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1 avril 2010 4 01 /04 /avril /2010 23:58

passion simple

 

 

Gallimard, 1991.


En exergue «  Nous deux le magazine est plus obscène que Sade »


La passion décrite par Annie Ernaux ne ressemble ni à Nous Deux ni à Sade. Elle se rapproche d'une vue cartésienne.


Elle évite le mot amour. Chaque fois que l'on a un sérieux penchant, on invoque l'amour plutôt que la passion, terme délibérément philosophique qui s'emploie dans les traités. Annie Ernaux prend donc le recul avec son sujet. Une fois, elle substitue le mot « obsession » à passion.


Les faits qui l'inspirent ont duré de « à partir du mois de septembre l'année dernière » à «  cet été » au moment où pour la première fois, elle verra «  en flou », un film classé X.

A vrai dire je me suis demandé si «  cet été » n'était pas  antérieur au 9 février 91, date qui termine le livre.


Le ton est volontairement neutre. On note que l'objet de cette passion était nettement moins exigeant qu'elle d'un point de vue intellectuel et qu'elle en prit facilement son parti allant jusqu'à régresser dans ses options personnelles. 

» il n'est pas attiré par les choses intellectuelles et artistiques malgré le respect qu'elles lui inspirent ».

Autrement dit, si elle avait vécu avec lui, elle eût été fort malheureuse. Comment vivre avec quelqu'un qui n'a pas les mêmes valeurs, les mêmes priorités ?


 C'est une bonne chose qu'elle l'ait eue comme amant et rien de plus...

Mais ce n'est pas facile non plus. La passion rend bête et fait délirer .


Exemple :

- Elle fait la liste des activités qu'elle doit faire ou ne pas faire le concernant :


- Elle fréquente les cartomanciennes et redevient très superstitieuse.

- Tout ce qu'elle lit sur les relations entre couple concerne son ami et elle.

- Elle ne fait qu'attendre sa venue ou un appel de lui.

 


« Où est le présent ? »


Cette interrogation qui la taraude «  avant/après, toujours attendre, « où est le présent » n'est pas spécifique à la passion...

Elle compare les rencontres faites avec lui à des épreuves .

Le nombre de jours sans nouvelles de lui amène la crainte d'être recalée.


«  Vivre cette passion comme j'aurais écrit un livre : la même nécessité de réussir chaque scène, le même souci de tous les détails » ;

Cette phrase me semble très importante !


J'ai écrit plus haut qu'Annie Ernaux évite le mot amour et par suite le romanesque ; et même en quelque sorte le récit : elle décrit plus qu'elle ne narre. Par cette narration, elle donne l'impression de décrire en utilisant le style du constat, une voix sans timbre.


En dépit du recul qu'elle prend, et de la détermination d'observer froidement les faits, elle manifeste toujours son désarroi.

Cela se sent à l'absence de sentences, de discours, de conclusion, de métalangage...

C'est surtout parce qu'elle se garde du mot amour que tous les « passionnés » revendiquent ; elle ne s'est pas crue amoureuse.


«  Je ne savais pas de quelle nature était sa relation avec moi... » Elle suppose qu'il éprouve la même chose et après quelques temps conclut qu'il vient seulement pour satisfaire un désir sexuel. «  la seule vérité incontestable était visible en regardant son sexe ».


Il est "étranger"par la nationalité et la langue, mais cette manière de dire est une métonymie : l'objet d'une passion nous est toujours étranger et l'autre est toujours un étranger, attirant ou non.


S'il était français elle comprendrait assez vite qu'il a plusieurs manières de parler français et que la sienne lui échappe de toutes manières.


Page 60, un indice de chronologie apparaît «  Deux mois après le départ de A. elle a commencé à raconter «  à partir du mois de septembre ...ensuite p 69 c'était le moment où elle allait vivre la fin de sa passion. Cela signifie vire d'espérance lorsqu' n'y en a plus ( toujours très superstitieux) lui envoyer une carte postale en allant dans un pays étranger  et s'y rendre rien que pour cela.

 P 66 «  Maintenant c'est avril «  elle fait un progrès dans le deuil. «  Il m'arrive de me réveiller sans que la pensée d'A. ne vienne aussitôt «  Nous sommes au présent de la narration. Elle cherche toutefois « quelque chose d'impérissable  que ne donnent pas les souvenirs ».  


Relisant ce qu'elle a écrit sur sa passion, elle en éprouve de la honte. Inquiétude des jugements de valeurs normalisantes du monde qui va la lire.


Donc 4 moments : Février 91; Avril 91; Printemps 89, et ce mois de septembre 1988.

Elle le revoit ce n'et pas le même. Et c'est la dernière fois pense-t-elle. Même si ce n'était pas la dernière cela ne changerait rien...


Intérêt des notations hétéroclites opposant deux réalités de registres différents et d'importance différentes

«  J'ai voulu apprendre sa langue ; J'ai conservé sans le laver un verre où il avait bu. »


Tout le livre est dans ce type d'opposition, également le décalage entre le sujet et la manière de le traiter.


Donc ce serait plut tôt une sorte de documentaire sur la passion entre le récit et le document. Certains diront «  l'autopsie d'une passion »


La conclusion peut sembler déroutante : Annie Ernaux fait l'apologie de la passion. c'est, dit-elle, un luxe. Elle se serait approchée de la limite qui la sépare de l'autre. Au point d'imaginer la franchir (mais jamais plus on ne méconnait davantage l'autre que dans la passion).


«  Absence de dignité » dit-elle  dans la passion.


«  ce que son existence m'a apporté ; le souvenir que l'on garde d'une passion ce sont de furtifs moments érotiques, des images de ce genre, des sensations-images. Il n'en reste jamais rien d'autre.

Le « don « dont elle parle n'existe pas dans la passion. Les souvenirs si vifs soient-ils n'ont aucune signification.


Le souvenir d'une passion ( si l'on a écrit en « direct » ce que l'on vivait ) est désastreux. C'est tout ce temps passé à l'autel d'un autre qui n'existait pas, ce sont toutes ces phrases répétitives, témoins d'une obsession amoureuse de tous les instants. Certes, elle a bien noté ces faits, mais avec recul. Elle aurait dû dire qu'au jour le jour, si ça s'écrivait, c'était beaucoup plus insensé plus vil, plus bas plus stupide. Elle a de la chance si les passions lui rapportent quelque chose lui montrent de quoi elle est capable. Lui permettent de mesurer le temps de tout son corps. Les souvenirs qui en restent peuvent paraître précis et durs s'ils se rapportent à un être qui a cessé de nous intéresser.

 

Un livre d'une intelligence aiguë.


 

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30 novembre 2009 1 30 /11 /novembre /2009 00:17

 

 

Dans le cadre du challenge «  lire les classiques », organisé par Marie L , j'ai eu l'idée de reprendre le Grand Meaulnes. Mon édition est de 1967.

Cet ouvrage à l'époque m'avait plu,qu'en penserai-je quarante ans plus tard?


De nouvelles éditions de ce roman ont paru mais je m'en suis tenu à mon vieux livre de poche...


Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle à Ste Agathe dans le Berry, la ville la plus proche étant Vierzon.

Un petit village retranché du monde. On y vit au rythme des saisons, sans référence à une actualité politique et sociale quelconque.

Le narrateur François Seurel vit entre ses parents tous deux instituteurs : il appelle sa mère « Millie » et son père «  monsieur Seurel », voyant chez lui le maître davantage que le père. A 15 ans il est écolier et s'ennuie copieusement, lorsque Augustin Meaulnes un peu plus âgé que lui, devient pensionnaire chez ses parents et va partager toutes ses journées.

Le nouveau a du charisme et devient aussitôt le meneur du groupe, en même temps que l'ami de François.

Bientôt ce garçon disparaît pendant trois jours et revient sans s'excuser ni donner d'explication auprès des parents de François qui ne lui demandent rien.

Meaulne fait la loi aussi chez les adultes.


Il se confie à François : s'étant perdu dans la campagne, il s'est trouvé par hasard mêlé à une fête «  étrange »costumée dans un manoir, et s'est fait passer facilement pour un invité. Il y a rencontré Yvonne la jeune châtelaine qui lui a plu et on peut penser que c'est réciproque. Ainsi que son frère Frantz jeune garçon trop gâté, transi par une déception amoureuse..

Meaulne et François ne vivent désormais que pour retrouver ces deux êtres tellement séduisants, et ce château baptisé tantôt «  le Domaine Mystérieux » tantôt le « Pays perdu » ce qui le fait ressembler au paradis perdu.



Un quatuor de personnages se met en place : François, à travers Meaulne aime Yvonne de Galais et Meaulnes aime également Yvonne mais surtout Frantz ce garçon romantique exalté qui est son double aristocratique. Les deux jeunes châtelains sont attirés par les roturiers comme dans les contes.

 Le côté " conte " tout plein de détails oniriques  et le côté "roman du terroir" avec ses nombreuse notations réalistes se mélangent et forment un assemblage curieux.


Le Grand Meaulnes se lit toujours avec plaisir, il ne manque ni d'agrément ni même de charme.

A 25 ans, Alain Fournier était fort talentueux d'écrire avec cohérence habileté et quelques bonheurs d'expression ce récit qui tient à la fois du roman régionaliste, du conte et aussi, hélas, du mélodrame.



 

 

 

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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 08:56

 

Descriptions des milieux artistiques dans le Paris du second empire.


Claude Lantier, fils de Gervaise ( l'Assommoir ), peintre, est monté de Plassans, son village provençal, pour faire carrière à Paris. Il est accompagné de Pierre Sandoz, écrivains, et de Dubuche ( architecte).

Tous trois veulent faire de l'art, sans concession, mais parvenir à gagner leur vie.

Leur chemin croise ceux d'autres jeunes gens, qui évoluent aussi dans les milieux artistiques, plus ou moins opportunistes.

L'art de Claude est révolutionnaire : il s'inscrit contre l'académisme de son temps, voulant un art plus proche de la nature, peindre sur le motif, employer des couleurs gaies et claires, plus de liberté dans le traitement des sujets. Il s'inspire de Delacroix Ingres, et Courbet, désireux d'aller plus loin qu'eux. Mais il semble n'arriver qu'à faire de magnifiques ébauches, qu'il gâte en les travaillant trop.

 

Lorsqu'il rencontre Christine, jeune orpheline que des religieuses ont placé comme demoiselle de compagnie, il travaille à un grand tableau représentant un homme vêtu allongé dans l'herbe entouré de baigneuses nues. Le modèle sera Christine qu'il convainc de poser. Le tableau est refusé; mais l'on met en place un « salon des refusés »où l'art d'avant-garde peut tout de même s'exposer...

 

 

Ce roman explore plusieurs domaines et se veut témoin de son temps.

1 Les milieux artistiques où évolue Claude : Zola met en évidence la difficulté de créer selon sa propre exigence, sans tenir compte de la mode, et des conventions en cours. Le marché de l'art est sans pitié : Au début de son installation Claude est recherché par des marchands ( Malgras ) véritable amateur, qui n'achète que des œuvres qu'il juge bonnes. Mais l'année suivante, un marchand tel que Naudet considère les oeuvres pour ce qu'elles peuvent rapporter sans considération artistiques ; il achète un tableau pour une somme modeste et le revend très cher, aidé en cela par des amis de Claude un journaliste ( Jory) qui excelle à lancer des modes, et un autre peintre Fougerolles qui copie Claude tout en assaisonnant ces trouvailles de détails qui plairont : ces messieurs sont – comme on dirait à présent- des experts en communication doublés de carriéristes affairés et Claude qui n'est qu'un artiste, ne peut bientôt plus suivre !

 

2 Son ami Sandoz, en qui on reconnaît Zola lui-même lorsqu'il explique son projet :

«  Je vais prendre une famille et j'en étudierai les membres un à un , d'où ils viennent, où ils vont... D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée ce qui me donnera le milieu et les circonstances... une série de bouquins, quinze, vingt bouquins...»), s'en tire mieux, parce qu'il ne s'en laisse pas conter... mais il est plu habile que Claude, et réussit à persuader son éditeurs qu'il suit une voie mi novatrice mi conformiste...alors que Claude ne sait rien faire d'autre que montrer ses toiles, sans jamais argumenter.

 

A suivre Sandoz, on apprend à connaître Zola qui s'est mis en scène dans ce personnage. On remarquera qu'il s'est représenté à son avantage : Sandoz est le meilleur de tous, il réussit à force de travail, sans éclat mais avec mérite, sans faire de compromis. Il est de plus un ami fidèle, raisonnable, sensible , stable... bref un exemple pour tous les autres. Et en outre c'est lui qui régale tous le monde les jeudi soirs ( les fameuses soirées de Médan). Malgré cette peinture subjective, on a un bon aperçu de Zola et de son évolution.

Par ailleurs on goûte fort les études de moeurs de ses amis, Dubuche l'architecte( promis aussi à un triste sort), Gagnaire un rêveur à peine éveillé, Mahoudeau le sculpteur,et les opportunistes décrits plus hauts.

 

3 Une autre piste de lecture est l'évolution de la peinture, au temps où certains mouvements, alors révolutionnaire,tel l'impressionnisme, font des débuts difficiles.

Zola se veut peintre aussi : ses descriptions de Paris tel que Claude le voit et le veut peindre sont remarquables et rendent justice à la capitale de cette époque là.

Paris allumé s'était endormi, il n'y avait plus là que la vie des becs de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient pour n'être, au loin, qu'une poussière d'étoiles fixes. D'abord, les quais se déroulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la réverbération éclairait d'une lueur les façades des premiers plans, à gauche, les maisons du quai du Louvre, à droite, les deux ailes de l'Institut, masses confuses de bâtiments et de bâtisses qui se perdaient ensuite en un redoublement d'ombre, piqué des étincelles lointaines. Puis entre ces cordons fuyant à perte de vue, les ponts jetaient des barres de lumières, de plus en plus minces, faites chacune d'une traînée de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et là, dans la Seine éclatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque bec de gaz reflétait sa flamme, un noyau qui s'allongeait en une queue de comète.

 

4 Les moeurs de Claude et ses amis sont étudiés aussi et offrent d'autre facettes du roman : Claude est décidément atteint d'un déséquilibre psychique : il se met en ménage avec une jeune femme qu'il désire, mais qui n'a que lui; or, il est impropre à la vie maritale «  et lui pendant ces promenades , ens e retrouvant seul après des mois de continuelle existence à deux,s'étonnait de la façon dont avait tourné sa vie,en dehors de sa volonté. Jamais il n'avait voulu ce ménage,même avec elle; il en avait eu l'horreur si on l'avait consulté; et ça s'était fait cependant,et ça n'était plus à défaire; ; car sans parler de l'enfant,il était de ceux qui n'ont point le courage de rompre ».

 

Ce mariage malheureux tourne au ménage à trois comme toujours chez Zola mais le troisième, le tourmenteur n'est pas le fantôme d'un amant jaloux comme dans Germinal ou Thérèse Raquin, c'est la peinture elle-même, l'art qui se dresse entre Claude et Christine...

 

Il ne contrôle pas plus sa vie que son oeuvre, ( détruit ses tableaux),et ce roman est un des plus déprimants que l'on puisse lire : la dure loi du marché, les collègues malhonnêtes, la tendance à l'autodestruction, la fatalité semblent se conjuguer pour perdre Claude son amie et sa malheureuse descendance.

 

Certains aspects du roman ont vieilli notamment cette manie de rapporter tous les problèmes psychiques à l'hérédité.  Disons aussi que la condition des femmes dans ce roman  n'est pas brillante : ménagère, modèle du peintre, femmes entretenues (plus ou moins bien ), elles ne sont bonnes qu'à servir les hommes, et cela est vraiment détestable.


Dans l'ensemble j'ai éprouvé de l'intérêt pour ce témoignage, et apprécié les somptueuses descriptions.

 

Challenge ABC lettre Z

 

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8 octobre 2009 4 08 /10 /octobre /2009 09:05

Minuit, 2009.


Le jour des soixante ans de Solange, Bernard, son frère que, depuis belle lurette, on appelle «  Feu-de -Bois », lui apporte un cadeau : une boîte bleu-nuit contenant une broche très onéreuse,qu'il n'a pu payer lui-même. En effet Bernard

est un marginal, abandonné depuis longtemps par sa femme et ses enfants, alcoolique, négligé, vivant de la charité de ses frère et soeur, et il n'est pas invité aux fêtes de famille. On l'accuse d'avoir volé l'argent à sa vieille mère.

 

Rabroué, insulté, Bernard se précipite chez Chefraoui qu'il appelle le bougnoule et y laisse des traces...

 

Va-t-on porter plainte conte Bernard et le faire enfermer? Une sorte de conseil de famille se tient pour décider de la suite à apporter aux événements.

 

Rabut, le cousin de Bernard est narrateur de l'histoire. Ils ont le même âge,et sont allés ensemble en Algérie comme appelés en 1960, âgés d'environ vingt ans. Il rapporte les propos que l'on dit à propos de Bernard, pour l'accuser le défendre, se souvenir de ce que l'on sait de son passé, et enjoindre de se taire, mêlés à ses propres pensées à lui Rabut, un nom qui flirte avec rebut rabot et buté : Rabut ne se sent pas disposé à défendre Bernard mais lui-même se souvient que tout n'est pas si simple, qu'il est lui-même meurtri par la vie et mal à l'aise, tout comme Bernard et qu'ils ont vécu des épreuves communes.

 

C'est un passé insupportable que Bernard a ramené au jour et qu'il incarne avec son existence de vagabond alcoolique, et sa boîte bleu-nuit avec la broche, ce cadeau importun, obscène, ce bijou qui fait l'effet d'une bombe, offert à une soeur qu'il aime vraiment «  dans la voiture, je me disais, qu'est-ce qu'elle va faire maintenant, Solange, est-ce qu'elle va retrouver sur la table de la cuisine la petite boîte bleu-nuit... comme ces obus qu'on retrouve des vieilles guerres et qu'il faut désamorcer, la prendre avec précaution et la remettre dans la salle à manger... »

 

A compter du chapitre «  la nuit » , les souvenirs des anciens jeunes soldats envoyés en Algérie, submergent la narration de Rabut : les voix se mêlent s'ajoutent, renchérissent, se contredisent, supplient de se taire, et reprennent avec ténacité jusqu'à l'épilogue, «  matin » où il ne sera plus tellement question de régler son compte à Bernard ni à qui que ce soit...

 

Mauvignier crée un concert fait à plusieurs voix, utilisant un lexique simple, mêlant savamment réminiscences, récits, descriptions, parties dialoguées exprimant l'indignation, la plainte, la colère, le doute... imprécations jurons supplications, tout est unifié dans une longue coulée dense de phrases au rythme tendu, une tension qui ne se relâche pas la dernière page tournée.


Un très beau texte.

 

 

 

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1 octobre 2009 4 01 /10 /octobre /2009 08:37

1ere parution 1885.

 

Etienne Lantier fils de Gervaise ( héroïne de l'Assommoir), arrive à Montsou, une nuit de fin d'hiver,vers 1860, venant de Lille où il a perdu son emploi de machineur pour avoir giflé un chef. Il s'arrête près d'un puits d'où l'on extrait le charbon, pour se chauffer. Il y rencontre le vieux père Maheu que l'on appelle Bonnemort, qui travaille de nuit. Etienne sympathise et se fait embaucher comme mineur, lui qui a toujours travaillé en usine. C'est la fosse du Voreux qui l'accueille : le «  Voreux «  est vorace, il engloutit tous les petits matins une grande quantité de mineurs de huit à soixante ans, pour les envoyer à sept cent mètres sous terre extraire des blocs charbon et les charger dans des wagonnets, pendant dix heures de suite. Il sont payés trente à cinquante sous la quinzaine suivant le rendement.

 

Embauché grâce à Maheu le fils de Bonnemort, Etienne sympathise avec cette famille de sept enfants, qui souffre de malnutrition chronique. Il s'éprend de Catherine la fille de la maison, mais, déjà courtisée par un garçon brutal Chaval,elle n'arrive pas à fair valoir ses sentiments. L'amour est un luxe que ne peuvent se payer les ouvriers ( pas plus que les bourgeois d'ailleurs...).

Etienne est logé à l'auberge du Bon-Joyeux, tenue par Rasseneur, socialiste modéré.Il fait la connaissance de Souvarine, ouvrier Russe anarchiste, qui a fui son pays. Entre les deux, Etienne va affirmer sa conscience politique qui le porte vers le communisme.

Peu de temps après son installation, les mineurs apprennent que leur maigre salaire va être réduit. Etienne cherche à convaincre les mineurs de se mettre en grève. Avec l'aide de Pluchart un ouvrier du Nord, il leur fait créer une caisse de prévoyance, et les fait adhérer à l'Internationale socialiste....

 

 

Cependant Etienne a des adversaires : le directeur de la mine Deneulin, et des petits actionnaires qui vivent du travail des ouvriers. Ainsi que le grand capital,que nul personnage ne représente, notion qui reste abstraite aux ouvriers.

 

Ce roman mérite d'avoir survécu, témoignage inoubliable de la vie et des luttes de classes des mineurs au dix neuvième siècle.

On partage l'existence de ces personnages , on découvre avec effroi ces existences toutes de souffrance.

L'initiation d'Etienne Lantier, pendant son premier jour à la mine nous fait froid dans le dos. Dix heures par jour à sept cent mètres de fond perdus dans des galeries, qui évoquent aussi bien l'antique Labyrinthe, que les feux de l'Enfer, ceci sous la plume inspirée de Zola, nous devenons claustrophobes et étouffons, c'est dire le talent de l'auteur.

 

 

Etienne est un personnage pétri de contradictions comme on les aime : les mineurs sont ses camarades et il partage leur misère de classe sociale incroyablement opprimée; mais il se sent aussi supérieur à eux, rêve d'une carrière politique à Paris, se grise de son pouvoir , d'influencer tant d'hommes …

Des hommes mais aussi des femmes. Lors de la révolte, elles seront les plus actives à l'offensive, et l'un desmoments clef sera peut-être la vengeance sanglante contre l'épicier Maigrat, un commerçant vénal qui donnait quelques provisions aux ménagères et à leurs filles en échange de relations sexuelles.

 

Titre : Germinal est l'un des mois imaginés par les Révoultionnaires de 1992 pour remplacer le calendrier et inaugurer une ère nouvelle.

Mais le peuple de Germinal n'est pas celui de la Révoution française. Ce peuple est devenu le prolétariat, les travailleurs des mines ,des usines et des chantiers, ainsi que l'a transformé la révolution industrielle.

Ce titre peut néanmoins faire penser à un dénouement heureux. L'action a duré un an; Etienne est arrivé fin mars et repart au mois d'avril de l'année suivante, il veut croire que les mineurs sont désormais acquis à la lutte sociale et que la Révolution germe en eux. Je les trouve moi, p)lus démunis qu'auparavant... à vous de voir!

 

 

 

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19 septembre 2009 6 19 /09 /septembre /2009 10:21

      Ce volume est paru en 1888,classé comme seizième de la série « les Rougon-Macquart ». Ce n'est pas l'un des plus cités, mais le titre m'intriguait,

Quel type de récit peut se cacher derrière un titre qui pour moi est peu habituel à l'univers de Zola? Quels milieux sociaux, quelles luttes peuvent être décrites, quel type d'illusion peut être brisé?

 

Angélique, une orpheline de neuf ans, est recueillie un matin de Noël 1860 par les Hubert, près de la cathédrale de Beaumont en Picardie, où elle gisait transie dans la neige. Cette enfant est bien une Rougon, mais, abandonnée par sa mère et adoptée par les Hubert, elle ne portera jamais ce nom.

 

Les Hubert se sont mariés contre l'avis de la mère d'Hubertine, ont perdu l' enfant qu'ils attendaient et supposent que cette femme décédée par-delà la mort, les empêche d'avoir un autre enfant. Ils sont donc décidés à ce qu'Angélique soit heureuse et ne connaisse pas les affres de la passion. Ils l'élèvent en recluse, d'autant plus qu'ils craignent les gènes qu'elle aurait reçus de ses parents indignes. Elle ne sort que pour aller à la messe, et deux fois par an faire un pique nique dans les environs. Les reste du temps elle apprend l'art de la broderie, occupation professionnelle des Hubert. Ils brodent des chasubles, mitres et autres objets destinés au culte, et les responsables de la cathédrale sont leurs clients. Angélique y excelle et devient une véritable artiste. Elle brode d'après des croquis, non seulement des croix et des roses mais des scènes de la vie des saints. Son autre distraction est la lecture de la Légende dorée de Jacques Voragine, qui relate précisément des vies de saints, écrit en ancien français et abondamment illustré. Elle se passionne pour Sainte Agnès qui refusa d'épouser un gouverneur, fut traînée nue dans les chaînes, mais ses cheveux poussèrent en masse pour la vêtir... On voit dans quel univers mystique et miraculeux vit Angélique. Cependant, vers seize ans, elle commence à passer beaucoup de temps à son balcon d'où elle peut voir une rivière un pré d'herbe haute, divers jardins, une partie de la magnifique cathédrale, romane par endroits et gothique sous d'autres aspects, un vitrail représentant saint-Georges vainquant le dragon. Angélique accueille les manifestations de la puberté comme autant d'élans mystiques, et à ce balcon, elle attend éperdument un miracle, l'apparition de quelque créature merveilleuse, qui serait humaine et céleste en même temps.

 

Zola explore donc le domaine du « fantastique médiéval » un des préférés des auteurs du dix neuvième siècle. La cathédrale dépeinte fait signe à Notre-Dame de Paris dont elle est la petite cousine( le chef d'œuvre de Hugo date de 1831).Les personnages qui entourent cette merveille architecturale sont très différents de ceux d'Hugo, mais on y retrouve le même univers de légendes médiévales, de miracles, de béatitude et de férocité et de terreur aussi, car le Diable est partout présent.

De fait, pour bien lire ce roman, il serait souhaitable de reprendre celui de Hugo.

 

J'ai trouvé dans ce roman de très longues minutieuses et remarquables descriptions ( les processions liturgiques, les récits de la Légende dorée, la description de l'art de la broderie...) et relativement peu d'action même si le destin d'Angélique se réalise inexorablement. Le roman peut s'interpréter de diverses manières : Angélique vit-elle dans un rêve ou est-elle le rêve elle-même? Il est dit d'elle à plusieurs reprises «  elle était une apparence qui créée une illusion ».

 

Le thème religieux a sans doute son intérêt mais les scènes que je prèfère sont les plus réalistes : lorsque Angélique lave du linge dans la rivière et qu'un jeune homme vient l'aider à rattraper des chemises qui s'envolent où sont emportées par le courant, voilà une scène champêtre fort plaisante et dieu merci exempte de cette religiosité assez pesante à mon goût.

 

 

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9 août 2009 7 09 /08 /août /2009 23:34

GF-Flammarion ( Etonnants classiques), 1996.119 pages.


Cette nouvelle fut publiée en 1829, c'est l'un des premiers textes qu'il signa de son vrai nom.

Dans le catalogue de la Comédie Humaine, elle prend place dans la série «  Scènes de la vie privée »( Le Père Goriot est l'œuvre la plus célèbre de cet ensemble).


   Cette maison vieille de trois siècles, se tient au coeur de Paris, et possède entre autres bizarreries, une peinture naïve sur la façade «  représentant un chat qui pelotait... l'animal tenait dans une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se dressait sur ses pattes de derrière pour mirer une énorme balle que lui renvoyait en gentilhomme en habit brodé... la queue mouchetée du chat était découpée de telle façon, qu'on pouvait la prendre pour un spectateur, tant la queue des chats de nos ancêtres étaient grosse, haute et fournie ».

 


l'observateur, Théodore, est un jeune artiste  peintre de talent, et trouve l'enseigne idiote, et la maison curieuse, grotesque, digne d'intérêt, pleine de symboles à déchiffrer. Une aubaine pour un peintre!

Toutefois à force de contempler cette bicoque" qu'il examine avec un enthousiasme d'archéologue",  il va apercevoir la belle Augustine dix-huit ans, fille cadette de Guillaume le drapier,  à la fenêtre du troisième étage.

" Aucune expression de contrainte n'altérait ni l'ingénuité de ce visage, ni le calme de ses yeux immortalisés par avance dans la sublimes compositions de Raphaël... il existait un charmant contraste produit par la jeunesse des joues de cette figure, sur laquelle le sommeil avait comme mis en relief une surabondance de vie, et par la vieillesse de cette fenêtre massive aux contour grossiers dont l'appui était noir."


En effet la jeune fille vient juste de se réveiller quant elle va à la fenêtre,  ce qui lui donne l'air frais et dispos.

Mais habituellement, la contrainte, elle y est accoutumée presque autant que les autres...

Losque le narrateur nous décrit la vie austère et besogneuse de la famille Guillaume dont le maître de maison est économe jusqu'à l'avarice, nous saisissons bien qu'Augustine n'est pas épargnée. Surtout pas par sa mère!

le narrateur compare la vie de cette famille à une "cellule de Trappistes" !


Un jour, cependant, la jeune fille, qui ne sort jamais, obtient le droit d'accompagner une cousine au Louvre où elle voit un tableau représentant sa famille en train de travailler dans la boutique, avec elle au milieu, une peinture dont le traitement s'apparente à celle de l'école hollandaise . Mieux que cela, l'auteur du tableau est tout proche, et elle a le coup de foudre.


Après quelques tribulations, Augustine va épouser son peintre, tandis que sa sœur se contentera du premier commis. Mais ce qui ressemble d'abord à un conte de fée, va progressivement se révéler une mésalliance. Augustine a la façon de penser et de voir la vie de ses commerçants de parents qui sont très loin de l'univers artistique...quant au merveilleux tableau qui lui avait porté chance, il sera aussi bien cause de catastrophe...


Augustine, éduquée chichement, sans culture, ne va pas s'habituer à la vie d'artistes ni aux manières de Théodore. Quelques années après, Théodore ayant une maîtresse dans le faubourg St Germain, Augustine va voir cette femme pour lui demander comment regagner l'amour de son mari...


Un histoire très cruelle, où déjà Balzac est terriblement habile à peindre les milieux sociaux et les caractères de son époque.

Mais rien qu'à lire la magnifique description de cette maison qui introduit le texte, vous allez vous régaler. Je suppose que  les singularités de cette maison sont autant de signes de l'histoire à venir...



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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 11:37

 

Editions Quidam.

Plusieurs de mes blogueuse préférés ont chroniqué ce livre,  apparemment un premier roman,  attirant mon attentiolun sur lui, ainsi que sur les éditions Quidam,

dont je compte lire à présent d'autres parutions.




Xavier, le narrateur a deux métiers, restaurateur sur une île , et médecin de police sur une autre. Nous ne savons pas où cela se situe.

Être médecin de police signifie examiner tous ceux que l'on amène en vue de les arrêter.


C'est dans son restaurant, que Xavier est tombé amoureux d'une fille ( qu'il appelle « la fille ») attablée avec son ami. Le couple s'aime, il n'a aucun espoir( c'est injuste).

Xavier vit avec sa mère, dont la santé est fort altérée.

Il devra bientôt l'enterrer.


Xavier souffre aussi toutes sortes de douleurs morales ( chagrin d'amour, deuil de sa mère) et physiques car il doit faire face à des agressions qui mettent sa santé en péril:

La température se refroidit considérablement jusqu'à entrer dans « l'âge de glace ». Le narrateur endure des périodes d'hypothermie sévère, il est loin de tout ce qui donne de la chaleur ( amour, vie, occupations passionnantes).


La foule, qui, lors d'une fête fort vulgaire, veut le forcer à chanter au karaoké.

Des gens de passages qui presque tous, lui reprochent son asociabilité, tant ils sont attachés à l'instinct grégaire.


Il se raccroche à des sensations agréables : beauté du paysage, des tours de la cathédrale, sensations des pavés solides sous ses pieds, goût des daurades grillées... ces expériences esthétiques sont assez proches de celles de Proust ( sans que ce soit des réminiscences)car ce sont des moments de bonheurs dûs à une extrême sensibilité et concentration de l'attention sur des détails remarquables, à la limite de l'abstraction et cependant bien concrets et souvent élémentaires.

Les paysages sont quelquefois transcendés par la puissance de l'évocation : cathédrale, fleuve, mer, couple de cygnes...


Cependant le passage où il va voir la fille dans l'appartement qu'il lui a trouvé, et l'observe s'occuper d'un canari, évoque Werther ( regardant intensément Charlotte nourrir son serin, un joli passage...) ainsi que son amour impossible pour la jeune fille à qui il fait plusieurs fois des déclarations sans équivoque, tournées de la façon suivante, délicieuse et surannée «  Vous n'avez pas besoin de bijoux, d'ailleurs. Vous avez des bijoux naturels. Vos yeux, votre bouche, vos ongles sont eux-mêmes des bijoux ».

Le sentiment amoureux est fort bien décrit, avec simplicité et retenue, et c'est dans le livre, ce qui m'a interpellée dès les premières pages  «  le garçon a signifié d'un geste que c'était à elle de choisir et son regard très près de moi m'a frappé d'autant plus ; l'odeur de la fille,l'odeur de ses cheveux mouillés et de son parfum frais s'est répandue en moi comme un de ces souvenirs précieux qui revient avec l'odeur du printemps dans l'air de l'hiver. Elle a demandé au garçon s'il était d'accord avec son choix, en gardant une de ses mains enlacée dans les miennes »


Il tombe amoureux du couple lui-même, s'identifie au garçon, recherche la fille, est forcément repoussé nombre de fois «  la fille a sorti l'oiseau de sa boîte. Elle le tenai dans ses mains et l'a fait glisser dans la main du garçon. J'étais figé. j'avais la haine. J'ai serré ma main jusqu'à ce que j'entende un bruit net et aigu, suivi d'une fermeture brutale et complète de mon poing, et d'une sensation de chaleur fluide qui était pendant, pendant quelques instants, agréable. »

Xavier va jusqu'à se blesser lui-même physiquement de rage et d'impuissance, mais heureusement il na va pas se donner la mort. Au terme du roman, après avoir erré dans un cimetière et conversé avec le gardien, il déclare

«  je ne voulais pas être l'ami d'un spécialiste de la mort.

Je voulais une vie. »



 L'auteur a cherché à  faire de la poésie en partant du sentiment amoureux non partagé, déçu : mélancolie, angoisse , rage, désir de destruction, impuissance. C'est souvent réussi même si parfois on sent l'application.

Je note aussi une volonté parfois de naïveté et d'innocence à tous prix qui n'est pas forcément de mon goût.

Dans l'ensemble,pourtant,  ça me plaît.







 

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5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 11:49

Blogotrésor N° 3

 

Le narrateur endure les vacances d'été, sur la côte normande, avec Anna sa femme, et ses deux enfants, des jumelles, qu'il appelle « les filles », sans jamais les différencier.

Des occupations répétitives, pas du tout culturelles, sans l'espoir d'une découverte.

Ce vide l'effraie.

Il ne se plaint pas mais on comprend entre les lignes, qu'il s'ennuie à mourir.

 

Il prend l'habitude d'aller visiter une voisine, Alice, une femme âgée, qu'il a aidée à porter ses courses un jour, et qui l'a retenu. Ces visites deviennent rituelles. Un lien curieux, mais fort, les enjoint de se rencontrer de plus en plus souvent.

Alice vit seule avec sa sœur dans une grande propriété, avec toutes sorte d'objets sacrés,des documents intéressants, beaucoup à raconter, et, semble-t-il, une confession à faire.

Alice est la fille du photographe Victor Berthier, ami de Breton, Max Ernst, Levi-Strauss,et d'autres artistes : ils ont embarqué en 1941 pour les Etats-Unis( avec Alice, encore enfant) ont vécu là-bas plusieurs années, dont une partie sur un plateau du Colorado, où vivaient des Indiens Hopi, dont ils ont partagé quelque peu l'existence. Cette cohabitation ne se fit pas sans heurt ni tragédies.

Le narrateur est passionné par cette étrange vieille dame et ses souvenirs, au risque de vivre dans le conflit avec sa femme, déconcertée par ce qui n' a rien d'une liaison classique.

 

Claudie Gallay ( dont je devais lire les « Déferlantes », mais je n'ai trouvé que ce roman là), pratique une manière d'écriture « blanche », très travaillée. Des phrases courtes détaillant des gestes simples ( rouler du tabac, tapoter un objet, lever la main) qui deviennent sous sa plume autant de singularités, voire de signes à interpréter.

Cette écriture interroge de près les cinq sens: ce l'on voit, entend , touche, ressent... lorsque l'on est vraiment attentif au temps qui passe.

Les rencontres et sorties des protagonistes sont décrites comme autant de cérémonies, dont on attend quelque révélation . Et je vous rassure : Alice a vraiment quelque chose à dire !

D'autres personnages font leur apparitions au travers de documents lus par le narrateur : ce sont plusieurs de ces Indiens Hopi dont l'existence fut bouleversée par l'intrusion de représentants d'une civilisation étrangère. Des représentants qui convoitent leurs objets sacrés, en lesquels ils voient des merveilles d'esthétique. Personne ne sortira indemne de ce choc de cultures.

 

Le titre est tiré de l'épitaphe inscrit sur la tombe d'André Breton, «  je cherche l'or du temps » au cimetière des Batignolles. Jolie métaphore pour revendiquer que le temps ne soit pas de l'argent...

La récente vente aux enchères des objets de Breton a certainement inspiré ce roman.

 

Au final, beaucoup de qualités d'écriture mises en œuvre par l'auteur, et un intérêt documentaire certain, donnent un livre intéressant mais tout de même assez ennuyeux quoiqu'il se lise sans aucune idée d'abandon et que l'on saute peu de pages.

Que se passe-t-il pour qu'Alice en fin de compte reste une vieille dame assez désagréable et pas vraiment pathétique en dépit des événements tragiques qu'elle porte en elle et ne parvient pas à nous faire totalement partager?

Pourquoi le narrateur n'a-t-il pas assez d'épaisseur?

Tout ce qui a trait à la famille du narrateur, Anna et les «  filles » irrite un peu car ce domaine reste faible, alors qu'il devrait fonctionner comme une force d'opposition face à Alice-le narrateur.

Si ce narrateur avait été célibataire, le récit eût été plus vigoureux.

 

L'auteur n'atteint pas tout à fait son but. Les phrases qu'elle voudrait chargées d'émotion, et comme en suspens, tombent un peu à plat. Ici ce sont les témoignages des Indiens qui emportent le plus l'adhésion( peut-être parce quelles sont racontées de façon plus simple et plus forte?), et certaines scènes, telle la danse du serpent sont vraiment belles.

 

 

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23 mai 2009 6 23 /05 /mai /2009 23:51

Folio, 2006, 301 pages.


Récit en quatre parties.


1 Ann Hidden, compositrice de musique, 47 ans. Son ami d'enfance Georges, qui ne l'a pas vue depuis l'école,  l'aperçoit par hasard à Choisy le Roi où il vit la voit  suivre un  homme,  observer  son entrée dans une maison où une femme lui ouvre la porte.

Ils refont connaissance. Georges vient de perdre sa mère. Ann vient de perdre son ami qui fréquente une nouvelle femme. Tous deux vivent un moment de crise.

Georges l'invite à vivre chez lui à Teilly (dans l'Yonne). Ann préfère organiser elle-même son changement de vie. Radical. Elle vend son appartement parisien, mettant son ami à la porte, se débarrassant de tout ce qui fit son existence passée, y compris ses pianos. Elle part en voyage avec de l'argent liquide, descend jusqu'en Italie, en passant par la Belgique, l'Allemagne...


2 Anne finit par s'installer à Ischia, dans une île au large de Naples ; une vieille dame (Amalia) lui cède une maison au bord de la mer Tyrrhénienne.

Elle compose à nouveau. Va souvent en Bretagne (où elle est née), voir sa mère et son amie Véri.

A Naples, elle rencontre un musicien russe Léo et sa petite fille Magdalena. Elle quitte sa toute nouvelle solitude. Son ami Georges vient les voir, mais ne se plaît pas à Ischia.


3 Cette partie est très mouvementée. Vers Ischia, Ann est sauvée de la noyade par un couple, Charles et Giulia.

Charles Chenogne devient le narrateur (peut-être l'est-il depuis le début ? mais maintenant il dit « je »).

Ce Charles, on se souvient qu'il était le personnage principal et narrateur d'un autre roman de Quignard «  le Salon du Wurtemberg » publié  au moins vingt ans plus tôt. Dans ce roman, Charles était musicien violoncelliste, comme dans celui-ci. Il avait des maîtresses (comme ici, Giulia). C'est donc le même avec vingt ans de plus.   J'attendais une  allusion  à l'intrigue de cet autre roman. La présence de Charles voudrait sans doute induire un fil conducteur entre les deux œuvres. La relation que ce personnage entretenait avec un ami très cher (dont j'ai oublié le nom) ressemble à  celle qui unit (et sépare) Ann et Georges.


Ann partage son temps entre  tous. Elle aime par-dessus tout la petite fille et rend les autres jaloux, y compris Georges. .

Cependant, une série de deuils perturbe la vie d'Ann, au premier chef la petite Lena à qui elle s'était surtout attachée. Puis sa mère. Toutes ses amitiés se défont dans la violence et la hâte. Elle revend Amalia, retourne en Bretagne, enterre sa maman.


4. Ann fait connaissance de son père (un homme de l'Europe de l'Est comme Léo son ex-ami, et  musicien de même). Ce dernier tente de lui expliquer comment et pourquoi il a quitté sa mère autrefois.

Il reste à Ann à s'installer enfin chez Georges, qu'elle accepte d'épouser, de l'enterrer une fois mort, puis de revendre ses biens,  et de se réinstaller à Paris dans un nouvel appartement.

Cette période est féconde en création : «  Les musicologues écrivaient des études très complexes sur ses œuvres si brèves et si précaires. A la vérité, la musique d'Ann Hidden était simplement marquée par la douleur.

C'était une douleur toute simple.

C'était la douleur inconsolable qui fait le fond du jour qu'on découvre.

Pudique, elle tournait en rond- rond qui tournait court dans un brusque abîme se souvenant de l'ombre »




C'est là toute une vie. La seconde vie d'Ann Hidden. Exil, rupture, choix d'un lieu  unique pour y vivre, mais surtout une existence nomade, faite de déplacements, d'errements, de Bretagne en Bourgogne, de Paris à Choisy, de Naples à Ischia,  sans compter les multiples endroits où elle fait des haltes plus ou moins brèves.

Les lieux sont pour Quignard, d'une importance capitale. Le moindre nous rester        a en tête : ce petit café à la gare Montparnasse où elle partage un petit déjeuner avec Georges, cette maison à Choisy, la vieille maison de Georges où gît le souvenir de sa mère, l'appartement qu'elle va quitter, le petit village de Teilly... tous ont autant d'importance. Il installe les personnages en vue  de les faire habiter certains lieux, plutôt que l'inverse. Rares sont les romans de Quignard qui ne portent pas comme titre un nom de lieu.

Des lieux qui  ne sont pas décrits de la façon ordinaire ; on trouve, dans ce texte, peu d'adjectifs qualificatifs, mais surtout des attributs.

«  L'île émergea du brouillard. Lourde, magique. Elle fuyait la mort. Elle fuyait sa mère. Elle fuyait Georges. Elle s'installa dans la maison quelque inconfortable qu'elle fût encore. Elle enfilait un ou deux pull-overs et allait petit-déjeuner sur la terrasse, dans le gris qui précède l'aube. Elle contemplait le jour qui se levait derrière le petit pin noir, les premiers rayons, rayons parfois d'or pâle, rayons parfois blancs comme des mèches d'archer.

Puis les premiers bleus.

Puis le surgissement violent, rapide, inexorable de la lumière s'arrachant à la mer. »

C'est aussi une écriture sobre, un style lapidaire, beaucoup de phrases courtes, sans verbe, de dialogues laconiques, pour décrire une vie intense marquée par les pertes, les deuils, et quelques rares moments de félicité. L'art y est davantage souffrance que plaisir ( il y a du romantisme là-dedans comme idée, pas dans le style, heureusement !).


Personnellement, j'ai aimé davantage le lien avec Georges ( bien présent dans le film de Benoît Jacquot) et celui avec la petite fille ( que l'on n'a pas retenu). La mère aussi est importante (bien rendue dans le film) les autres personnages sont un peu de trop.


Une écriture « très ardue, dense, opaque » comme Ann Hidden.  


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