dans ces conditions serait aisé, elle se réjouirait qu'il fût des leurs. A quelques mètres en avant, le groupe des manifestants stagnait, de petits rassemblements cheminaient, dans un flux et un reflux hésitant.

 

Son émotion, depuis longtemps entretenue, ne faisait que croître en cette fin d'après-midi. Maintenant la tension se faisait pressante et douloureuse.

 
Mais ce fut elle qui parla.
 

" Est-ce qu'on est dans le sens de la manifestation?"

Guillaume répondit d'une voix hachée menue qu'il n'y avait pas de sens à la manifestation.

-Pas d'essence à la manifestation ? répéta-elle, es-tu en mesure de le démontrer ?

Une main dans la poche, Guillaume triturait une carte postale, l’une des variations du « Personnage" de Gaston Chaissac. Il avait coutume de s’imaginer des conversations avec le Personnage, lequel était censé lui donner des conseils, faire des objections et même le gourmander.

Maintenant, il se plaignait : "Ne me fais pas de mal, tu as déjà remarqué où j'en suis. N'en rajoute pas." 

Le voyant tout près d’elle, Nelly s’adressa à lui, déplorant avoir perdu ses coéquipiers avec une exagération comique. En parlant, elle le regardait hardiment, Guillaume, son visage tendu, sa chemisette blanche, rayée bleu et gris dans le sens horizontal, la profusion de poils ondulés, plein de sueur qui sortaient de l'encolure non boutonnée.

" C'est un tissu de bonne coupe, quelque-chose d'élégant, apprécia-t-elle en riant, elle plongea la main, lui prodiguant des caresses sous le vêtement. Tous deux gagnèrent le trottoir et se surprirent à joindre leurs bouches " Tu es fou de porter un costume quasi colonial dans une manifestation, reprit-elle quand leurs lèvres se quittèrent.

Il portait une veste et un pantalon beige en tissu léger et n’y voyait rien de mal.
On ne pouvait s’habiller à son aise, sans passer pour un plouc ou un fasciste.

 
" Tu t'appelles bien Guillaume? "
 
Ça, elle le savait déjà.
 

"Lequel? chuchota-elle : Le Conquérant, L'Amateur de néant, L'Alcoolique, L'Enchanteur, L'Homme au Rasoir?

 
 
Partager cet article
Repost0
14 avril 2006 5 14 /04 /avril /2006 17:31

Résumé des 1 et 2 : Guillaume ( 16 ans) vient d'emménager dans une chambre indépendante en juillet 69 et il y reçoit son ami Mathieu pour la première fois.

 

L’air terrifié, le corps tétanisé, il fit quelques pas au hasard, regardant sans les voir les murs, les objets divers, ou comme s’ils étaient autant de monstres.

Guillaume tourna la tête vers la fenêtre ouverte.
  Mathieu recula vers le mur le plus éloigné.Ne la ferme, pas, c'est inutile. Empêche-moi de le faire, tu en as la force, tu es plus grand que moi.

 

 

Guillaume avait déjà assisté à ces  crises. Au moment de traverser les rues, Mathieu craignait  les feux de signalisation. Le rouge. L’arrêt. Arrêt de toute chose. Tout s’arrête, il est hors du temps, il  crie et tremble bien après le retour au vert.

 

Il ressentait très durement le son traînant d'une mélodie sur le pick-up, les rythmes lents le jetaient aussi dans le hors-temps.

En cas de crise la présence de Guillaume évitait à son compagnon de s’adresser à n’importe qui. Mathieu le tirait par une manche, le secouait, disait son nom, énonçait des phrases intelligibles, recevait les réponses.

 

 

L’an dernier, Mathieu lui avait fait parvenir une lettre en classe, à la tombée de la nuit pendant un cours de mathématique où l’on corrigeait un devoir sur les identités remarquables. Guillaume s’en souvenait très bien parce que c’était remarquable qu’il eût compris cette leçon et obtenu une bonne note au contrôle. Le message de Mathieu, il en avait pris connaissance de fort bonne humeur, à cause de ce miracle ; un message qui était un cri de détresse, émaillé de plaintes confuses sur l’absurdité de l’existence et la cruauté d’autrui que Mathieu concluait par le constat que seule la beauté pouvait « nous » sauver et l’offre à Guillaume de s’enfuir tous les deux  dans une écriture tassée, serrée, résistant au déchiffrement.

 

Guillaume n’avait pas  condamné l’appel à la fugue, puérile mais attirante, ni relevé l’ambiguïté du message. Il n’avait rien trouvé d’autre qu’un « ça s ‘arrangera » d’une platitude incroyable mais prononcée sur un ton confiant et joyeux qui correspondait à son humeur de ce soir là.

 


Un lien s’était noué et une sorte de fatalité les poussait à discourir pendant des heures. L’événement des identités remarquables ne s’était pas reproduit, et de même la rencontre avec un être aussi atypique que Mathieu avait peu de chance de se répéter. Comme Mathieu ignorait les codes sociaux d’admission à une certaine normalité, Guillaume lui confiait presque tout ce qu’il n’aurait dit à personne de crainte de paraître ridicule.
En contrepartie, il offrait à Mathieu la chance d’avoir un interlocuteur.

 

Mathieu n’avait que Guillaume pour toute société et ce dernier en était fier tout autant qu’inquiet. Ses parents n’approuvaient guère cette fréquentation ; selon sa mère Mathieu était caractériel et autiste même s’il possédait le langage.

 

En son for(t?) intérieur, Guillaume pensait souvent et non sans une satisfaction morbide que Mathieu était son âme damnée.

 

Une éternité plus tard,  L'ami revint à lui. Il accepta du thé citron dans un verre à dent, et contempla le carnet de croquis que son ami lui montrait, sollicitant son avis avec une sorte d’inquiétude ; il n’y avait que des nus féminins. Mais Mathieu était prêt à s’intéresser à tout maintenant qu’il avait repris pied sur la terre ferme.

Partager cet article
Repost0
13 avril 2006 4 13 /04 /avril /2006 16:59
 
Résumé du chapitre précédent:
A force d'embêter sa famille en provoquant des querelles familiales Guillaume a réussi à obtenir une chambre indépendante à Paris. Nous sommes en 1969, l'école est finie, et il vient d'avoir seize ans.

 
Loulou Dread ? Iggy Propre ? The French Letter & Ann-Brit ? Miss Right? Ou peut-être tout simplement Mc Brod and Mister K. ?
  Il fouilla dans une poche de veste, par delà la déchirure, s’aventura dans les oubliettes entre la doublure et le fond, parvint à mettre la main sur une cassette audio. 

Une voix rêche, convulsive, éméchée, aux accents sardoniques, débita chaotiquement   
Deep Inside my heart I can’t escape.
 
Guillaume jeta un coup d’œil par la fenêtre de sa chambre : en face, la chinoise était devant la fenêtre et lui tournait le dos ; une opulente chevelure noire sur un vêtement bleu vif.
 
They drink up your blood like wine.
 
Vaguement inquiet, il baissa les store, éteignit son pickup et alluma la radio.
Une discussion houleuse entre deux hommes politiques qui s’accusaient mutuellement de leur conduite pendant la guerre. Plus tard, une soupe langoureuse ponctuée de geignements et de cris accompagnée d’un pauvre accompagnement de violons électriques, lui fit rapidement couper le son .
Oppressé. Guillaume ouvrit  une porte dans la partie opposée à la fenêtre, et aperçut plusieurs tuyaux , un gros calibre en plomb et deux moyens en cuivre, tentant d’identifier quels liquides ou quels gaz pouvaient bien transiter par ces boyaux.

Il vérifia que dans l’armoire plaquée contre le mur à côté des vêtements jetés pêle-mêle la petite planche du haut supportait ses remèdes en cas de besoin. L’aérosol de méphytilline Blondeau, les pilules Ontalgic, la boîte d’ampoule et les seringue
Et puis l'on frappa, et il fut soulagé.
Mathieu était vêtu d’un tee-shirt noir et d’un jean noir. Depuis que Guillaume l’avait rencontré pour la première fois au début de leur année de seconde, il n’avait jamais quitté le deuil. En hiver, un imperméable noir aux poches déchirées et une écharpe de même couleur complétaient le tableau.
Il avait les cheveux bruns et bouclés abondants le front bref, les cheveux plantés bas, l'œil souligné sous la proéminence de l'arcade sourcilière par des sourcils épais qui donnaient l'impression du maquillage.
Il lui apportait plusieurs romans de Dostoïevski   et jeta un bref coup d’œil autour de lui  un sourire un sourire tordu. lui entrava les traits.
- J’ai un peu de vertige..
Guillaume raconta son installation, insistant sur l’hypocrisie insupportable dont, selon lui, sa famille faisait preuve. Il ignorait pourquoi il avait la chance de vivre seul mais avait l’intention d’en profiter .
 
Mathieu lui parla un peu du  Dosto,  puis s’arrêta sur une phrase en suspens, phrase qui énonçait le problème du suicide, seul acte libre selon Kirilov.

-Je n’en crois rien, fit alors Guillaume, on croit choisir la mort, mais  une autre cause  dont nous ignorons l’existence peut nous dicter ce "choix".
Et comment peut-on sérieusement choisir ce dont on n’attend rien pour l’avenir ?
 
A  21 heures ils écoutèrent Rémige et Domino.
Ces messieurs  dirent que le cinéma c’était de la politique, que dans l’Inconnu du Nord express il ne fallait voir que la scène du manège de chevaux de bois, que ces films là étaient commerciaux et on vous suggérent de méditer sur ce cocktail de mysticisme politico-esthétique qu'était "Théorème".

 

Mathieu ouvrit la bouche :
-Je crois que je vais me suicider. Tout de suite.
- Attend au moins le prochain épisode.

 

 

 
Partager cet article
Repost0
12 avril 2006 3 12 /04 /avril /2006 18:50

Il n’y croyait pas, et pourtant. A seize ans et trois semaines, Guillaume passait sa première soirée dans une chambre indépendante, louée pour lui .

A table, il avait lancé un jour, j’aimerais vivre seul à Paris pour me consacrer sérieusement à mes études et à l’art.

Son père avait aussitôt riposté, posant délicatement ses mots avec cet arrière-plan ironique qui agrémentait chacune de ses répliques « Quel art voudrais-tu exercer dans une garçonnière ? »

Ce mot, Guillaume ne le connaissait pas, et confronté à ses limites lexicales, il était resté muet, tandis que sa sœur avec ses quatorze ans tout neufs, manifestait son ignorance avec énergie « Une garçonnière ? Qu’est-ce que cela veut dire ? », qu’ Alida retenait un rire, et que la grand-mère élevait son filet de voix au vinaigre : « , vous-même, en avez une, Eve ! »

L’intéressé s’était justifié en quelques phrases pondérées. Ce local lui servait pour ses activités politiques, et pour sa thèse de doctorat en cours, il y conservait des fournitures pour ne pas encombrer la maison, et y transportait également sa personne pour travailler en paix.
La vieille avait posé des questions sur le plan de la thèse, et Alida l'avait coupée, pour relater une scène dans le film qui portait ce titre :
l’un des hommes qui occupe la garçonnière a invité une jeune fille, une brune, ce doit être Shirley Mac Laine. Il cuisine des pâtes pour un frugal souper, et les égoutte  avec une raquette de tennis.

Eve  ajouta que cet homme prêtait volontiers son garni à ses supérieurs hiérarchiques afin d’obtenir une meilleure situation et qu’il avait tout perdu, la situation, la fille, et même son logis.
« Je comprends" avait dit Guillaume, à tout hasard.
« Il me semble, avait dit Eve, qu’il était assureur »

-Si tu ne bosses pas bien en classe, tu seras assureur, Guillaume ! »

La même scène s’était répétée plusieurs fois, lors d’autres dîners : Guillaume avait besoin d’un atelier… ridicule à son âge !
Il travaillerait mieux … je t’en fiche ! N’as-tu pas dû abandonner le latin pour être admis en seconde ? (Le verbe en souffrance revenait périodiquement dans les propos d’Eve) Je ne parle pas des mathématiquestu voudrais qu’il soit comme toi ! Etc.
Ils en voulaient tous à Guillaume d’avoir lancé un nouveau sujet de querelle familiale et jeté la suspicion sur la chambre que louait son père à quinze kilomètres de là et où il se rendait souvent, au fait, l’avait-il achetée ?

Personne ne souhaitait son départ si jeune, Guillaume l’aurait juré, et pourtant, à la mi-juin, sa mère, sa sœur, et son cousin qui n’avait pas participé aux débats, l’installèrent dans une chambre de bonne de quinze mètres carrés au sixième étage d’un immeuble, rue Nollet, peu après la place Clichy. A l’essai pour six mois. Etait-ce un gag ou un défi ?

Comme ils étaient parqués dans l’ascenseur qui montait lentement avec des grincements de protestations, Guillaume observait sa mère, en robe verte semée de minuscules particules roses les cheveux tombant librement sur les épaules, immobile, l’air ennuyé, un bouquet de fleurs séchées dans une main.
Et Fiord, vêtue d’un vieux jean et d’une tunique indienne bordeaux ornée d’un liserai blanc, et de petits miroirs ronds à l’encolure et au bord du vêtement, Fiord, qui faisait claquer ses malabars et suivre ces bruits de petits rires.
 Andrew, plus petit que les autres, la tête rejetée en arrière, portant sa veste sur son bras, et disant « Je crains qu’il ne nous lâche », à chaque craquement de l’appareil poussif et réfractaire.

Arrivés sur le palier du sixième, Guillaume s’intéressa à un antique lavabo incrusté de calcaire jaunâtre, pourvu d’un robinet sec depuis que l’on ne puisait plus son eau sur le palier.

La chambre était à droite tout au fond d’un corridor. Le vieux lino moucheté gris mortuaire qui couvrait le sol présentait de légères ondulations, les murs tapissés depuis un siècle de raies blanches et grisâtres étaient lugubres.

Alida avait acheté un lit pourvu d’un tiroir à glisser en dessous que l’on poussa sous la partie mansardée, un bureau que l’on coinça devant la fenêtre, une chaise et un tabouret, un petit guéridon sur lequel on posa un réchaud à gaz, une armoire que l’on colla contre le mur de gauche.
Guillaume reçut d'elle le bouquet de fleurs séchées, rose orangé, à petits pétales pointus avec un chardon mauve au milieu, qu’il suspendit au plafond à la place où manquait une ampoule électrique. Une lampe prit place sur la minuscule table de chevet, une autre sur le bureau.
On étendit sur le lit étroit une couverture aux teints vifs : ce fut l’occasion pour Fiord et Andrew de se pelotonner sur la couche en se faisant mutuellement des agaceries qu’Alida feignait de ne pas remarquer, pour une fois attentive à jouer les maîtresses de maison, à contrôler à voix haute le nombre de verres, la pile d’assiettes en carton, faire sonner entre eux les quelques couverts, vérifier le contenu de la trousse de toilette.

Lorsque tout fut prêt, Andrew se leva et proposa d’aller souper dans quelque restaurant.

Il paierait, songea Guillaume, Andrew payait toujours, sa petite fortune personnelle qui l’exonérait de gagner sa vie. Fiord hurla c’est génial et sa mère fit montre d’une allégresse faussement juvénile.
Guillaume, qui n’avait pas osé rabrouer son cousin et sa jeune sœur, refusa tout net de les accompagner. Laissant la valise ouverte et débordante d’objets personnels, il se fit cuire des tagliatelles qu’il égoutta sans raquette, et assaisonna d’épices diverses et de parmesan en poudre.
Il mangea seul, assis à son bureau neuf. Par la fenêtre ouverte, il voyait l’immeuble d’en face brillamment éclairé par les rayons du couchant, et d’autres fenêtres semblables à la sienne. Dans l’une des chambres, la silhouette d’une femme s’approcha de la fenêtre, tourna la tête, permit de deviner un profil asiatique, puis un visage large et carré, une toute petite bouche et des mâchoires épaisses.
Etait-elle vraiment laide et quel âge avait-elle ?
Il ne pouvait détacher les yeux d’un spectacle si banal ; pensa à ce locataire devenu tristement célèbre qui épiait sa voisine à la fenêtre d’en face, une voisine qui filait de la laine, et au fil des jours paraissait s’adresser à lui en exécutant des gestes incompréhensibles qu’il mimait par jeu jusqu’à se pendre au tringle des rideaux…

 
Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Nuagesetvent
  • : Comptes rendus de mes lectures avec des aspects critiques + quelques films de fiction Récits de journées et d'expériences particulières Récits de fiction : nouvelles ; roman à épisodes ; parodies. mail de l'auteur : dominique-jeanne@neuf.fr
  • Contact

Rechercher

Archives Récentes