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10 novembre 2006 5 10 /11 /novembre /2006 21:18

Le narrateur, journaliste spécialisé, veut s'emparer de documents inédits  concernant l'écrivain Aspern, qu'il vénère presque autant que Shakespeare. Ces documents  recèlent peut-être un chef d'œuvre, une correspondance secrète, un journal, à défaut des révélations sur la vie privée d'Aspern. Ils devraient être essentiels à éclaircir ces " zones d'ombre" qu'un fanatique réussit toujours à cerner chez Son Ecrivain.


Ils  doivent se trouver entre les mains de la vieille Miss Bordereau, américaine d'origine française, résidant à Venise avec sa nièce. Miss B est une ancienne maîtresse  du maître. Le narrateur réussit à s'introduire dans le palais vénitien occupé par les deux dames en acceptant de louer le premier étage à un prix ridiculement élevé. Quoique ayant voulu passer pour un touriste, il sait que la vieille demoiselle n'ignore rien de ses buts.


La nièce de cette personne, à priori  inaccessible, semble gentille et soucieuse du bien de son hôte. C'est à   elle que  le journaliste, prudent,  tente d'exposer son projet. Les affaires vont un peu plus loin qu'il ne le souhaiterait : il promet le mariage à cette jeune personne (un peu sotte, pas très jolie, mais transfigurée par le sang d'Aspern, qui vraisemblablement, coule dans ses veines...)

La vieille Miss Bordereau meurt après lui avoir soutiré beaucoup d'argent pour  sa "nièce", mais sans avoir rien révélé sur les papiers supposés en sa possession. Le narrateur découvre que le prix à payer pour l'accès aux précieux documents, dont il n'est plus très sûr qu'ils existent, est au-dessus de ses forces : il ne pourra pas épouser la "nièce".

S'étant détourné de cette femme, après moult promesses,  elle lui annoncera sa vengeance : j'ai brûlé les papiers. Avaient-ils une réelle valeur, si toutefois, ils existaient vraiment?

Notre héros conservera un petit portrait "ironique" d'Aspern, qui semble lui dire chaque fois qu'il l'observe: " Je t'ai bien eu".


Ressassant les étapes de son entreprise infructueuse, il se répète qu'il n'a jamais été sûr de l'intérêt des documents en question, ni même de leur existence. C'est à Miss Bordereau qu'il s'intéressait tout en la dénigrant avant même de la connaître. Que désirait-il au juste?

Le malheureux héros de cette histoire, bon journaliste, mais écrivain raté, en est réduit à admirer plutôt que créer, et il lui advient  de ne plus savoir  quoi dire d'intéressant sur l'auteur dont il est spécialiste et qu'il idéalise à l'excès. Ayant voué sa vie à la littérature, et plus spécialement à Aspern, il en vient à chercher à travers lui à nouer des liens conjugaux et filiaux avec " ses femmes", liens dont il s'est gardé dans sa vie propre.

 

Mais feu Aspern ne lui donnera rien de ce qu'il désire, car son commentateur zélé le considère comme un père interdicteur sans le savoir. Les deux femmes, elles, en ont l'intuition, et tirent tous les avantages possibles de la situation.

Cette longue nouvelle devrait avoir une morale : «  Gardez-vous du culte de la personnalité ».


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27 octobre 2006 5 27 /10 /octobre /2006 10:47

Chant de mort.

 

La Fortune aux larges ailes, la fortune par erreur m’ayant emporté avec les autres vers son pays joyeux, tout à coup, mais tout à coup, comme je respirais enfin heureux, d’infinis petis pétards dans l’atmosphère me dynamitèrent et puis des couteaux jaillissant de partout me lardèrent de coups, si bien que je retombai sur le sol dur de ma patrie, à tout jamais la mienne maintenant.

La Fortune aux ailes de paille, la fortune m’ayant élevé pour un instant au-dessus des angoisses et des gémissements, un groupe formé de mille, caché à la faveur de ma distraction dans la poussière d’une haute montagne, un groupe fait à la lutte à mort depuis toujours, tout à coup nous étant tombé dessus comme un bolide , je retombai sur le sol dur de mon passé, à tout jamais présent maintenant.

La Fortune encore une fois, la fortune aux draps frais m’ayant recueilli avec douceur, comme je souriais à tous autour de moi, distribuant tout ce que je possédais, tout à coup, pris par on ne sait quoi venu par en dessous et par derrière, tout à-coup, comme une poulie qui se décroche, je basculai, ce fut un saut immense, et je retombai sur le sol dur de mon destin, destin à tout jamais le mien maintenant.

La Fortune , encore une fois, la fortune à la langue d’huile, ayant lavé mes blessures, la fortune comme un cheveu qu’on prend et qu’on tresserait avec les siens, m’ayant pris et m’ayant uni indissolublement à elle, tout à coup, comme déjà je trempais dans la joie, tout à coup la Mort vint et dit : « il est temps. Viens. » La Mort, à tout jamais la Mort maintenant

 

 

Henri Michaux «  Lointain intérieur : difficultés ». (1930).

 

 

C’est en 1938 que Henri Michaux fait paraître pour la première fois «  Lointains intérieurs » que termine « Un certain Plume » l’histoire chaplinesque en treize récits d’un personnage clé dont les aventures étranges tragiques et dérisoires sont symboliques des parcours de l’écriture et du désarroi de l’être au monde.

Ces récits d’humour noir sont ce qu’on connaît le mieux de son œuvre.

 

Le recueil comprend en outre, « Entre centre et absence »  «  La Ralentie » «  Animaux fantastiques «  « l’Insoumis » et « Je vous écris d’un pays lointain »  séries de séquences en prose poétique où le poète  s’introspecte  à l’aide de récits imaginaires. 

La seconde partie « Poèmes »  comprend treize compositions qui sont plus proche du vers libre que de la prose poétique. le poète en découd avec l’angoisse en phrases précises et rythmes dodelinés.

 

« Difficultés » est la troisième partie constituée d’autoportraits (Le Portrait d’A.)

 

«  Le défaut d’être qu’il éprouve conduit Henri Michaux à n’apparaître que multiple et éparpillé, quoique souvent campé avec violence par sa révolte intime. Nulle certitude centrale, hormis celle de sa faiblesse ou de l’insoumission, nul appui, mais le vertige et la chute en de « successifs abîmes » intérieurs… Michaux s’effondre sans cesse en lui-même ». (Jean-Michel Maulpoix : « Michaux, passager clandestin » Champ Vallon)

 

 Voir Poezibao  le site de Florence Trocmé et rechercher Michaux pour en savoir plus. 

 

Unique en son genre, Henri Michaux (1899-1984) se situe tout de même dans une sorte de tradition, celle de Rimbaud et surtout Lautréamont «  Vous mes copains Ruysbroek et toi Lautréamont qui ne te prenait pas pour trois fois zéro… » .

 C’est la lecture des « Chants de Maldoror«  qui le décide à écrire en 1922. Il est pris par l’énergie qui se dégage de ce texte, l’affirmation,  non de soi mais d’une « conscience », qui résiste par le langage et dont la violence est plus satisfaisante que les langueurs mélancoliques des poètes qui ont exprimé le mal du siècle.

Ruysbroek traduit son attirance pour le mysticisme.

 

Henri Michaux est aussi héritier du surréalisme ; il en a le penchant pour la rupture, la libre association, mais aucune inclinaison pour l’esprit de groupe.  D’après ses textes, le  monde est une somme de conspirations, de machinations pleines d’hostilités  et l’humour poétique naît  d’une prise de conscience qu’il faut lutter contre cette animosité, et  d’une somme de petits combats remportés   sur l'inimitié  grâce à  l’arme du langage.

Poésie agressive dans la mesure où le monde est attaqué comme par un acide, par le langage qui le nomme pour l’exorciser. Cette poésie est aussi faite d’humour noir et lyrique ; le célèbre «  Contre » ( In « la Nuit remue ») qui est  un manifeste  poétique de «  Contre création » veut être une affirmation de la rupture de l’esprit à ce qui le menace, et de même une approbation  à tout ce qui le « sauve » (mais pour HM il n’y a pas de salut) amis d’éphémères moment de grâce.

«  Je mes suis uni à la nuit à la nuit sans limite ». (In Poèmes)

 

« Difficultés » rassemble  7 récits de  prose poétique (1930) « Le Portrait de A. » qui l’ouvre, est une sorte d’autobiographie à la troisième personne d’un être qui se conçoit comme une espèce de boule imparfaite. Ce n’est pas exactement la vie d’un être mais celle de l’humanité puisque « il » devient « nous » : «  La chute de l’homme est notre histoire …notre histoire est notre explication ». Et aussi «  A. : l’homme après la chute ».  

Les deux textes suivants « La Nuit des embarras » et « La Nuit des disparitions » font l’amalgame de toutes sortes d’objets et de situations à priori saugrenues qui empêchent l’homme de se trouver une unité et une cohérence dans le chaos de l’existence. D’autres textes de la même section reprennent le texte de l’existence chaotique et entravée (« Naissance » , une  mise au monde  sans cesse recommencée et avortée) «  Destinée » aussi : bien des textes ressemblent à des corps morcelés où les constantes poétiques ( répétitions, allitérations) se trouvent sans cesse bousculées et mises à mal par d’étranges interventions.

 

« Chant de mort » nous y voilà ! se distingue de ces sept textes : à priori il est  le plus satisfaisant: il ressemble davantage à un poème en prose ; sa forme est simple et plus enlevée avec ses quatre longues phrases souples , progressant à l’aide de nombreuses virgules, et   qui reprennent chacune le même départ «  La Fortune + complément attribut et se termine par une chute ( le sol dur, ) et des locutions adverbiales qui reviennent «  à tout jamais » ; «  maintenant » .  Les quatre phrases se développent de façon identiques : un moment de bonheur prévu dès le départ ironiquement éphémère (« par erreur » ; « pour un instant ») se trouve contré par un obstacle d’une forte hostilité ( pétard, couteaux, groupe armé) ou par un accident ( décrochement,), provoque la chute.   Chaque phrase s’élève avec une grâce ( dont peut-être l’auteur n’est pas coutumier) parce que la fortune a des ailes au moins dans les premières phrases ce qui est conforme à une tradition mythologique,(encore que « la fortune aux ailes de paille »n’élève pas si on la considère dans le détail)et que  ces ailes nous préparent à des attributs plus curieux : « aux draps frais » incite au sommeil aux songes et aux illusions le décochement qui se produit incite à penser que l’infortuné narrateur est tombé du lit. 

La fortune  « comme un cheveu qu’on prend et qu’on  tresserait avec les siens 

 m’ayant pris et indissolublement uni à elle » cette comparaison entraîne l’évocation d’une Parque ou d’une Moire : ces divinités filent le destin ; l’une d’elle représente la Mort.

La fortune n’est  pas toujours bonne, à la quatrième reprise, c’est elle-même qui mène  

à la Mort répétée trois fois et majuscule. De  la première phrase à la dernière nous voyons la fortune de devenir progressivement suspecte ; dès le début de l’ultime phase «  la langue d’huile » ne cesse d’inquiéter même si elle  mène tout en douceur vers la fin.

C’est un poème fortement ironique, dont la forme classique, élégante et le trait peu forcé  se rassemblent pour un équilibre que Michaux approuve peu, même s’il y cède : dans sa postface au lecteur il s’insurge contre l’équilibre la synthèse, parle de la » foule qui est en lui » du « monde » dont il est constitué, insiste sur l’éparpillement.

 

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1 octobre 2006 7 01 /10 /octobre /2006 23:20


(pour Joanie et les autres)


Sources du récit : Stendhal a compulsé les annales de la «  famille Farnèse » où paraît le personnage d'Alexandre Farnèse, duc de Parme, au 16 eme siècle, qu'il utilisera pour «  Fabrice » et  qui servira aussi pour plusieurs des "Chroniques Italiennes".

Il a transposé ce récit dans l'Italie du 19eme siècle.

 Le roman a ensuite été rédigé très vite puisqu'il aurait été dicté en l'espace de 52 jours.

Dans la préface, l'auteur prétend avoir rencontré un chanoine à Milan, qui lui aurait raconté l'histoire de la duchesse Sanseverina, et donné le moyen  de se procurer le recueil  lui permettant de trouver davantage de détails.

On pense que le chanoine en question devrait être le narrateur, mais  au terme d'une dizaine de pages,  il devient  Stendhal lui-même qui installe «  notre héros », Fabrice Valserra del Dongo dans son récit.


En 1796,  l'entrée de Bonaparte en Italie. Fabrice naît un an plus tard. Le marquis Del Dongo est partisan de l'Autriche. Fabrice est élevé par  sa mère et sa tante Gina. Il est le plus jeune des enfants de cette famille et en quelque sorte le «  superflu », puisque le fils aîné vit et s'occupe des affaires de son père sous sa direction.


La tante Gina a épousé le comte Pietranera, officier de la République cisalpine.

Les femmes ont le béguin pour Bonaparte, et Fabrice suit leur exemple. C'est pour  les avoir trop écoutées, que l'adolescent, âgé de seize ans, fait une fugue et rejoint l'empereur, retour de l'île d'Elbe. Il assiste à la bataille de Waterloo, plusieurs  passages justement célèbres, émouvants et savoureux,  la guerre vue par un jeune garçon  naïf, imaginatif et romanesque.


Cette bataille brise ses rêves d'héroïsme. Dès son retour à la maison,  il perd son oncle qui s'est battu en duel avec les monarchistes.

Gina devient la maîtresse du comte Mosca, ancien officier de l'Armée impériale, devenu premier ministre du prince de Parme ; et elle  épouse  le vieux duc de Sanseverina, pour s'assurer une situation mondaine dans la principauté. Mais nous savons que seul Fabrice compte...

Fabrice passe quatre années à l'Académie ecclésiastique de Naples. En 1921 il revient à Rome. Il s'éprend d'une starlette, Marietta. Malgré les faux-semblants, le comte Mosca est jaloux de la tendresse que Gina porte à son neveu.

Provoqué par Giletti, l'amant de Marietta, Fabrice le tue et doit quitter Parme. Sa carrière de tombeur se poursuit néanmoins, et le mène à une cantatrice, Fausta.

Son  retour imprudent à Parme lui vaut d'être incarcéré à la « Tour Farnèse » (c'était initialement le titre du roman), non pour avoir tué Giletti, mais en raison d'intrigues politiques auxquelles le prince Ranuce-Ernest IV a prêté l'oreille, car, tenant Fabrice, il espère séduire la duchesse dont il est épris...

Le séjour de Fabrice en prison est également célèbre et je dois dire qu'en classe de 1re il m'avait ravie, ce premier contact avec la Chartreuse, sous forme de morceaux choisis!

D'où l'idée de lire ce roman, qu'à seize ans j'abandonnais très vite...pour le reprendre dix ou douze ans plus tard.

 

Donc Fabrice, amoureux de Clélia Conti, fille du général commis à sa garde. C'est le bonheur. Les héros de Stendhal sont heureux en prison, cette particularité a été souvent commentée. Julien Sorel est au faîte de la félicité alors qu'il est incarcéré, et de plus condamné à mort.  Georges Lucacs a bien parlé de ce phénomène dans sa " Théorie du roman" ( éditions Denoël). le héros chez Stendhal est un "idéaliste abstrait". Son imagination court seule, sans tenir compte de la réalité. Les murs de la prison les isolent et les mettent en valeur. L'isolement leur permet d'imaginer à loisir. Ils ne s'évadent que par la pensée.

  On peut penser que ce phénomène vient de la culpabilité dont souffrent ces jeunes gens.Une

fois incarcérés, ils se sentent punis, donc leur mauvaise conscience s'apaise, et s'ensuit un épisode de contentement.

Pour ce qui est de Fabrice, son plaisir s'accroît de la présence interdite et proche de Clélia, et des obstacles pour la conquérir.  Je suis frappée de voir à quel point la chevalerie du roman courtois influence l'espace romanesque des siècles suivants.

Les obstacles seuls comptent. Et Clélia restera toujours aimée, car toujours interdite, même l'acte charnel consommé.


  Clélia persuade son amant de s'enfuir et l'aide, faisant vœu à la Madone de ne plus le revoir, puisqu'elle a trahi son père.

La duchesse fait assassiner Ranuce-Ernest pour se venger. Elle affirme sa puissance à Parme et obtient du nouveau prince Ernest V la révision du procès de Fabrice, qu'elle fait nommer coadjuteur de l'archevêque.

Clélia épouse un vieux noble pour obéir à son père. Fabrice se convertit à une vie austère et devient prédicateur de talent, pensant toujours à elle et espérant la revoir.

Clélia tourne l'obstacle de son vœu en  rencontrant son amant la nuit. Cette intimité continue alors que Fabrice est déjà devenu archevêque. Ils ont un enfant qui meurt en bas âge. Clélia (comme Mme de Rénal, ou Marie Arnoux) est persuadée que les maladies qui frappent son enfant sont des punitions du ciel, d'autant qu'elle a vu Fabrice à la lumière pendant la maladie de l'enfant. Elle ne tarde pas à rendre l'âme.

Fabrice pense au suicide que sa religion lui interdit et se retire à la Chartreuse de Parme, n'en sortant que pour rendre visite à Gina. Peu après, ils meurent tous les deux.

Cette hécatombe expéditive est peu vraisemblable et ne plaît guère au lecteur.


L'Italie de Stendhal : un lieu idéal

 On participe à La chasse au bonheur chez ces âmes italiennes,  qui mêlent  cynisme,   ardeur et sensibilité. Les héros sont tous juvéniles, même Gina, et n'ont pas  le temps de vieillir.


Parme est dans ce roman une principauté imaginaire dont Stendhal donne un tableau politique d'envergure : Balzac a salué cet aspect de la Chartreuse et  compare Stendhal  à Machiavel.

Ces intrigues politiques, que je trouve fort bien menées sont pour moi  lassantes.

On se souvient surtout de la fuite de Fabrice à Waterloo et de ce regard naïf qui révèle bien des choses vraies.

 

J'aurais  aimé que Fabrice soit un écrivain ou un personnage d'envergure parce que Stendhal, on le sent, veut le pourvoir de toutes les qualités possibles. 

Fabrice, en définitive, ne vit que pour éprouver des instants de grâce ineffables, qui ne souffrent évidemment pas de longs commentaires.

Il meurt, ayant épuisé sa réceptivité à ces instants parfaits.

J'aime toujours la Chartreuse pour certains passages mais à mes yeux " le Rouge et le noir " est de beaucoup supérieur. Je lui consacrerai un article un de ces jours.





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25 août 2006 5 25 /08 /août /2006 21:00
TOUS les feux le feu . 1966 .
 Nous avons huit nouvelles : le titre fait référence aux deux nouvelles en contrepoint qui s’annulent l’une l’autre dans une incendie.
 
Toutes les nouvelles jouent sur deux séries qui s’opposent et se rejoignent : deux vies, deux personnages, deux espaces, 2 récits différents
 
 
L’Autoroute du sud.
 
Cette nouvelle a été adaptée au cinéma par Ettore Scola sous le titre «  Le Grand embouteillage ».
 
Le changement de vie : des automobilistes immobilisés sur une autoroute recréent une société, forment une communauté, reproduisent une organisation sociopolitique. Le personnage principal dit «  l’ingénieur de la 404 » représente le point de vue dominant.
Bientôt les personnages sont identifiés à leurs véhicules. «  Dauphine » « Taunus » ( c’est le chef) « simca » . Où en référence à leur âge : «  les vieux de la DS » ou à la religion «  les bonnes sœurs de la 2CV »
 
Des événements essentiels se produisent de ceux qui contribuent à souder une communauté : des décès ( le suicidé de la caravelle) ; des repas, ; des échanges de véhicules/domiciles.
 
Le cadre devient anachronique lorsque survient la première neige sur cette autoroute de retour de vacances. On commence à assurer la circulation des biens grâce à « La Porsche », dont le propriétaire a des relations avec l’extérieur au départ et de ce fait organise une activité commerciale au sein du groupe.
 
 Le temps subit des distorsions importantes puisque plusieurs saisons se succèdent en vingt-quatre heures qui sont vécues comme de longues périodes de temps.
 
Et puis, le « bouchon » cesse, les autos repartent, la vie recommence : les occupants des véhicules veulent croire que c’était un rêve sauf l’ »ingénieur de la 404 » qui croit bien avoir procréé.
 
2) La Santé des malades.
 
L’humour noir y est prédominent, davantage encore que dans la précédente : Il s’agit aussi d’une situation courante mais pathologique. Les membres d ‘une famille entretiennent la vie de leurs morts par discours lettres et pensées. Les vivants sont les vrais morts. Dans cet univers carcéral, quitter la mère, c’est mourir : (Ceux qui ont quitté la maison familiale succombent à des accidents) Alexandre le fils, ayant terminé ses études, a pris un avion pour Buenos Aires où l’attend une bonne situation. L’avion s’écrase sans survivants…
L’agencement ingénieux du récit c’est de le débuter sur Célia qui va mourir puis de faire un long flash-back sur Alexandre.
On a caché à maman ( diabétique, dépressive) la mort d’Alexandre qu’elle n’aurait pas supporté de savoir. Garder le mort en vie pour la mère, se révèle un avantage : Charles prend la place de son frère plus brillant …et mort. Maintenant il faut lui dissimuler la mort de Célia dont les malaises et le passage de vie à trépas sont évoqués entre parenthèse ou par petites phrases rapides pour laisser place au grand jeu : comment maintenir une morte de plus en vie pour maman ?
Les filles se racontent à l’envi «  la vie des morts » qu’elles inventent pour en faire le récit à maman. Il y a aussi ces lettres innombrables que les vivants doivent écrire pour en faire la lecture à maman et qui remplacent les visites que les morts remettent toujours à plus tard grâce à d’ingénieux prétextes. C’est aussi ce que fait l’écrivain avec ses personnages pour le lecteur. La création littéraire est souvent montrée dans ces situations apparemment sans rapport.
C’est un thème fréquent et on l’exploite pour montrer que le « disparu » dont on veut cacher le décès par égard pour quelqu’un  n’est mort pour personne surtout pas pour les mystificateurs, très heureux de maintenir sa présence ! On se souvient du film «  Good Bye Lenin » où c’est la chute du mur de Berlin qui est cachée à la mère  dont la santé chancelante ne pourrait le supporter… à grennd renforts de moyens audio-visuels sophistiqués ; plus récemment, on pourrait aussi évoquer le film de Julie Bertuccelli «  Depuis qu’Otar est parti » qui exploite le même thème avec autant de talent que Cortazar me semble t’il.
 
La pointe qui clôt le récit est l’une des meilleures jamais trouvées.  L’une des filles survivantes reçoit une lettre d’Alexandre ( écrite à l’intention de maman par son frère sa sœur ou elle ) la lettre d’un mort qui s’adresse à une morte puisque maman elle aussi s’est éteinte, rendant inutile la comédie qu’ils se jouaient . Mais comment vivre si les morts doivent être vraiment morts ?
Aussi la jeune femme qui reçoit la lettre se demande spontanément : «  comment annoncer à Alexandre la mort de maman ? »
 
 
3) Réunion : le narrateur de l’histoire est supposé être Che Guevara non nommé, mais parfaitement reconnaissable.
En 1958, ils prennent le pouvoir à Cuba, renversant Battista avec Castro ( «  Luis dont personne ne peut porter le masque »). L’accent est mis sur l’enthousiasme révolutionnaire dû à la jouissance de faire la guerre, de risquer sa vie,  comme un jeu, à la solidarité au sein du groupe. Des thèmes peu pratiqués jusque là par Cortazar mais qui témoigne  d’une époque où l’auteur amalgame esthétisme et dénonciation sociale et envisage la littérature comme un acte révolutionnaire. Toutefois, des idées, un programme éthique sérieux, est revendiqué. Méditation sur le « quatuor « La Chasse » de Mozart en contemplant des feuilles d’arbres, un lyrisme qu’ à priori je n’aurais pas  prêté à Guevara mais la nouvelle est inspiré de son livre « passage de la guerre révolutionnaire ».
 
4) Mlle Cora
 
Plusieurs monologues et dialogues se succèdent sans transition, ponctuation ni incises et reviennent de l’un à l’autre. Les locuteurs ne se présentent pas de sorte qu’on a l’impression de surprendre des bribes de pensées ou de conversation.
Un adolescent hospitalisé se rapporte la relation qu’il a avec son infirmière Mlle Cora en le commentant. Elle fait de même. Ils se répondent imaginairement sans s’entendre. La communication est d’une nature particulière puisque les paroles qu’ils ont échangées ne sont qu’évoquées. Et peut-être ne se sont-ils rien dit en réalité.  Secondairement, on lit aussi des paroles et des transcriptions de pensées attribuables à d’autres personnages : des chirurgiens dont l’un est lié à Mlle Cora, la mère de l’adolescent…
Cette manière de transcrire le discours donne lieu à des ambiguïtés
Intéressantes.
Mais je ne vois pas la nécessité de faire mourir l’enfant : ceci n’a rien à voir avec le but recherché : témoigner d’une certaine forme de communication.
 
5) L’île  à Midi. Vie monotone Ennuyeuse, autre vie entrevue par un hublot : fantasme. Il arrive si vite qu’il en meurt. Impression que l’avion n’est pas tombé par hasard mais par l’effet de la volonté du narrateur.
 
6) Directives pour John Howell est une variation sur le « Paradoxe du comédien » . Fiction jeu et réalité. Où l’on est un autre personnage. Doubles l’acteur improvisé et le principal. Rice est le vrai nom du personnage et Howell celui de l’acteur. L or qu’ils se rejoignent à la fin, on pense qu’ils se prennent l’un pour l’autre et pourraient se détruire.
 
 
 
7) Tous les feux le feu
Deux histoires en contrepoint. Comme chez « Mlle Cora », les paroles de deux personnages.
A) A Rome, un empereur, mari jaloux , une femme , un gladiateur séduisant que le jaloux va sacrifier.
B) De nos jours, un ménage à trois, même histoire, même déroulement. Les deux histoires prennent le relais l’une de l’autre sans transition apparente mais le parallélisme est évident. Les victimes se succèdent dans le même ordre : le jaloux, le troisième qui n’en peut mais. Et l’incendie qui éclate dans chaque histoire fait flamber les deux récits ensemble et mourir les personnages restants.
8) L’Autre ciel.
 
Les deux hémisphères. Deux lieux, deux vies pour le narrateur qui s’ennuie à Buenos Aires, et, chaque fois qu’il emprunte le passage Guèmes, se retrouve à Paris avec Josiane, menant une existence passionnante à la poursuite du fantôme de Lautréamont. Cf la citation en exergue.
Rue Vivienne, le quartier où vivait l’auteur des « Chants » , il retrouve Josiane, quand il se lasse de son épouse à Buenos Aires. Ce pourrait être une histoire qu’il se raconte mais il la présente comme vraie : au-delà du passage de Guèmes, c’est l’univers du fantasme : Josiane est une prostituée amie, elle est plus excitante que l’épouse ( Schéma classique…) et autour d’elle rôdent des personnages ambigus haut en couleurs plus ou moins hors-la loi. L’existence magique commence donc à Paris, toujours à la nuit tombante, dans des bars mal famés ; un serial killer hante le coin. Il a tué des femmes, et ne peut être que Maldoror, suivant l’étroite communication que le narrateur entretient avec les « Chants ». Josiane et lui croisent plusieurs fois un individu qui leur paraît louche et intéressant à la fois. Ce pourrait être le tueur, ou un observateur fasciné une sorte de double du narrateur : et bien sûr, il est Isidore Ducasse, non nommé mais reconnaissable ce qu’on dit de lui ressemble au peu que l’on en sait, dans la fiction. Et un jour, le tueur est pris, et l’étrange individu disparaît. Ne faisait-il qu’un avec le tueur ?
Puis c’est toute l’histoire qui s’effiloche : Josiane quitte le quartier, le narrateur doit renoncer à son rêve éveillé…
la rencontre de Cortazar avec Lautréamont est fort intéressante. Si l'on ne devait lire qu'une seule de ces nouvelles, on pourrait peut-être choisir celle-là.
 
Lisez  aussi l'article du Dr Orlof que je viens de trouver ! Passionnant...
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5 août 2006 6 05 /08 /août /2006 18:47

 

 Petit intermède avant la suite du bref parcours : la "psychologie" chez Musil :

 Meingast , le psychanalyste de service, est une figure extrêmement négative qui incarne certains des malentendus de l’époque ( et la mauvaise foi de l’auteur) concernant la psychanalyse naissante .Il est intéressant de comparer avec le personnage de « Kropotsky » et ses expériences érotico-occultes dans la « Montagne magique » ainsi qu’avec le Docteur fou de la « Pitié dangereuse «  de Zweig, qui veut persuader le lieutenant Hofmiller d’épouser l’héroïne ; on peut constater que ces portraits sont tout aussi chargés que celui du psychiatre musilien alors que l’on sait que Thomas Mann et Stefan Zweig, contrairement à Musil, étaient favorables à la psychanalyse et entretenaient des relations d’amitié avec Freud.

Musil haïssait tant la psychanalyse qu'il écrivit l'Elève Törless avec des références psychologiques et psychiatriques alambiquées, en évitant soigneusement tout ce qui  aurait pu paraître inspiré par Freud. Le livre n'en est pas moins assez réussi. Je  relis encore ce "roman de collège" à portée philosophique et même politique. 

 

 Partie III : Les Criminels : 56 séquences plus 70 inachevées ou ébauchées. 

Le donjuanisme d’Ulrich évolue : son père vient de mourir, il se rend dans la maison paternelle. Il n’aimait pas le vieux et ils ne se voyaient plus. 

 

Avoir perdu son  père ne  fait pas surgir le patronyme d’Ulrich que nous continuerons à ignorer. Ulrich se veut libre, donc sans filiation sérieuse. 

 

 Mais la mort du père fait advenir la « sœur oubliée » Agathe, 27 ans, blonde, belle (agathos : beau). Ils se rencontrent vêtus de la même façon avec des pyjamas qui font penser à Pierrot aussi bien qu’à Arlequin. 

 

« Sommes-nous jumeaux ? » 

 

Le ton change, ils évoquent des souvenirs d’enfance, se font les récits mutuels de leurs vies respectives.
Agathe est libre, et libre penseur aussi : la façon dont elle jette son porte-jarretelles dans le cercueil du défunt choque même Ulrich. 

La mort du père, levant l’interdiction d’inceste, (ou la préservant ?) introduit de nouvelles préoccupations : Ulrich et Agathe décident de vivre l’un pour l’autre. Ils se défendent de consommer leur union, tout en ne se l’interdisant pas. ni pour ni contre, ni dieu ni diable.

L’arrière plan social de la première partie devient sporadique, Musil en a fini ou presque avec la critique sociale. 
 

 

Agathe, un personnage auquel le lecteur ne devrait pas pouvoir croire aisément.

Elle n'a pas été "introduite".

Elle n’est pas évoquée dans la première partie du roman même sous une forme allusive. Ulrich alors n’avait pas de sœur, ou il était amnésique.

 Agathe n’est pas "une femme de plus". On voit qu’elle est créée pour Ulrich, pour être son double. Elle apparaît très naturellement certes, mais comme le font les esprits. Le  récit commence par le chapitre «  La Sœur oubliée ». Agathe lève des interdits en même temps qu’elle les fait surgir. Elle modifie le testament du père et le réécrit pour déshériter son mari et rester avec son frère. Ulrich sera seul héritier.  

 

Le roman ne se termine pas, l’ennui de l’HSQ, l’essayiste de lui-même, ne tourne pas à l’aventure mais à l’errance. 

Qui plus est, s’il  ne s’engage pas socialement, professionnellement, intellectuellement, c’est, nous sommes tenus de le  constater vu la tournure que prennent ses affaires, qu' inconsciemment, il se gardait disponible pour une passion  « incestueuse » non consommée mais qui l’occupera beaucoup.
La passion est ce qui enchaîne le plus.
Heureusement le roman ne s’achève pas. 
 

 

Musil meurt en 1942 et en exil sans avoir achevé son œuvre  qu’Umberto Eco appelle « une œuvre ouverte » par opposition à «  La Recherche » de Proust, contemporaine, close sur elle-même, et possédant sa conclusion  propre : restitution de la vie dans le projet esthétique.  Avec Musil nous restons dans la sphère du doute. L’œuvre s’ouvre sur des « possibles «  non sur  des certitudes.  

 

Musil est-il philosophe ou romancier ?
il est philosophe parce qu’il écrit un roman  et il écrit un roman parce qu’il veut écrire ses pensées sans être  philosophe.

Intéressé par la philosophie, il pense toutefois que c’est «  une dictature de l’esprit que d’enfermer le monde dans un système clos".

 

Etant jeune, j'ai adoré l'HSQ, dont à présent je relis certains passages, non sans irritation... !!

 

 

 

 

 

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1 août 2006 2 01 /08 /août /2006 15:29
2) Les parties I et II sont un entrelacement d’intrigues écrites sur le mode ironique, que l’on retrouve chez maint écrivains du 19eme siècle : les pensées n’y apparaissent pas comme des excroissances mais comme des commentaires longs de la situation concrète décrite, ou des mœurs du temps, qui, parfois , la théorisent.
 
Intrigue égale femme. Ulrich en a rencontré beaucoup et l’on note une progression des rencontres féminines, qui, de la plus simple à la plus complexe vont aboutir à Agathe à moins que la série ne se rompe pour lui laisser place ?
 
1-     Leona : chanteuse de cabaret représente les pulsions orales, gourmandise y compris.
2-     La « Majoresse » une femme étrange avec laquelle s’élabore un amour quasi-mystique. Au début de l’action elle fait l’objet d’un récit rétrospectif, souvenir de la jeunesse du héros. Préfigure Agathe dans un certain sens mais va au-delà et reste en deçà. L’expérience demeure abstraite.
3-     Bonadea (bonne déesse) trouve Ulrich évanoui dans une rue où il s’est fait attaquer et détrousser. Le soigne et devient sa maîtresse. Femme du monde un peu sotte, toute d’extériorité. Ulrich finit par la chasser.
4-     Gerda : amie de Hans Sepp, l’étudiant révolutionnaire, jeune fille osseuse, attirée par Ulrich mais au moment suprême a une crise d’hystérie. : c’est du moins ce que l’auteur a voulu rendre d’après ses études de psychologie.
5-     Diotime ( Ermelinda femme de Tuzzi) la belle âme. Ce surnom vient du Banquet de Platon, des poèmes de Hölderlin, une longue tradition d’héroïnes germaniques formées sur le mythe grec. Comme la « bonne « âme, la « belle » est tournée en dérision même si elle veut se mouvoir dans un registre sublime : Diotime est attirée par Arnheim ainsi que par Ulrich ; voulant avoir des préoccupations intellectuelles et sociales, elle ne cherche en fait qu’un amant, même si elle l’ ignore.
Ulrich lui, il le sait : on ne la lui fait pas !
6-     Clarisse, la femme de Walter. Ulrich y a mis ses connaissances en psychiatrie. Hystérique, elle aussi (comme toutes celles qu’Ulrich rencontre, car c’était la mode de l’hystérie féminine), elle réclame d’Ulrich un enfant et veut se donner à lui. S’il refuse ce n’est pas pour être fair-play avec Walter mais seulement parce que Clarisse ne l’intéresse pas et qu’elle lui fait peur avec ses prétendus désirs de maternité. Dans la partie II elle s’attache au meurtrier psychopathe Moosbrugger, qui intéresse aussi Ulrich (côté dostoïevskien de l’œuvre.) mais elle va chercher à le faire évader. Jusqu' à la fin Clarisse continue à jouer un rôle ; on peut dire qu’avec Moosbrugger, ils constituent le double délirant ( et un peu caricatural) du couple que Ulrich va former avec sa sœur.
 
Enfin, on ne manque pas de s’apercevoir que ces héroïnes (parmi lesquelles il faudrait citer Rachel la jolie domestique des Tuzzi) appartiennent toutes à un homme, et se laissent séduire par Ulrich qui veut bien les tenter mais non les goûter ( Bonadea mise à part, cependant Ulrich n’a jamais vu son mari).
 
Musil a eu la vanité toute masculine de rendre son héros irrésistible sans en faire un Dom Juan accompli, car il consomme rarement. Mais cela est –il nécessaire ?
 
Il semble donc que L’HSQ ait au moins une qualité : c’est un séducteur.
Il pourrait en avoir une autre ( qualité dans le sens de vertu ou encore « excellence » au sens grec) : se soustraire aux engagements de la comédie sociale en ferait-il  un homme libre ?  
 
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29 juillet 2006 6 29 /07 /juillet /2006 12:27
L’Homme sans qualités ( Der Mann ohne Eigenschaften)


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123 chapitre dont 58 achevés.
 
On a interprété ce titre : «  L’Homme disponible », «  L’Homme sans propriétés » et aussi dans une approche psychanalytique «  L’Homme châtré », en tout cas quelque chose désignant la castration.
 
Le récit devait se dérouler sur un an, l’année 1913, et se donne comme un prélude à la Grande Guerre.
 Lieu principal : Vienne, capitale de la Cacanie c’est – à dire de l’Autriche-Hongrie. Autre lieux : en province, la petite ville où est enterré le père d'Ulrich dans la partie II, premiers chapitres.
Des lieux affectionnés par le personnage ; jardins, ponts, rues, jets d’eau.
 
La publication a lieu en 1937, sous le titre « Voyage au bout du possible » qui concerne le tome I.
 En 1933 parait une partie du 2 : « Millenium : le règne des criminels. Ce sont une cinquantaine de chapitres, des fragments, qui sont autant de variations possibles et complètent le tout.
 
Genèse : Musil travaille à L’HSQ depuis la publication de l’Elève Törless en 1906.
Le roman initial devait s’appeler « Les Jumeaux ». Contrairement à  la chronologie du roman tel qu’il nous apparaît, c’est l’épisode de la rencontre entre Ulrich et Agathe qui fut l’idée initiale du récit,  sinon son enjeu.

Musil a écrit un poème « Isis et Osiris » ( cité dans son journal en 1925) sur le thème mythique des rapports entre ces deux divinités, il conte comment la sœur mangea le sexe de son frère endormi. Un poème écrit à la manière des Romantiques allemands, et qui ne nous entraîne pas si loin de « Musil en tant que scientifique », puisqu’il est persuadé que le mythe aide à comprendre la réalité objective. Le poème contient le roman « in nucléo ».
 
Il y a donc à l’origine de L’HSQ un groupe de fantasmes (inceste frère soeur, gémellité, dévoration) dont Musil tire un autre ( l’androgynie)  en s’appuyant sur des mythes. Et qu’il a l’intention de développer.

Cependant, les lecteurs de L’HSQ découvrent apparemment tout à fait autre chose, lorsqu’ils abordent l’œuvre par son commencement.

Même s’ils ignorent la suite, l’intérêt porté à ce fantasme , et l’empathie pour celui -ci, les portent à lire le roman d’un seul trait, parce que ce fantasme pointe sous le premier récit.
 Même s’ils ne partagent pas le penchant de l’auteur, ils prendront goût à leur lecture. L’idée leur plaît de lire un roman philosophique, scientifique, de critique sociale, de mieux comprendre les prémices de la Grande Guerre et la société viennoise proche du pouvoir politique, à travers le récit musilien.
Ils vont aussi découvrir dans cette première partie un autre fantasme musilien : l’homme peut être libre. Celui-là est universellement partagé…
 
L’incipit de L’HSQ introduit le lecteur dans le roman par des considérations météorologiques qui redoublent ironiquement une réalité sociale. Une dépression qui vient de l’est annonce de fortes précipitations pour un avenir proche. Et indique que nous sommes à Vienne .
On ne s’occupe que de célébrer le trentième anniversaire du règne de Guillaume II, le soixante-dixième de l’archiduc François-Joseph, à la veille de sa destruction : l’incipit, fait pour le voyageur, ressemble un peu à celui du « Rouge et le noir ».
 
Le personnage d’Ulrich ( c’est l’homme libre) :  un prénom seul lui suffit. Il a trente-deux ans, mathématicien, il travaille pour lui-même lorsqu’il en a envie. Il a fait trois tentatives pour devenir un grand homme : l’armée, le métier d’ingénieur, et les mathématiques. Puis, ayant remarqué qu’un « cheval génial »  l’avait précédé, il s’est désintéressé.
Il n’est engagé dans aucun projet professionnel ou autre. Connu comme intellectuel bourgeois qui flâne dans le quartier, il fréquente des personnes qui, elles , sont toutes engagées dans un processus et qui sont «  des possibilités » « des incarnations » de ce qu’il aurait pu devenir;  il les tourne quelque peu en dérision, enchanté de ne pas s’être laissé avoir.
Ulrich c’est quelqu’un à qui on ne la joue pas.
 
« Vous envisagez tout sous la forme de l’essai » lui dit Paul Arnheim, chapitre 121 T 2 .
-La vie elle-même est une expérimentation."répond Ulrich.
 
Les amis d'Ulrich n’expérimentent rien, ils se contentent de suivre le programme déjà établi à l’avance du rôle qu’ils ont accepté de jouer.  
 
A  Par exemple, celui d’ un homme politique.
- Le comte Leinsdorf, vieil aristocrate, politicien, qui voit venir la guerre avec fatalisme. Engagé dans un projet «  L’Action Parallèle » destiné à tenir en bride les esprits et raisonner les intérêts . Tous les notables feignent de croire à l’utilité
de ce mouvement dans une monarchie « Impériale et Royale ».
- Le « sous-secrétaire Tuzzi » : politicien rusé que Ulrich appelle ainsi par mépris.
 
B. d'Un homme d’affaire
 -Paul Arnheim : ( On sait que Musil a pris pour modèle Rathenau)
D’abord industriel, il règne sur des usines et l’exploitation de gisements de pétrole en Rhénanie, activement engagé dans un capitalisme typique de l’époque. Mais c’est aussi un homme mondain, et qui a une forte mainmise sur l’édition. Il écrit (et fait écrire…) des romans à succès tous signés de son nom.
Ulrich a une longue conversation avec lui, à la fin de la première partie, se voit proposer un emploi, et refuse de collaborer.
-Léon Fischel, un « banquier relativement honnête ».
 
C. d'un artiste (raté bien sûr…)
-Walter, l’ami d’enfance d’Ulrich, qui n’arrive pas à percer. Ulrich représente Nietszche pour Walter et son amie Clarisse. Il est censé être une force active barbare. Walter serait « l’Homme du Ressentiment » .
  Ces positions sont d'ailleurs réversibles…
 
D. d'un militaire.
Vieux et retraité -Le Général Stumm von Bordwehr.
Ulrich va souvent le rencontrer à la Bibliothèque Nationale. Le Général retraité assure Ulrich, un peu stupéfait, qu’un vrai bibliothécaire ne saurait se laisser aller à lire les livres dont il assure la gestion, sous peine de provoquer un invraisemblable désordre. Stumm est un homme de bon sens, il nous apparaît aussi comme naïf.
-Un militant révolutionnaire jeune et exalté : Hans Sepp.
 
E. d'un hors-la-loi criminel et fou ( Moosbrugger) et d'un psychiatre vicieux : Meingast.
 
L’ouvrage est prolixe de  paradoxes et des pensées monologuées d’Ulrich rapportées au discours indirect libre, véritables dissertations qui ont fait dire que l’HSQ était un essai raté, un essai transformé en roman un essai de roman. Philippe Jaccotet, traducteur de l’œuvre en français,(le seul pour l’instant) a employé ces mots ; puis l’HSQ est devenu selon une formule plus sympathique «  un roman philosophique » . Thomas Mann, contemporain et grand rival de Musil est rangé dans la même catégorie, alors que l’on a dit «  Thomas Mann ne se permet aucun dérapage dans la forme et Musil aucun dans la pensée ».
 
 
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15 juillet 2006 6 15 /07 /juillet /2006 17:01
max-paysage-et-vaches-09.jpgMax Jacob aurait eu 130 ans le 12juillet.
 
 N’attendons pas la fin du mois pour lire ou relire « Le Cornet à dés » publié à compte d’auteur il y 90 ans. Et peut-être « Le Cabinet noir » recueil de lettres parodiques, exercices de style burlesques.
 
Eléments biographiques :
 Né Max Jacob Alexandre, à Quimper. Ce troisième prénom qui lui servait de nom patronymique fut abandonné par sa famille dans on jeune âge :il ne lui en resta plus que deux.
Cet écrivain trouve sa place dans l’histoire de la littérature française de Pierre Brunel ( Bordas) tome 2, dans le chapitre «  Le surréalisme » , et plus précisément dans le sous-chapitre «  la poésie hors du surréalisme » en compagnie de Reverdy, Fargue, Cocteau et Supervielle ; contradiction : Max Jacob est surréaliste et ne l’est pas. Il y en a d’autres  ( la religion : israélite et catholique ; croyant et non –croyant, mystique et mystificateur, préférences sexuelles : une  femme d’abord, puis les hommes, et sans jamais cesser de prôner la chasteté…).
 L’ouvrage que j’ai cité dit assez justement «  Non –conformiste dans la vie,l’auteur l’est plus encore dans ses œuvres : devant l’absence de signification du monde réel, le poète refuse même semble-t-il de croire à ce qu’il écrit ; il se réfugie dans la mystification, l’ironie , le burlesque… le rire que provoque la cocasserie de certains textes, … n’abolit pas l’inquiétude que leur apparent non-sens suscite. »
 
La poésie est pour lui « Un instantané même manqué de ce fragment de monde qui passait » (Lettre à Apollinaire, 1909).
 
Il est attirés par la max(ime) ; il y a dans le Cornet à dés une centaine d’aphorismes :,
Ex :" Le renard au corbeau demande son fromage. Pour l'homme toute femme est d'abord un corbeau ".
 
La plupart des biographies de Max Jacob sont ennuyeuses parce qu’elles font la part belle à l’homme religieux, sa recherche du divine, sa rencontre avec Dieu etc… je m’en passe très bien. Certains des écrits de notre étonnant poète, tout entiers emplis de lyrisme, prières et dévotion, sont aussi à éviter. Malgré sa profonde religiosité, Max Jacob est un de mes poètes préférés. Pourquoi ?  
 
Mais voyons le « Cornet à dés ».
 
Ce recueil poétique de 68 récits brefs est assorti de réflexions humoristiques ou désabusées.
Il a trouvé sa matière première dans les sujets les plus divers
-L’actualité politique : exposition coloniale (souvent décrite par les littérateurs de l’époque, ici une merveille eu peu de mots) ; le Japon qui devient une grande puissance.
- Le débat artistique : cubisme, modernisme. Il rejette la culture classique, mais ce n’est qu’une apparence.
- Souvenir de lectures : le petit Poucet, Fantômas, Mémoires de Sarah Bernhardt, l’Ancien Testament…
- Souvenirs d’enfance : Quimper.
- la vie quotidienne : Rue Ravignan, la blanchisserie.
 Les récits adoptent différents genres qui ne sont pas tous littéraires : le compte-rendu critique, le pastiche des modèles romanesques connus (« Genre biographique » ; « roman feuilleton ») le pastiche des auteurs (surtout romantiques et symbolistes : « poème dans un goût qui n’est pas le mien »), l’enquête journalistique et le fait divers.
Le cornet à dés.
Le titre s’inspire probablement du « coup de dés » de Mallarmé un auteur que pourtant Max Jacob dit ne pas aimer dans la préface.
On jette ensemble divers éléments qui sont ensuite fondus dans un poème. Celui-ci a sa logique propre qui « imite les données de l’inconscient. »
Cependant, dans sa préface, Max Jacob revendique une esthétique classique. Il dit s’être inspiré d’Aloysius Bertrand bien davantage que de Baudelaire pour produire ses poèmes en prose.  Tous ces poètes romantiques ou symbolistes  cités dans la préface  que Max Jacob récuse plus ou moins, il en utilise tout de même certains procédés.
Important : le poème en prose doit être « clos sur lui-même », parfait, situé et placé.
L’humour et la fantaisie surgissent des jeux de mots et de sonorités et des effets de surprises créés par les références explicites à des genres sérieux dans un langage quotidien.
Conclusions imprévues qu’on peut assimiler à des pointes.
Dérision de la littérature : rupture avec la cohérence spatio-temporelle du récit réaliste.
Esthétique du dépaysement ; il cherche non à surprendre mais à transplanter.
 
Ce qui est fascinant chez Max Jacob c’est sa manière de  faire des élans lyriques contrariés, de poser chaque texte comme une énigme de réinventer l’utilisation du point d’exclamation. Le commentaire ironique est un procédé qu’il utilise constamment.
 
Voici un des ces poèmes qui a pour sujet l’inspiration :
 
Conte de Noël
 
Il y avait une fois un architecte ou un cheval : c’était un cheval plutôt qu’un architecte, à Philadelphie, à qui l’on avait dit : « Connais-tu la cathédrale de Cologne ? fais construire une cathédrale pareille à la cathédrale de Cologne ! »Et, comme il ne connaissait pas la cathédrale de Cologne, alors, il fut mis en prison. Mais, en prison, un ange lui apparut, qui lui dit : « Wolfrang ! Wolfrang ! pourquoi te désoles-tu ? » - Il me faut rester en prison, parce que je ne connais pas la cathédrale de Cologne !- Il te manque le vin du Rhin pour bâtir la cathédrale de Cologne, mais fais-leur voir le plan, alors tu pourras sortir de prison. «  et l’ange donna le plan, et il montra le plan, alors il put sortir de prison, mais jamais il ne put bâtir la cathédrale parce qu’il ne trouvait pas le vin du Rhin. Il eut l’idée de faire venir du vin du Rhin à Philadelphie, mais on lui envoya n affreux vin français de la Moselle, de sorte qu’il ne pur bâtir la cathédrale de Cologne à Philadelphie ; il ne fit qu’un affreux temple protestant.
 
L’échec de l’œuvre tient à la difficulté de réunir ensemble des éléments disparates. La construction existe (le plan) mais pas ce qui est propre à donner l’enthousiasme, l’ivresse créatrice ( le vin du Rhin)    On relève un hommage amusant et irrespectueux à Mozart ( Wolfrang)
Cheval : pour Max Jacob il ne s’agit pas d’un animal mais d’une drogue trivialement désignée par ce mot ( il utilisa par exemple l’éther et la tisane de jusquiame ; il ne les trouve pas fameux [ « mon Pégase n’est plus qu’une Rossinante… »] et s’en plaint fréquemment non sans humour). Cheval désigne aussi les possibilités créatrices du poète.
 
Philadelphie doit s’entendre étymologiquement : philia et Delphes. Oracle.
L’inspiration apparaît comme un ordre indéterminé « on ».
 
 Christopher Knowsley portrait de Max Jacob 1929, musée de
 
  Portrait de Max Jacob par Christopher Knowsley en 1929 Musée des Beaux Arts de Quimper.

 
Max Jacob mourut en déportation le 5 mars 1944 à Drancy :
 
LA GUERRE
Les boulevards extérieurs, la nuit, sont pleins de neige ; les bandits sont des soldats ; on m'attaque avec des rires et des sabres, on me dépouille : je me sauve pour retomber dans un autre carré. Est-ce une cour de caserne, ou celle d'une auberge ? que de sabres ! que de lanciers ! il neige ! on me pique avec une seringue : c'est un poison pour me tuer ; une tête de squelette voilée de crêpe me mord le doigt. De vagues réverbères jettent sur la neige la lumière de ma mort.
   
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31 janvier 2006 2 31 /01 /janvier /2006 13:08

La réponse de Freud à Michel Onfray :

L'Avenir d'une illusion ; texte de 1927.

 

Michel Onfray dans son livre Le Traité d'athéologie considère Freud comme un de ces «  faux athées » qui ont gardé  de la religion dans laquelle ils ont été élevés l'éthique ou la morale peut-être les deux. Et il  ne se trompe pas. Dans ces écrits politiques (On peut aussi compter «  Malaise dans la culture ») tout en déplorant les méfaits de la croyance religieuse,  Freud ne propose pas une éthique athée.

Avec l'aide de la théorie psychanalytique Freud s'interrogeait sur l'avenir de la culture occidentale. «  culture » ( Kultur) et « civilisation » sont pour lui synonymes.


Pour interroger le devenir de la civilisation, la psychanalyse privilégie le domaine de l'altérité, les échanges des hommes entre eux, le problème de la répartition des biens, plutôt que celui de l'acquisition du savoir et de la domination progressive de la nature.


Le premier de ces domaines d'investigation,  Freud l'appelle «  régulation des affaires humaines »

Les hommes tendent à régler leurs rapports intersubjectifs de manière à obtenir le moins de déplaisir possible pour chacun, pour le plus grand nombre.

Cette tâche est politique puisqu'elle suppose d'éviter la guerre. Le pari est difficile, les hommes ont des tendances antisociales (destruction de l'autre aussi bien que de soi), et n'aiment pas spontanément le travail.

 Pourquoi ?

Le travail, selon Freud, est un jeu dont la satisfaction est différée.


Une majorité d'individus est contrainte par une minorité de privilégiés entretenant un conflit permanent et une répression des désirs. 

Les foules sont inintelligentes et inaccessibles aux arguments. Il est nécessaire qu'elles soient contraintes par une instance gouvernante créée dans le but de préserver la civilisation.

Mais  ces instances gouvernantes ne sont pas plus intelligentes que les foules elles-mêmes et si un guide s'en détache, c'est par nécessité vitale et non pour ses capacités. Les hommes ont intériorisé l'instance dirigeante sous la forme du « surmoi » ( über-Ich) en ce qui concerne les interdits majeurs à la base de toute civilisation. Contraints d'obéir à des chefs , ils obéissent davantage à une représentation du chef qu'à un personnage particulier, qui n'en est qu'une figure passagère.


Les désirs humains qui, au nom de la préservation de l'espèce, demeurent non satisfaits, s'appellent privations. Elles ont un sens car elles se fondent sur des interdits : l'interdit d'inceste, le cannibalisme, le meurtre ... et sont intégrées par le surmoi. Les privations sont génératrices de productions culturelles, les hommes substituant à ces désirs interdits des pratiques éthiques et singulières pour chaque nation. Ces pratiques substitutives  sont respectées par crainte du châtiment.


D'autres désirs également insatisfaits sont de natures différentes et aboutissent à des frustrations. Elles n'ont pas de sens car n'étant pas fondées sur des interdits :  la mort n'a pas de sens( d'ailleurs l'inconscient ne la reconnaît pas). Elle n'a pas de fonction civilisatrice n'étant rien d'autre qu'un processus naturel. L'homme, être parlant, ne peut l'admettre du fait qu'il n'y a rien à en dire. La plupart du temps il se croit immortel, ça n'arrive qu'aux autres, mais s'angoisse si cela touche un »proche ».  Les hommes vont doter de sens et humaniser la nature (mortelle) et ses manifestations. C'est ainsi que naît  un processus appelé religion.


Paul Valéry dit «  la question des religions, c'est de savoir si les morts sont vraiment morts ».



Les satisfactions secondaires substitutives aux frustrations ( imposées par la nature) et aux privations ( imposées par la civilisation) naissent du refoulement. On les appelle idéaux et réalisations artistiques.

Un idéal est narcissiquement satisfaisant parce que celui qui le défend entre en conflit avec d'autres idéaux et le sien lui parait d'autant meilleur.
Les fonctions de l'art , à l'opposé, sont  anti-conflictuelles, elles exaltent l'identification ( une jouissance en commun) et réconcilient les éléments d'une communauté.


Les satisfactions substitutives nées de frustrations occupent une place à part puisque l'homme réagit à la frustration (principalement le fait d'être mortel) par l'idée religieuse ou « illusion ».


L'illusion, contrairement à l'erreur  qui est une faute objective, est une croyance erronée, motivée par le désir et la subjectivité ; elle est indifférente à l'effectivité. Freud la différencie de l'idée délirante qui prend la place de l'effectivité et s'y substitue pour la personne qui en est affectée.


L'illusion subsiste donc,  en non-contradiction avec une effectivité par ailleurs assumée comme telle. Bien entendu, si Freud réserve à la religion le terme d'illusion , il n'exclut pas que ceux qui pratiquent des religions puissent avoir des idées délirantes.


L'animisme, premier état de la religion,  sera remplacé par une nouvelle illusion mieux adaptée à la nouvelle conjoncture.  Il y aura des dieux  dont la fonction sera d'abord de réconcilier les hommes avec la mort (réversibilité, passage vers une autre vie...) ensuite d'adoucir les privations que la civilisation impose, et enfin d'exorciser la nature. A cette phase, les idées religieuses ont pour fonction  de compenser aussi bien des frustrations que des privations. La figure du père devient alors centrale dans l'esprit religieux des hommes.

Le père est craint de l'enfant qui n'en espère pas moins une protection de sa part. De Dieu, l'homme attend le même service.

La position du dieu est fragile :

S'il commande aux forces naturelles il faut se persuader que ses voies sont insondables.

S'il a seulement créé la nature, étant donné la façon imprévisible dont celle-ci se conduit et la non-réponse du dieu à l'effroi humain, il faut conclure qu'il a abandonné sa créature. Car s'il y est lui-même soumis il perd son statut divin.

Les hommes s'en tirent en  déclarant la foi inséparable du doute.

Arrivé à un tournant de son histoire, l'homme fait endosser au dieu l'origine de la civilisation en plus de la nature et le charge d'en faire respecter les règles. Il concentre les qualités divines sur un seul dieu selon un mécanisme inconscient que Freud explique dans la Traumdeutung : la condensation de plusieurs désirs disparates en une seule figure. Dieu finit par être exactement identifié au père et de fait il aura un enfant : soit sous la forme d'un peuple élu, soit sous la forme du Christ.


La deuxième partie de L' »Avenir d'une illusion «  est centrée sur le problème de la foi chrétienne :  l'idée religieuse est un dogme qui réclame un acte de foi.

La façon la plus avantageuse de contourner ce problème est le doute qui permet l'activité  rationnelle,  non sans tourmenter l'obsédé.

Une autre façon d'esquiver la difficulté est de se comporter « comme si » c'était vrai. Les ruses de l'inconscient font d'une foi acharnée un détachement qui est celui de la négation.  Le conscient nie ce que l'inconscient retient : c'est la façon habituelle dont la névrose se présente.

Il est fréquent aussi de masquer Dieu derrière des abstractions «  c'est une force qui nous dépasse » , « c'est quelque chose, tout de même ».


Une seule attitude ne serait pas religieuse : reconnaître son impuissance en face de la nature. Toute démarche visant à se réconforter face à cette situation est forcément religieuse.

En vertu du principe de négation, l'athéisme parait être une attitude religieuse parmi d'autres.


La conclusion implicite de Freud serait  que l'homme occidental n'échappe pas à Dieu, étant l'héritier de cette civilisation judéo-chrétienne. Tout au plus peut-il reconnaître que la civilisation est basée sur des interdits (lois) pour survivre et que la religion n'est que la consolation, la compensation des hommes aussi bien déprivés par les interdits que frustrés par la nature.

Autrement dit ; l'essence même de la religion n'est pas la loi en soi : elle n'est pas non plus « naturelle ». Elle se situe à un niveau où l'homme est un enfant devant un père, dans un registre qui est celui de la névrose, et implique que le père n'est pas mort, est donc à craindre, et qu'on peut en tirer des satisfactions, des récompenses etc...

Un niveau que la plupart d'entre nous croient avoir dépassé ce qui fait que Freud est souvent  rejeté.  Ceux qui ont coutume de se déclarer athées ou incroyants, n' admettent pas  qu'inconsciemment ils ont à découdre avec le père. Inversement, ceux qui se déclarent croyants n'admettent pas que la religion  puisse être une illusion.

La plupart des gens, même de bonne foi, n'admettent pas l'existence de l'inconscient. Ce serait admettre qu'ils ne connaissent que très peu de leurs pensées véritables... l'inconscient est toujours nié,  y compris bien sûr lorsqu'on prétend  l'admettre...

L'avenir des idées religieuses en tant qu'illusions parait florissant à Freud. Alors même que la science se développe et devrait éliminer les causes de croyances religieuses, ce fait transforme des attitudes religieuses classiques en attitudes athées, sceptiques, et autres variantes qui signifient seulement que l'homme se dissimule, qu'il est resté un enfant dépendant d'un père.


Sigmune Freud " L'Avenir d'une illusion" PUF ( Quadridge), 1999.

Indice de satisfaction : 9/10.




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25 janvier 2006 3 25 /01 /janvier /2006 22:41

 

2253139076-08--SCLZZZZZZZ-V24159422-SS500-.jpgCe roman est paru en 1992, traduit pour les éditions Actes sud en 1993.

Porte en exergue « Tout état actuel est corrompu » Ralph Emerson.


1) Le Léviathan est dans le Livre de Job un monstre gigantesque, qui sera plus tard représenté par une gueule ouverte ; dans la langue, il passe pour désigner toute chose monstrueuse et terrifiante.


Avec Thomas Hobbes en 1651, il devient l’Etat, l’état despotique, le pouvoir absolu, le seul qui, malgré son visage peu amène semble au philosophe le garant d’une vraie société civile.


Le romancier allemand Arno Schmidt intitule « Léviathan » une de ses nouvelles qui décrit la fuite désespérée de civils à Berlin, sous les bombes en 1943. On y rappelle que Nietzsche appelait l’état « un monstre froid ».


2) La narration est classique en cela qu’elle commence par la fin et reprend tout de suite à un moment antérieur où se sont rencontrés les deux personnages principaux ; puis des allées et venues dans le passé, au hasard semble t’il des souvenirs du narrateur qui cherche à reconstituer le pourquoi de l’événement qui ouvre le livre.


3) Pete Aaron, écrivain et narrateur de l’histoire, vient de lire dans la journal le récit de la fin « explosive » de son ami Benjamin Sachs. Entouré de dynamite, jusqu’à devenir une véritable « bombe humaine », il s’est donné la mort dans sa voiture sur une autoroute.

Pete s’attend à la visite de la police, et n’est pas étonné de cette fin pour Benjamin. Le destin de ce dernier fut marqué par la bombe qui explosa à Hiroshima au moment de sa naissance le 6 août 1945.

Pete évoque la vie de son ami : un itinéraire de quarante ans qui passe par l’écriture. Si Pete et Benjamin sont tout deux écrivains de fiction, Benjamin n’a écrit qu’un seul roman : un livre dans lequel il essaie d’imiter « tous les styles »moins pour faire preuve de virtuosité que faute de pouvoir opter pour une seule solution. Le parcours de Sachs est semé de détails significatifs quant à son problème d’identité et sa conviction d’être « l’enfant de la bombe ».


Par exemple, la mère de Ben l’emmena enfant avec ses copains visiter la statue de la Liberté. Saisie de vertige, elle s’assied sur une marche, tandis que son fils grimpe tout seul dans la « torche » et s’y livre à des contorsions dangereuses… au cours d’une fête, déjà marié, Ben se laisse séduire par une « allumeuse » et la fuit jusqu’en haut d’un échelle de secours d’où il tombe de plusieurs mètres de haut. Sa vie change ; il divorce, cesse d’écrire, se retire dans une maison en forêt.

L’itinéraire de Sachs prend un relief inattendu ; le nouveau livre sur lequel il travaille « Léviathan » , dont on reste à ignorer le contenu, ne l’empêche pas de rencontrer un homme en voiture, qu’il tue, en état de légitime défense. Dans le véhicule, il trouve des explosifs, et beaucoup de billets de banque. Apprenant que l’homme est marié et père, il ne veut pas le livrer à la police et s’obstine à vivre chez sa femme, lui donner l’argent, adoptant sa fillette. Tout cela ne lui apporte guère de satisfaction ; alors, il commence une carrière de terroriste à l’image de l’homme qu’il a tué.

Cet homme travaillait pour le FBI : Sachs, lui, ne s’attaque qu’à des statues de la Liberté en miniature contre lesquelles il commet nombre d’attentats, avant de s’en prendre à sa propre personne.


En conclusion, le couple Pete/Benjamin apparaît comme un organe qui comprend deux individus complémentaires l’écrivain qui a réussi et veut croire aux valeurs de la création littéraire (c’est aussi un personnage mineur, effacé) et celui qui n’y croit plus et cesse vite d’écrire, pour se lancer dans l’action. Des actions un peu dérisoires : attenter à des statues de la Liberté… sans pouvoir s’en prendre à la principale… mais courageuses et d’une valeur symbolique.


Ce roman témoigne à travers ses personnages d’une nation en quête d’identité, qui a perdu ses repères.


  Plutôt intéressant mais les femmes présentées dans le roman sont un peu stéréotypées.

 

 

 

 

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