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8 mars 2007 4 08 /03 /mars /2007 10:42

Fiord examinait son verre où trépidait le liquide presque noir en dessous d'une mousse épaisse. " Comment est-ce que ça se boit? demanda t'elle.

« Je vais te procurer une pipette » répliqua Guillaume et tous voulurent bien manifester une gaieté quasi-franche. La boisson de Mathieu était jaune pâle, et dans le verre de Fiord, on eût dit la surface vert bleuâtre d'un étang. Elle détourna la tête: " ça n'a pas l'air… " et huma : c'était pourtant bien de l'anis.

" Les femmes qui ont signé ne se sont peut-être pas toutes fait réellement avorter", continua Guillaume.

-Vraiment, jeta Fiord, tu as l'esprit mal tourné". Andrew estima que ce serait grave si c'était vrai. Anne affirma énergiquement que non. On pouvait avoir signé par solidarité, et en prévision de ce qui risquait de nous arriver. Nelly la fusilla du regard.

" Mais bien sûr que ça leur est arrivé à toutes! Ce n'est pas un jeu!".

 

Fiord s'indigna à la suite de Nelly et absorba son anisette avec une avidité héroïque.

Très vite, Mathieu absorba la presque totalité de sa boisson, espérant que ce serait suffisamment alcoolisé pour qu'il puisse faire bonne figure. Il buvait pour parler, lorsqu’il était mal à l’aise, c’est à dire presque tout le temps. Il croyait qu’on le trouvait sympathique lorsqu’une honnête ivresse lui déliait la langue.

Les airs faussement inspirés, les regards mouillés, cette sympathie de commande qu’il était nécessaire de manifester en toute occasion, il ne s’y résolvait pas.

Si seulement il pouvait être seul avec Guillaume.

Guillaume ne l'obligeait pas à être sympathique, ni à parler beaucoup. Aujourd'hui, avec tout ce monde... Anne parlait et c’était maintenant à lui, Mathieu, qu’elle s’adressait :

" Et toi, tu penses aussi qu'un embryon est un être vivant ? Et un fœtus?

"C'est un être, commença Mathieu, à tout hasard…

" Oui, un être vivant." Je suis d'accord pour qu'on le supprime si… si son existence est insupportable ou dangereuse pour sa mère… à condition que cela ne lui donne pas de regrets… ça y est, il avait dit une bêtise! Un embryon, avoir des regrets?

 

A partir d'un certain âge, de nombreux êtres humains se plaignaient d'avoir été mis au monde. Il l'avait lu dans les livres. Sa mère qui lui infligea la vie. Il l'avait même entendu dire par des gens. Des « vrais gens ». Dans la réalité. La réalité de la vie. Ouais, tu parles. La réalité par opposition à la fiction. Parlée et non écrite. Ça pouvait continuer longtemps…

Dans certains milieux il était de bon ton de se plaindre d'avoir été mis au monde, et de le reprocher aux adultes.

- Le fœtus ne connaît que le milieu le plus élémentaire et le plus nécessaire…continua Mathieu. Bon, lâcha-t-il d’une voix pâteuse, oui : il vaut mieux le supprimer, s'il existe…"

- Qui faudrait-il supprimer s'il existait ? intervint Guillaume, tout réjoui.

- L'embryon, répondit Mathieu sévèrement.

- Un crime, alors?

- Eh bien, dit Mathieu, un crime nécessaire. On promulguerait une loi.

-Tu parles comme Raskolnikov.

" C'est que, s'écria Anne, on ne peut fonder une loi autorisant quelque crime que ce soit. Il faut s'entendre : l'embryon n'est pas un être humain avant tel âge.

Matthieu s’étonnait d’une telle fermeté chez Anne, qu’il tenait pour une femme-enfant.

- J'ai seulement dit un être vivant, reprit-il, moite de sueur. Vous me faites dire que c'est un crime. Pas du tout.

Autour de lui les répliques fusaient.

- Est-ce que Raskolnikov aurait fait avorter Sonia malgré son ultime repentir? Où est-ce qu'elle était déjà au parfum, poor little bitch!"

- En Russie, la contraception, au 19eme! " railla Andrew.

- Il n'y a pas qu’une seule Russie du 19eme, fit remarquer Nelly. Anna Karénine utilisait un contraceptif. Tout le monde n'est pas, autant que Dostoïevski, arriéré et pétri de Russie éternelle et pieusement féconde.

-Tu plaisantes! dit Anne. La société l’a poussée au suicide pour les libertés qu'elle a prises !

- Qui cela ? demanda Matthieu qui peinait à suivre. Mais sa voix ne devait être qu’un murmure car nulle réponse ne lui parvint, que le chœur qui vibrait, unanime :

-Tous pareils, les mecs !

-Nous sommes tous d'accord, conclut Andrew courtoisement, mais nous ne savons comment le dire."

Chez les Wilson, Andrew occupait l’unique fauteuil du séjour, un modèle en osier, sobre et respectable. Matthieu avait remarqué le fauteuil la dernière fois parce qu’Andrew s’y trouvait. Et dans ce fauteuil, Andrew se tenait immobile. Comme un lézard.

Ils étaient tous d'accord sur le principe, et Matthieu se sentait très loin de tout cela. Un léger voile embuait ses yeux, la conversation se délitait en une marmelade de mots tremblés.

 

Nelly portait un chemisier d'une autre époque qui avait dû appartenir à sa grand-mère avec des manches un peu bouffantes, terminées par des manchons en dentelle qui couvraient les avant-bras. A vrai dire, pas exactement de la dentelle mais un fil souple, de couleur naturelle ou vieillie avec lequel on crochète les bords des napperons. Cette pièce vestimentaire, d'un charme suranné, était en mauvais état et fermait très approximativement sur la poitrine par trois ou quatre petits boutons cassés dont il ne restait que la moitié de la circonférence et qui s'échappaient périodiquement de ravissantes boutonnières, ouvragées elles aussi. Elle les reboutonnait fréquemment, sans aucun espoir de se couvrir, et c'était sans doute pour cela que de longues mèches blondes venaient à la rescousse se nicher sur les seins en descendant souplement.

Soudain, Mathieu reçut en pleine figure son regard brun et surpris, et se hâta de baisser les yeux.

Ils discutaient des slogans accompagnant le manifeste: " Elles sont maîtresses de leur ventre".

C'était vulgaire disaient les uns ; il faut en passer par le scandale, prétendaient les autres.

Toujours sarcastique, Guillaume proposa de faire signer toutes les vieilles personnes qui ne veulent plus vivre dans les hospices. Il se faisait fort d'aider toutes ces mains flageolantes à tenir un stylo. Nelly s’indigna, lui cria qu'il était saoul ou idiot, probablement l'un et l'autre. Le ton monta encore lorsqu’il fut question d'Ophélie qui avait été exilée en province par ses parents. Nelly ne la regrettait pas, elle était stupide, irresponsable. "Et cette idée de se faire appeler Ophélie! Supposez que moi, je vous dise: dorénavant il faudra me nommer Eurydice, sinon je ne réponds plus "

-Tu aurais tort, dit Guillaume, personne ne viendrait te chercher.

-De toute façon, intervint Fiord étourdiment, Cette nana, l’Eurydice, que l'on aille ou non la chercher, le résultat est le même puisqu'elle meurt. Et elle n'en sait rien. Si je me rappelle."

- ça alors ! Lui dit Anne ! Tu connais tes classiques !

Matthieu fixa ses chaussures comme s’il eût été lui-même interpellé par la féroce Anne aux grands yeux de lac de volcan.

Nelly parla assez longuement de laisser les mecs aux prises avec leurs petites héroïnes et nous autres…

Fiord déclara soudain n'avoir pas un sou pour payer.

Bien sûr, songea Matthieu. Elle n'avait jamais d'argent. Faire avec elle une centaine de pas dans la rue, c'était s'exposer à la voir innocemment rentrer chez un boulanger, et commander un sandwich qu'il fallait ensuite payer sans pouvoir s'en offrir un soi-même en la regardant le dévorer. L'accompagner imprudemment dans un cinéma, un débit de boissons ou de tabac…c'était se ruiner. Pour sortir avec elle, il fallait être riche et con à la fois. Amoureux, en somme.

Et les prétendants ne manquaient pas. Andrew, Pierre Abrazone aussi, qui n’aurait pas la chance de payer, puisqu’il n’était pas là.

Andrew annonça qu’il réglait toutes les consommations.

Bien sûr !

Anne éclata de rire. Nelly s’y opposa avec force. Guillaume se leva, dit qu’il avait à faire chez lui, visage fermé et partit brusquement.


 
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1 mars 2007 4 01 /03 /mars /2007 13:57

" Que puis-je pour vous ?

Penché sur son calepin, le serveur se mit à griffonner avant même de connaître les désirs les consommateurs. Cela fit hésiter Guillaume. Les autres consultaient la carte comme de vrais clients qui ont de l’argent à dépenser. La présence d’Andrew conditionnait cette attitude.

-Une Bitter-knave, dit Guillaume.

- Un Jack of the Hearts, préféra Mathieu.

Fiord écarquillait ses petits yeux clairs : "Dites-donc les mecs, vous ne vous refusez rien" objecta t'elle en se tortillant sur sa chaise.

« Ce n’est qu’une bière, objecta Guillaume. Je ne supporte pas beaucoup l’alcool. Ca me rétrécit les bronches.

- Comment se plaisent-elles avec la fumée ? s'informa Andrew.

Fiord saisit la carte à son tour et laissa errer son regard, fronçant les sourcils comme pour déchiffrer un texte compliqué. " Un pastis », lança t'elle d'une voix ferme, au stylo qui attendait, maintenant suspendu en l'air. Son propriétaire secoua la tête, dubitativement.

« Alors quoi? dit-elle en signe d'incompréhension. Un pernod" précisa-t-elle :" Un per-nod".

Le garçon ne bougea pas.

-Es-tu sûre de pouvoir commander ce genre de boisson à ton âge ? objecta Guillaume souriant malicieusement.

Anne qui occupait le siège voisin arbora un sourire trop large qui rendait un peu agressif son visage avenant. Les deux parties de sa lèvre supérieure étaient largement séparées par une dépression en V ce qui la rendait irrésistible, mais bizarre lorsqu’elle élargissait fort ses lèvres.

Fiord se répandit en considérations sur le manque de liberté accordé aux jeunes et de toutes ces conneries d'à tel âge, tel droit. Elle avait seize ans moins cinq jours, se dit Mathieu. Mesurait un mètre soixante-six, se rappela t'il. Elle n'était pas grande pour une Wilson. Anne, nettement plus petite, portait une robe bleu marine en tissu léger parsemé de minuscules pois jaune vif, qui masquait un corps délicat, pensait-il encore, il l'avait déjà vue en pull et pantalon. De toutes petites formes, mais quelle grâce!

Anne ressemblait à Twiggy, le mannequin dont les nonchalances androgynes s’affichaient dans Paris-Match, quelques années plus tôt . Oui, mais avec une semblable bouche, un pareil sourire, elle avait plus de caractère.

Déjà il avait renoncé à la regarder dans les yeux avec insistance. Nelly était son amie intime.

 

Frugalement, les deux filles commandèrent des boissons ordinaires, café et chocolat. Le sobre Andrew, voulait un milk shake : il fut gratifié d’un « lait fraise ».

Il se tenait très droit comme un petit soldat et rejetait fréquemment la tête en arrière pour se maintenir à niveau. Son accent avait du panache, en anglais comme en français. C’est à son excellente éducation, qu’il tenait ses airs avantageux dont Guillaume s’amusait. Andrew frôlait savamment le rebord de la table comme si elle était pourvue de touches de clavier.

- Une anisette, précisa Guillaume, c'est pour moi. le serveur fit un signe de tête affirmatif.

Nelly et Anne ouvrirent un magazine et commencèrent à parler des « trois cents quarante-trois ».

Guillaume s’énervait:" Ne vous tracassez pas; s'il n'y a pas le compte exact, je vais signer aussi, sous un pseudonyme".

Indignée, Nelly le sermonna « Fais le pitre, les obstacles te rattraperont ». Andrew s'en mêla aussi. Que pouvait-il penser dans ses sphères éthérées?

Inquiet. Mathieu baissait la tête.

Les boissons furent déposées sur les tables avec de grands gestes d'importance. Ici, on servait deux fois plus vite, et on payait deux fois plus cher. C'était le charme de l'Oiseau-Mouche.

Andrew devait être reçu avec un minimum de luxe lorsqu’il se rendait chez les Wilson qui faisaient figure de parents pauvres. Andrew régalerait.
A 23 ans, il était rentier, peut-être pour toujours. C’est à dire qu’il travaillait beaucoup,le croque-note, mais pas pour la frime.
Pas métro-boulot-dodo.
Du vrai travail.
Rien que pour lui.

Chapitres précédents : la patte de chat 2

 

 

 

la patte de chat 1

 
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24 novembre 2006 5 24 /11 /novembre /2006 11:12

Pendant qu'elle préparait le petit déjeuner, Guillaume fixait étourdiment les deux grands cierges posés à terre, qu'il avait empruntés à l'église pour s'essayer au clair-obscur et le postérieur prodigue de Nelly, tendu dans une étoffe  de velours trop étroite, qui allait et venait entre les deux chandelles. Tout d'un coup, il recouvra entièrement ses esprits, à la vue de la cafetière qu'entouraient les flammes bleues.

«  Malheureuse, qu'as-tu fait ?

L'eau bouillonnait avec fièvre dans la partie supérieure du récipient.

  Assis tous deux à son bureau devant la fenêtre qu'elle avait voulu laisser ouverte, malgré le froid, tu auras davantage d'air, elle but le jus acerbe, prétendant le trouver bon  et Guillaume étalait de la confiture rouge sombre sur un Lu.   Dommage, il n'y avait plus de lait.

« C'est un conte, commença -t-il, qui s'intitule «  La Patte de chat », une histoire vraiment diabolique sur le thème des trois vœux. Dans mon rêve, les personnages initiaux, avaient cédé leur place à mon père ma grand-mère, le fils, et moi. »

-Le fils ? Qui ?

-Voilà une question difficile...Sans oublier le chat ou plutôt sa patte.

   Il  fit le récit de la maladie  d'une chatte, Albion, adoptée par ses parents, qui l'avait frappé lorsqu'il était enfant. L'animal avait souffert d'un cancer qui avait prodigieusement modifié la forme d'une de ses pattes : ce membre était devenu si étrange qu'il semblait avoir poussé comme une excroissance sur son flanc. La patte était devenue énorme , l'envers gisait près de la couche de l'animal avec les coussinets comme deux gros yeux noirs entourés de rouge en dessous des griffes qu'elle ne pouvait plus refermer et qui, de ce fait, ressemblaient à de petites cornes. l'aspect démoniaque de ce membre déformé, lui avait suggéré d'en faire des dessins qu'il avait conservés tout en les modifiant.

 La vocation de Guillaume pour l'art commence là.

 

« Quand à l'histoire véritable...

Elle plongea sa cuillère dans la confiture. Le pot portait l'inscription «  Christmas », et le contenu, agrémenté de baies juteuses   avait une saveur de prune et cerise  poivrée et sucrée.

    - Ce récit s'intitule «  La Patte de singe ». D'un nommé Jacobs ; on peut la lire dans « l'anthologie du fantastique » de Roger Caillois.   Tu l'as échappé belle, car la suite, c'est que ta mère doit souhaiter de te revoir, tel que tu es, monstrueusement défiguré,  et comme troisième vœu, ton père retrouve la patte maléfique et souhaite que tu t'en retourne dans ta tombe ...

-C'est bien cela.

- Je déplore quelque invraisemblance dans ce récit : en Angleterre ; au début du siècle, comment croire que l'usine, après un accident du travail, même mortel, dédommage la famille ! Surtout que ce pauvre garçon ne devait pas avoir un statut élevé !

-Comment, ce pauvre garçon ? Il n'est pas si bête : il joue régulièrement aux échecs avec son père et le bat.. c'est dans le texte.

 -Et toi, Guillaume ?

Il se rembrunit , secoua la tête. « J'ai toujours été mat »

_ Tu ne lui a pas pris quelques pièces maîtresses ?

-Aucune. D'ailleurs je m'en contrefiche. Si tu savais...

-Alors ce n'est pas lui, l'homme dont tu as rêvé, et qui réclamait de quoi payer la maison, en caressant la patte maléfique.

-Je crois que la maison de Verrières est déjà payée. Où plus exactement, si l'on doit quelque argent,  c'est à ma grand-mère. Qui a toujours vécu avec nous. Avec eux.

-Ce serait remarquable, dit Nelly, que tu connaisses bien les problèmes d'argent de ta famille. Tu serais un phénomène  rare.

... Guillaume voulait  se recoucher. Il n'irait au lycée qu'à dix heures, pour la gymnastique. Actuellement, il avait déjà manqué les maths...Tant mieux.

Surtout, il voulait se réapproprier  sa chambre, se réconcilier avec son être. Quelques disques, un peu d'entraînement à la guitare, une douche, un œuf dur... Nelly  proposa de revenir le soir. Il s'en réjouit. Laisse-moi Thérèse Requin. J'adore les femmes fatales.

Nelly hocha la tête. « Sais-tu ce que c'est qu'une femme fatale ? Tu seras déçu. Thérèse est surtout une victime.

Guillaume fronça les sourcils : « Puis-je au moins compter sur une longue agonie?

-Mais oui ! Nelly vérifia ses autres livres dans le sac tressé, dont des brins de laine s'effilochaient, releva la tête, une superbe et interminable  agonie de vieille négociante paralytique et muette qui rêve de vengeance.

-Et un accouchement ? reprit Guillaume ? Plusieurs jours de souffrance, des complications, un mort ?

-Non, s'excusa Nelly, avec une petite moue désolée, juste une fausse couche, un peu expéditive. Mais tu pourras contempler un éventail de macchabées,  plus ou moins déconfits à l'issue  de  séjours aquatiques à durées variables. Et tu aimeras l'étrange chat tigré qui exacerbe les  terreurs des pauvres amants de son impitoyable regard.

  Guillaume reprit espoir, d'autant plus que Nelly promit de ramener du lait frais et du pain. Pour le cas où tu n'arriverais pas à te lever. Elle se pencha vers lui et il toucha son tricot, faufila sa main en dessous chuchotant : «  le sein, c'est l'être ... » et autres sottises que Nelly se plut à écouter.

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23 novembre 2006 4 23 /11 /novembre /2006 12:15
Eve pose une main sur la patte de l’animal et un sourire de dérision sur son visage. La patte est déformée, toutes griffes dehors, le visage amusé. Les lèvres se desserrent, la voix s’échappe, avec un rien de hauteur pour prononcer le vœu : « Que je reçoive la somme d’argent adéquate pour achever de payer cette foutue baraque ! « Le membre abîmé du chat se propulse en l’air, retombe avec un son mat, sans que le point de chute puisse être localisé. Petit rire sardonique. Améliore tes résultats, William, et le second vœu sera pour toi. La porte ! des coups assourdissants la font remuer. Coiffée d’une casquette gris-bleu de postière, vêtue d’une robe informe d’un rouge vif, cheveux dénoué, teint jaune, décharnée, Mémé se tient sur le seuil, présentant un gros bas de laine qui déborde de pièces d’or. Elles se répandent sur le sol en tintinnabulant. « Ton désir est exhaussé !. Mais ton fils est mort, broyé par une machine. Voilà la prime de l’assurance ! »
D’un bond, Guillaume s’accroupit sur le lit, trempé de sueur, jeta des coups d’œil effrayés alentours. Sur la table de chevet, le griffon qui supportait la lampe à abat-jour, avec ses couleurs enfantines un peu trop vives, plissa à peine les yeux. L’index appuya sur le bouton blanc une lueur diffuse éclaira les environs immédiats, il se répéta qu’il était sain et sauf. Prit de longues inspirations, le cœur s’apaisa, les pulsations ralentirent...
Mais n’était-il pas seul dans son lit ? Nouveaux frissons de terreur De colère. Elle est encore partie ! Il s’en doutait. l’avait-t-il injuriée dans l’inconscience, fait chuter du lit dans un mouvement violent et involontaire, aurait-il prononcé le nom d’une autre pendant son sommeil ? Balivernes ! Il ne put s’empêcher de scruter le bleuâtre tacheté du lino, à la recherche d’une feuille de papier grossièrement punaisée… De nouveaux coups à la porte d’entrée le firent sauter du lit, défailli, pâmé.
Nelly franchissait le seuil, Noli, ses longs cheveux mouillés tombant sur ses épaules, le torse bien moulé dans un gilet de laine bleu moucheté, court, dont l’encolure en V, désignait la travée des seins.
« Qu’est-il arrivé ? Es-tu malade ? »
Guillaume se laissa cajoler, ébouriffer les cheveux, envelopper de mots doux inquiets, proposer du thé de sa bouteille de nuit, une compresse d’eau fraîche, un inhalateur, le plus longtemps possible avant d’expliquer son cauchemar, le premier.
Pas le second, pas sa terreur folle qu’elle ne fusse partie, ce vide immense dans la chambre, l’étrangeté d’objets d’habitude familiers, qui se dressaient menaçants, et l’impossibilité où il s’était trouvé de reconnaître le sac tressé alourdi d’objets, devant lui sur la chaise, le flacon d’eau de toilette à la mandarine et à la cannelle qu’elle avait laissé sur le bureau, ainsi que le roman…Thérèse Requin ? Pauvre Guillaume, t’es sacrément mordu, remet-toi ! N’avoue jamais…
Chapitre précédent : le retour de Guillaume ( ne peut se faire sans vous...)
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22 novembre 2006 3 22 /11 /novembre /2006 15:10

Ralentir.

Une silhouette blonde le précédait, cheveux dénoués, sac en bandoulière, tressé en trois couleurs qui ondulait sur la souple courbure des reins ou venait doucement les frapper à cadence régulière. Elle tenait un parapluie, affaissé sur un côté, marchait vite d'un pas résolu, vive, tendue. Comme elle s’éloignait du lampadaire, la pénombre l'avala.

Il la suivrait à distance. La laisserait arriver avant lui, frapper, attendre à l’étage, se montrerait à elle, redescendue, feignant la coïncidence. Non. Ne fais pas l'idiot. Nous sommes en novembre : elle s'est passée de toi pendant quatre mois. .Mais comment l'aborder ? La dépasser en disant…?

En ne disant rien, en lui touchant l'épaule.


Il la rejoignit effectivement, et, trop tard, on voyait qu'il avait couru.

 


" Comment va Cosette? demanda Nelly.

-Cosette grandit, Cosette jeune fille.

 

 

Quelques heures plus tard, Nelly observait le petit jour qui perçait peu à peu. Un air glacial s’insinuait dans la pièce. Rien ne pourrait décider Guillaume à jamais fermer une fenêtre. Elle rabattit sur eux le couvre-lit, où il dormait la tête tout contre ses seins, abandonné à son repos. Maintenant elle estimait Guillaume à plus haut prix. Le garçon s'était montré tendre, audacieux, explorateur, moins asservi à la réussite d'une performance sexuelle qui n'était plus pour lui une nouveauté. Et Cosette va et vient à l'aise dans la grande forêt, s'arrête, repart, vagabonde jusqu'à n'en plus pouvoir. Mais comment Guillaume en est-il venu à ce point? Ce sont les leçons de toutes les pouffiasses du quartier. Dans un mouvement d'impatience, elle le bouscula. Au creux d' un lit aussi étroit, le petit soubresaut commença à lui fait perdre l'équilibre, la main posée sur le sein de Nelly ,se referma, l’agrippa. ‘il allait s'éveiller, elle lui parlerait de ces autres , et surtout de cette petite sotte d’Ophélie… Non, elle ne voulait pas. Tout ensemble heureuse et dépitée, elle le sentit sortir du sommeil, et reprendre doucement les gestes préludant à l'union sexuelle.

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16 septembre 2006 6 16 /09 /septembre /2006 11:19
Le Départ est plongé dans une semi-pénombre.
Guillaume fume assis à une petite table dont le plateau imite l’onyx.

En face de lui, se tient Mathieu qu’il a retrouvé comme toujours. Assez animé pour l’occasion, le cheveu hirsute, vêtu d’un imper noir, d’un pull noir, d’un pantalon noir avec un bandana noir noué autour du cou.
Jamais il ne quittera le deuil, si c’était bien de deuil qu’il s’agit.

- Ton amie se conduit comme l’héroïne de la pièce, dit Mathieu. même si elle ne l’a pas lue.

- Je ne comprends pas.

- Ophélie, celle d'Hamlet,  est une sotte : elle rend les lettres à Polonius dès que celui-ci les lui demande ! Elle ne les dissimule même pas. Elle fait partie d’un complot contre Hamlet. N’importe quelle autre héroïne se montrerait plus astucieuse pour aider son bien-aimé à sortir d’une mauvaise passe.

- On se demande pourquoi il l’aime !

- Seulement lorsqu’elle est morte !
Cet événement nous rend parfois heureux s’il nous débarrasse de certaines personnes, sentiment que nous convertissons immédiatement en regrets, non seulement pour la bienséance mais pour remercier l’intrus de nous avoir enfin rendu la liberté.

- Je ne saisis pas de quelle liberté il s’agit : Hamlet et Ophélie n’ont jamais vécu ensemble. D’ailleurs, il est toujours puceau, à mon avis.
Hamlet c'est le fls à maman, et  il n'a pas baisé Ophélie ni personne d'autre...
Pas étonnant qu'il  se jette dans la tombe pour embrasser le cadavre, comme il le fait ! Il a la rage !

C’est un très beau moment, dirais-je. Si les morts n’étaient pas gênants il n’y aurait pas tous ces fantômes !
Je me demande pourquoi le Spectre ne hante pas le véritable assassin, Claudius ?

- C’est qu’il n’a pas de sur-moi.


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15 septembre 2006 5 15 /09 /septembre /2006 13:01
Nelly fréquente une classe d’hypokhâgne dans le même lycée que Guillaume. Plus que jamais ils se croisent et feignent de ne pas se voir. Guillaume ne peut compter sur aucun intermédiaire ; il ne veut pas avoir l’air seul car se sait observé et accepte toutes les propositions, voire les provoque, non sans se concentrer plus sérieusement sur Ophélie  qui répond à ses lettres  une sorte de poème des mots à la suite les uns des autres, minéraux, végétaux, abstraits.

    envisage la situation en suivant une perspective rationnelle
lui a dit  Mathieu, : Nelly a du mordant et du moelleux mais Ophélie joint des formes d’une rare perfection à une allure de mystère et de secret à dérober qui en impose davantage.
Nelly ! a t’on idée de s’appeler ainsi ? ça ne suggère absolument rien ! ( Guillaume ne lui a pas parlé du tableau). Elle doit retourner à ses chères études.
Excellent ami que Mathieu ; il lui explique tout, décide dans bien des cas de la marche à suivre, mais ne sera jamais un concurrent.
A cette époque, s'appeler Ophélie, c'est avoir choisi un pseudonyme. On ne connaît pas son prénom véritable. Dans les rues, L'intéressée ne passe pas inaperçue. Elle se vêt souvent d'une jupe paysanne ou indienne, se munit d'accessoires féeriques, laisse flotter de longs cheveux noirs. Ophélie brune il l'a vue poser l’an dernier en ces jours de juin où paressent les élèves désœuvrées avec un balai sur le perron de son lycée, tenant davantage de Blanche-Neige que d'Ophélie. Parfois, un simple pantalon de velours sombre, découpé en fines lanières à partir de l'extrémité supérieure du mollet et un chemisier blanc à manches bouffantes font l'affaire. Elle se tient fort droite, bien cambrée, fermement mais non sans grâce, pour avoir été rat à l'école de danse dans son jeune temps, c'est à dire de neuf à treize ans. Prétendant ne rien comprendre aux études et s'en moquer, elle affiche un souriant refus en redoublant une seconde.
Guillaume consomme une multitude de cafés à ses côtés, se mêlant à un groupe de consommateurs nonchalants, qu’elle gratifie parfois de sa présence une dizaine de minutes, appuyant nonchalamment ses deux bras croisés au dossier d'une chaise. Puis part rejoindre sa famille dans une lointaine banlieue sud. Certains la suivent dans le métro.
Après les cours Guillaume l’a escortée en direction d’une certaine boulangerie à l'angle de deux rues. Elle achète de petites sucreries que les collégiens affectionnent : guimauve, pâtes de fruits, boules de gomme, bâtons de réglisse, poudre effervescente au citron, petits ours gélatineux colorés. Guillaume n’en veut pas, mais, elle lui tend un assortiment d'un geste sans appel, comme si un refus était impensable. Ce goût qu’elle manifeste pour les choses de l’enfance le touche et sa fermeté inébranlable provoque son admiration.
Ensuite, elle lui propose de l'emmener à ce qu'elle appelle son " cours de comédie". Très ému de ce changement inopiné de parcours, il se laisse conduire . Elle a sorti de son sac
 un gros livre broché dont les pages se défont : c'est, dit-elle le Journal de Nijinsky, le danseur fou. Ses yeux brillent, de beaux yeux en amandes qui se brident lorsqu'elle sourit. Schizophrène, précise-t-elle, et ses pupilles cette fois s'agrandissent d' importance. Guillaume prend l’objet et lit au hasard: l'auteur dit qu'il est un poème à lui tout seul. Encore quelques phrases à cueillir à l’aveuglette : l'auteur se félicite d'avoir réussi à faire des progrès pour se garder de la masturbation, sa mère sera contente elle aussi et il n'en dansera que mieux.
Il ne s'attend pas à de tels propos : quel pouvait être l'âge des protagonistes? Ophélie n'en sait rien, le génie n'a pas d'âge.
" Qu’en pense-tu ? »
Guillaume se trouble et lui rend le livre. Ce doit être un objet qu’elle adore, d’autant plus qu’elle ne le lit pas.
Ophélie fait une grimace énigmatique. " ça se voit qu'il est fou? dit-elle avec intensité.
- Non. Pas dans ce que j'ai lu".
Elle promet de lui apporter un autre Journal célèbre, complètement différent, celui-là, qu’ il ne pourra s’empêcher d’adorer.



Il a dévoré le volume avec des sentiments mélangés, puis, ne voulant pas se faire pressant, il tente à nouveau, de la rencontrer comme par hasard.

" C’est toujours à moi que l’on soumet des cas graves »
Ophélie tente de prendre la tête de l’emploi mais elle ne parvient qu’à chagriner son sourire.
Guillaume vient de lui dire à voix basse qu’elle devait être sienne désormais et que sinon il ne répondrait plus de rien. C’est là une formule qu’il savoure de trouver désuète mais avec elle il aime employer des expressions et attitudes vieillotes comme des fleurs fanées.

Elle a accepté de s’asseoir un moment, pour une fois, et commandé un chocolat au lait qu'elle ne boit pas. L'Oiseau-Mouche est cher et les lycéens s’y rendent peu .Une table à peine les sépare . Il l’ a crue jolie. Mais détaillant par hasard son visage tout proche, qui maintenant ne sourit plus, il le trouve d'une surprenante laideur : Asymétrique, les lèvres dures et d'un dessin incertain, surmontées d'un pli d'amertume, des yeux trop petits, la peau couperosée par endroit, présentant des irrégularités, des pores visibles, une somme d'imperfections qu'il n'aurait jamais soupçonnées. Un maquillage un peu lourd, noir, et craquelé sur la ligne qui souligne le bord des paupières, des cils rares et compacts aggravent encore le tableau. Que reste-il du bel ovale entouré de cheveux noirs et vifs, qu'elle se plait à souligner d’un ruban ceint autour de la tête, d'un confetti sur le front ? Ces lignes-là existent toujours mais le détail les gâte. N'ayant jamais touché ses cheveux, il craint qu'ils ne soient rêches, pénibles au toucher malgré leur mouvement, leurs ondulations. Sa main, qu'il n'a jamais prise, de peur qu'elle ne l'enlève, rend peut-être une sensation rugueuse? Elle est bien faite pourtant, une petite poitrine ronde et … irréprochable, pense-t-il avec un certain agacement.
Cette nouvelle représentation altère ses sentiments. C'est comme un tableau regardé de très près, à une distance où l'impression d'ensemble se défait. Si ç'avait été un tableau. il aurait senti de la curiosité. Mais une fille ne doit pas contrevenir à l'image qu'il s'est faite d'elle. Elle ne lui plait peut-être pas. Il pourrait encore changer d'avis s'il la touchait. Que cela arrive une seule fois!
« Qu’as-tu pensé du Journal d'Anaïs Nin?
- Elle les drague tous, c'est admirable ! Jusqu'à s'en prendre à Antonin Artaud. Compliments ! Rien ne l’effraye. Il a un rire nerveux. La conférence d'Artaud sur la Peste ?. Bouleversant, mais pas tellement neuf, dit-il, l’air supérieur. La Passion. Toujours la Passion.
Artaud eût été atterré de son interprétation mais Ophélie, assez ignorante, ne fait aucune objection.
" Et June, s'enquit-elle, ne trouves-tu pas que c'est une femme…"
- La blonde ! Bien plus séduisante qu'Anaïs à en juger par la photo. Un profil renversant…"
Ophélie hoche la tête d'un air quelque peu réprobateur, tandis que Guillaume lui boit sa tasse de chocolat pour s'occuper les mains et la bouche, les cigarettes n'y suffisant plus.
« je veux t'appeler par ton nom véritable, lui dit-il.
- Non. Elle réagit très vivement cette fois, comme si on lui arrachait quelque chose de précieux.
" Alors, si tu es Ophélie, qui peut bien être Hamlet?"
La question ne lui cause nul embarras. Elle se fend d'un sourire épanoui, et extirpe de son cartable un animal en peluche, probablement un chat, d'environ vingt centimètres de hauteur, bleu et jaune, des tons pastel clairs. Il doit l'accompagner tous les jours, car elle ne l'a sûrement pas apporté pour la circonstance. La nuit, sous l'oreiller, on l’imagine reposer sans ambiguïté.
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30 août 2006 3 30 /08 /août /2006 13:54

Ils s’éloignèrent, laissant Guillaume, qui s’acheta un cornet de frites et une demi-bouteille de muscadet, prit le sentier menant à la dite Côte Sauvage, qui ne méritait pas son nom en ce moment et descendit en slalomant un escarpement rocheux abrupt pour se rapprocher de la mer.

Il trouva place sur un bloc où venait mourir le flux. Trempé de sueur, rien ne vint le rafraîchir, qu’une légère petite brise. Les vagues minuscules gargouillaient paresseusement, le long du roc. La nuit bleue était venue, ne laissant apparaître qu’un petit coin de ciel rose-orangé, un berceau de nuages gracieux.

Autour de lui s’étalaient ,des papiers d’emballage à usage alimentaire de forme et de nature diverses alentours.

 

Il n’avait pas été bien inspiré de dire à ses parents qu’il partait avec Mathieu. Ils lui avaient donné peu d’argent, ne voulant pas payer les vacances du « camarade » en plus des siennes. « Ton petit camarade » s’obstinait à dire Alida, bien décidée à les séparer, sans violence apparente, sournoisement….Vrai , l’escarcelle était quasiment vide. Il pourrait se procurer un job, on demandait des barmen sur la place. Un café fréquenté par beaucoup d’étrangers, il parlerait français aux Anglais et inversement , italien aux Allemands. Un peu d’allemand à tout le monde. Personne ne comprendrait. Puis il s’étalerait par terre, à la Chaplin, le plateau des consommations sur la tête  après une glissade d’au moins cent mètres. Le patron ne voudrait plus se séparer d’une attraction pareille...Garçon de café : un emploi à la mode, on disait qu’il n’y avait pas meilleur acteur qu’un barman, et qui de plus, passionnait les philosophes.

 

Alida le voulait à l’école du Louvre, Eve qu’il étudie la linguistique ou une langue rare, pourquoi pas ? Et sa grand-mère disait qu’il faut commencer par l’Histoire, l’histoire tout court , celle des hommes, il n’y a rien de plus solide.

 

Fiord à qui on n’avait rien demandé, plaidait pour lui : mais laissez-le donc faire de l’aârt… autrefois, on lui aurait dit de faire son Droit !

Eh bien, je serai barman qu’est-ce que vous en dites ?

Bien sûr, il fallait avoir envie de rester ici. Qu’est-ce que vous faites là, écrivait sa mère, pas très original, le coin, des vacances pas très culturelles, revenir sur Rennes. : Le Tricheur, Le Nouveau-né. 

 

Si Mathieu apprenait que Bénédicte préparait un doctorat d’histoire médiévale, il se croirait amoureux, il chercherait à faire sa vie avec elle. Ce genre de détail comptait plus pour lui que la saveur des ébats. Il goûtait les charmes de la vertu universitaires comme s’ils se mêlaient mystérieusement à la beauté.

Il envoya d’une secousse brusque une boîte de conserve dans l’eau, ici il fallait se faire une place parmi les détritus, c’était pas joué. La boîte, dépourvue de couvercle et pliée en deux , l’observait en grimaçant, à la lueur des étoiles.

 

Lorsqu’il quitta les lieux, quatre boîtes de conserves, de la sardinerie, dérivaient au fil de l’eau, gueules béantes. C’était lune noire, avec pléthore d’étoiles. Là-bas, dans la petite ville, les lumières brillaient. Guillaume regagnait la tente par un chemin éloigné qui lui permettait de rêver tout en marchant. Il allait jouer un peu de guitare , ce soir, c’était le moment .Et le manuscrit de Mathieu l’attendait. S’il faisait trop chaud, il dormirait sur la plage. Sauf si les moustiques. Mais les sirènes chasseraient les moustiques.

 

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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 13:51

      Un soir, il roula son sac de couchage, emplit son sac des croquis de Bénédicte, de sa trousse de toilette, décidé à déménager.. Il entra dans la tente qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de partager vraiment avec Mathieu. La petite table de camping était dressée pour le repas. Jambon, chips, assiette, gobelet, et même une canette de bière, horreur, qui devait bouillir. Sur un petit compotier de fortune, plusieurs pêches étaient décorées de guêpes affairées. Le tapis de sol était balayé, et, un peu à l'écart, dans un seau ,des vêtements trempaient dans de l'eau savonneuse. Mathieu portait des vêtements neufs, chemisette rayée gris et blanc, short de couleur claire. Il tarda à réagir, l'observa d'un oeil incertain.

- Tu m'invites?

Mathieu raconta comment il avait découvert que dans les cabanes de bois, sur les lattes, on pouvait prendre une douche, que L’eau coulait réellement, qu'il y avait des robinets. Il narra ses expéditions dans les divers magasins d'alimentation, chez le charcutier, au marché, ses bains de mer, et autres activités, toutes solitaires. Il s'était approprié les lieux, circulait, avait un emploi du temps. Il pouvait vivre ici.

 

  « Je suis très content que tu sois revenu.

-Mais tu ne t'es jamais aussi bien porté que lorsque je n'étais pas là.

-Tu prends toutes les décisions, tu ordonnes toutes nos activités, l'heure à laquelle on va prendre un verre, son contenu, les repas, les visites, et comme c'est toujours juste, on ne peut même pas résister. Dans un instant, tu vas me dire ne bois pas cette bière-là, elle n'est pas fraîche on ira se désaltérer en ville et tu me désigneras l'établissement et je devrais consentir. Tu décideras de consulter les programmes de cinéma, et s’ils nous déplaisent, tu me conseilleras va sur la plage te baigner moi j'irais avec cette fille…

-D'accord, répondit Guillaume, on fera ce que tu viens de proposer, sauf que je n'irais pas avec " cette fille"ça ne me dit plus rien ni elle non plus. Je rentrerais sagement à la tente après avoir fait un tour au village. J'ai l'intention de revenir ici. Tu me reproche d’être un tyran et de la pire espèce : ce que je fais est toujours bien, on ne peut s'y opposer même en pensée. C'est au moins déconcertant.

-Pour le dire autrement, insista Mathieu, j’ai l’impression de te devoir beaucoup trop.

Guillaume fut surpris, lui qui se reprochait d’avoir laissé Mathieu sous la tente pour s’aller consoler avec Bénédicte , empêchant ainsi cette demoiselle de se risquer à nouveau chez Mathieu, et ne l’ayant quittée que lorsqu’il ne pouvait plus rien tirer d’elle ni de lui.

- Tu m’as tout appris, insistait Mathieu. C’est difficile pour moi..

Je t’ai appris à te raser fit Guillaume, de plus en plus déconcerté

 

 

- Au fait j’ai trouvé pour les deux Guillaume !

- l’amateur de néant s’appelle Guillaume d’Aquitaine c’est un troubadour. L’homme au rasoir, c’est Guillaume d’Ockham, philosophe anglais du quinzième siècle : qui aurait dit que les mots devaient correspondre davantage à des réalités objectives. Correspondre ou plutôt désigner. Il ne resterait que très peu de mots. Comme lorsqu’on se rase de très près.

Guillaume se toucha le menton. Il croyait que l’homme au rasoir était un film d’horreur ou le héros d’un sinistre fait divers oublié et se demandait si Mathieu ne se trompait pas. Mais Nelly savait un peu de philosophie et rien sur le cinéma d’horreur…

- Donc, les mots ne devraient pas désigner des généralités qui ne correspondent à rien : exemple : liberté, beauté… vérité.

- Existe-t-il des hommes libres ?

- Non ! Mathieu secoua résolument la tête. Tout ce qui est affaire d’interprétation subjective ne peut être retenu.

- Admet-il le mot Dieu ?

- Au Moyen-Âge, il y est obligé. Ce n’est pas quelqu’un à qui on a tranché le cou. Il est mort de la peste noire. Tu as beaucoup de chance.

 

 

Guillaume s'était fait couper les cheveux et les avait mouillés et peignés en arrière. Cette coupe lui seyait même si la chaleur et l’air du large avaient fait apparaître des taches de rousseur sur son visage. Il évitait les rayonnements solaires avec des succès variables. Mathieu qui avait la peau assez mate s'était aperçu aux sanitaires du camping, reflété par d’impitoyables glaces au-dessus des lavabos qui lui avaient révélé sa couleur pain d'épice, infortune dont il dit un mot à Guillaume lequel se mit à rire : Son infortune plairait à. Bénédicte..

Ils mangeaient sans trop d'appétit. L'eau de la carafe était tiède. Le jambon luisait de sueur, Les chips perdaient leur huile. Les deux garçons transpiraient. Mathieu sortit des pêches d’une petite corbeille. Il en extirpa plusieurs guêpes qu'il enveloppa dans du papier alimentaire avant de les poser par terre et de les écraser avec le bout de sa sandale. Guillaume le regardait faire avec étonnement.

Il devait s'être attaché du moins provisoirement à cette modeste toile de tente. Il n ‘éprouvait plus cette panique des premiers jours.

Ils gagnèrent le village en quête d'une boisson froide, passèrent devant l'institut de thalassothérapie : Si tu veux connaître la vraie tyrannie, jugeait Guillaume, c'est là qu'il faut aller. On te fait bouffer du varech cru en salade, tu trempes des heures dans une baignoire : le taux de salinité égal à la mer Morte. Tu dois effectuer des mouvements dans l'eau attention, jamais ce que tu veux, c'est dirigé : et pas question de nager ni jouer au ballon. Et tu te fais masser par des rombières qui te racontent leur putain de vie. Tous les jours la sieste après manger. Seul. Et pas question de faire cinq contre un. les chambres ne ferment pas.

 

 

Parvenus sur la plage, Mathieu relata avec émotion comment il avait, pendant ces quelques jours où ils avaient vécu séparément, réussi à sauver Robinson de la noyade. Il lisait, en marchant dans l'eau jusqu'aux chevilles quand le livre, lui avait glissé des mains. Il l'avait promptement repêché et disposé sous la tente pages en éventail. Les séparant régulièrement les unes des autres pour éviter l’adhérence. Roidi, jauni, le livre était en trois morceaux mais parfaitement lisible. Tu peux essayer.

-Si je suis Vendredi, je ne sais pas lire : Apprend-moi.

-J’ai écrit un …le début d’un roman…heu disons, faussement picaresque …

-C’est pour moi ?

-Oui.

Ils rencontrèrent Bénédicte, la demoiselle insatiable, et Mathieu se montra assez aimable. Tout d’un coup, les voilà devant le cinéma.

On jouait «  Gervaise ». Un vieux film, pour une fois, fit Guillaume. C’est très bon, paraît-il, cette adaptation de l’Assommoir.

«  Ce n’est pas pour vous, fit Bénédicte, s’adressant à Mathieu. Il n’y a rien de tel pour saper le moral

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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 10:06

   

Quelques jours s’écoulèrent: ardeur, moustiques, ping-pong,

postes de radio et  électrophones qui clamaient Je t’aime moi non plus et Cétextra ,   étreintes rudimentaires avec Bénédicte, trop charpentée, la peau rude et les seins comme des entonnoirs,  suffocations insidieuses.


On pouvait s'accommoder de tout ou presque, mais pas de Mathieu. Guillaume l’entendait gémir la nuit, quand il revenait de chez la belle et se plaindre jusqu'au matin. Il restait assis devant la tente, toute la journée, inactif, et s'enfuyait parfois sans indiquer sa destination.


Un matin, il l’avait découvert à moitié enfoui dans une dune derrière des cabines de plage. Seuls se voyaient la tête et les bras. Il fait encore un peu frais là-dedans, disait-il d'une voix mourante. Il écrivait sur un agenda .avec un stylo à encre plaqué or.

" Dommage pour le stylo, dit Guillaume. Qu'est-ce que tu écris?

Mathieu laissa échapper un sanglot bref :

" Tout le mal que je pense de toi.

-Tu m’aimes toi non plus ?

-Tu m’as chassé. J’ai cessé d’exister. Y'a plus rien de réel. C’est l’enfer."

-Si c’est l’enfer, grillons une dernière cigarette.

Mathieu se reprit à sangloter et lui dit de partir.

Il ne parlait pas beaucoup excepté pour dire : "Je deviens fou" ou " Je vais retourner chez ma mère".

-Moi vivant, tu n'iras pas!" lui lançait Guillaume dans ses moments glorieux.

 

 

 


Puis il l’avait emmené chez un docteur. Consulter pour une maladie de l’âme, sous une chaleur tropicale, et dans une station estivale où ils ne resteraient que quinze jour ou trois semaines, s'avéra difficile. Dans la salle d’attente, voyant que Mathieu le regardait l’air sévère, Guillaume lui avait dit : Je sais ce qu’il nous faudrait : une sorte de consultation poético-philosophico-pragmatique. Avec un code de déontologie vraiment rigoureux. Et le...praticien devra être intelligent. Intuitif. Humoriste…Ce devrait être une véritable aventure de l’esprit…

-Tu veux répéter ? fit Mathieu, d’un ton acerbe. Pas trop fort, on pourrait nous entendre.

En son fort intérieur, les paroles de Guillaume pénétrèrent ainsi que ses efforts généreux d’apprenti penseur, sa sympathie le toucha et il commença de se sentir mieux, même s’il ne pouvait le montrer.


La salle d’attente était bondée, regorgeait d’insolations, de crises de foi, d’entorses, d’enfants criards et de vieux excités. On tombe souvent malade en vacances. Guillaume ne répéta pas. Il se sentit singulièrement oppressé. Le médecin dut s’occuper davantage de lui que de Mathieu, lui fit même une piqûre. Ils repartirent vers leur tente avec deux ordonnances et beaucoup de potions dont la magie laissait à désirer.


Guillaume resta alité une demi-journée. Mathieu marmonnait quelque chose du genre « la vacance, c’est ça le mal. Trou béant. »

 


Vite rétabli, Guillaume partit définitivement sous l'autre tente retrouver Bénédicte, en laissant l'adresse, c'était à cent mètres. Il allait parfois en reconnaissance, vers l'endroit où Mathieu était resté seul sans protester d'ailleurs, le voyait sortir et rentrer, le saluait. L'autre lui faisait un signe bref. Difficile d'évaluer la situation. Il l'avait laissé avec un tas de saletés de médicaments délivrés par ce toubib du coin. La demoiselle le savonnait : Renvoyez-le chez sa mère, comme il dit. Il n'y a que sa famille qui puisse s'occuper de lui dans un cas pareil. Quand il aura avalé un tube entier d’Atarax on dira que vous êtes responsable. Même les braves peuvent être suicidaires.

Guillaume lui rétorquait, il ne doit pas retourner chez sa mère : tout le mal vient de là. J’ai confiance, je connais assez Mathieu pour savoir qu’il ne tuerait personne. Même pas lui.



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