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1 mars 2008 6 01 /03 /mars /2008 15:21

Bleu de Chine, trad 2000.


Cet écrivain chinois né en 1953 est envoyé sous Mao comme « jeune instruit «  à la campagne. Il y écrit sa première nouvelle en 1973.

Il ne chante pas les louanges des ouvriers paysans soldats et le manuscrit jugé subversif lui est retourné.

A la fin de la révolution culturelle, il publie son premier roman. Diplômé de la faculté de langue et littérature chinoise de l'université de Wuhanen en 1980, il se consacre à l'écriture.


Les trois novelles sont des tranches de vie banales, faites de contraintes et de corvées. Gens d'aujourd'hui, ordinaires, situations réalistes, souvent sombres. Ecriture de constat. Société rongée par l'exploitation de l'homme par l'homme.


La première nouvelle est tout simplement terrible. Cette jeune femme, comme son nom l'indique  est  liftière dans un grand hôtel. Nul ne la regarde jamais,  et son existence se déroule triste et monotone. A Noël on lui offre quelques restes qui lui paraissent une merveille. Lorsqu'elle est malade il n'est pas question de s'arrêter sans quoi elle perdra son emploi. Elle continue donc son service jusqu'à -vous le devinez hélas- vivre ses derniers moments dans ce foutu ascenseur, et il se passe du temps avant que quelqu'un ne s'en  aperçoive...


Naïveté et bêtise de la jeune institutrice de la troisième histoire qui protège une élève peu douée sans rien lui apprendre, parce qu'elle est amoureuse de son père, et que la gamine la regarde dans les yeux droit avec application. Recevant un cadeau de cette fillette, une chaîne dorée avec un chien vert en pendentif elle s'imagine que c'est de l'or et de la jadéite jusqu'à ce que son collègue lui montre que toutes les fillettes de sa classe en portent et qu'elle compromet sa réputation en arborant un bijou d'enfant...


 

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20 février 2008 3 20 /02 /février /2008 11:45

Publié pour la première fois en 1961, le roman a été traduit aux éditions Albin Michel en 1970. J’ai en main l’exemplaire du Livre de poche biblio qui comporte 124 pages.


A 67 ans, Eguchi se considère comme un « vieil homme », encore capable de mener à bien une relation sexuelle. Sur le conseil d’un ami, il se met à fréquenter une maison de tolérance assez curieuse : la mère maquerelle endort elle-même ses employées, de très jeunes filles, avec un narcotique puissant, et leur fait passer la nuit, nues sous une couverture chauffante, avec un client d’au moins soixante ans, le «  client de tout repos » qui n’est pas censé leur faire beaucoup de mal. Lui-même reçoit deux comprimés de somnifère, qu’il n’est pas obligé de prendre…

Nous savons que cette drogue est employée pour violer des filles que l’on enlève. Ici, ce serait un genre de prostitution soft, non dépourvue de danger pour autant.

La tenancière, qui accueille Eguchi avec un excellent thé, a des réactions contradictoires : elle le dissuade d’aller trop loin, mais, vu l’exigence de clandestinité, quoi qu’il arrive, il ne saurait être inquiété…   

Eguchi va se rendre cinq fois dans la maison de passe, avec chaque fois une jeune fille différente ; ces expériences sont particulières, et se rejoignent. Il éprouve envers les jeunes filles  la sollicitude d’un père qui s’inquiète qu’elles aient froid, se souvient de ses propres filles, à des moments clés, de ses relations avec elles. Le plaisir érotique de la contemplation, du toucher, génère des souvenirs imprégnés de poésie.


Il ressent aussi la frustration de partager la couche d’une femme inconsciente, craint qu’elle ne se réveille, souhaite la réveiller, considère avec émotion les paroles et les gestes de la dormeuse, illusoire communication…


Et cette frustration s’affirme un plaisir suspect : l’objet du désir lui est offert sans défense.   Il sera tenté de les violer effectivement, voire de les étrangler.

A vrai dire, cette situation m’évoque le film d’Almodovar, « Parle avec elle ».

Eguchi finira, comme il le souhaite, par se trouver confronté avec la mort réelle...

 
 
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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 11:42
Publication originale en 1985.

Edité en 1997 le Livre de poche ( Biblio).

285 pages.

Monica, jeune femme de trente ans, divorcée, a voulu refaire sa vie loin de son échec précédent. La voilà en Pennsylvanie, professeur dans un collège de garçons chic.

Elle s’adapte tant bien que mal à ses collègues, qui donnent dans le religieux ostentatoire, et la mission éducative.


Sa voisine, Sheila Trask, est très différente, artiste peintre, bohème, fantasque, et cyclothymique. Monica et elle se lient d’amitié. Ce lien, va devenir beaucoup plus fort que ne le souhaite Monica. Tiraillée entre sa vie de professeur qu’elle commence à trouver médiocre, et sa relation avec Sheila, séduisante et despote, la jeune femme souffre.

Au contact de l’artiste, qui joue à la perfection une multiplicité de rôles, le monde du collège se révèle une autre comédie, beaucoup moins réussie.

Elle accepte de s’occuper des affaires de Sheila, croyant la contrôler alors que son amie la persécute, et délaisse son travail…

L’évolution des rapports entre les deux femmes nous est contée du solstice d’hiver à celui d’été, d’où le titre.

La traductrice Anne Rabinovitch est célèbre. Je n’ose donc accuser la traduction, et me dis que le style de Oates dans ce roman n’a pas grand intérêt.

Mais la narration est bien assumée, la tension dramatique forte, et l’on a quelques portraits féroces de bourgeois intensément charitables et trop bien intentionnés, de jeunes et vieux snobs, et des deux protagonistes, Sheila étant un personnage contradictoire fort intéressant.

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8 février 2008 5 08 /02 /février /2008 11:50

Publié chez Métailié (Bibliothèque écossaise) 2003, 200 pages.

 

   Luke, le narrateur, a toujours vécu en symbiose avec sa mère, (Notre relation ressemblait à celle du prêtre et de l’enfant de chœur à la messe : elle était le célébrant moi j’assistais)  y compris après la mort de celle-ci, il sent toujours sa présence, la voit plus ou moins (ne sait si c’est lui ou elle qu’il voit).  Le père était dominé, ridiculisé, laissé à l’écart.   

Nous ne savons rien de l’existence sociale des protagonistes : le sous-titre « roman de chambre » annonce un huis clos sévère. 

Enfant,  Luke ne sortait que pour attraper des animaux de petite taille, qu’il prit l’habitude  de torturer et tuer y compris le chat de son père. 

 Cependant, il est instruit, et s’interroge sur l’ordonnance de l’univers, lequel est lié  à la perfection du langage :

 

Quand Dieu créa Adam, il lui dit d’aller dans le jardin et de nommer les arbres et les animaux, …Sans doute ces noms n’existaient pas avant qu’Adam les invente. Ainsi les enfants de la maison muette connaissait le monde comme Dieu : leur Eden était toujours créé de frais, comme il l’était au commencement.

 

D’un autre côté, s’il se trouvait que les noms inventés par Adam étaient précisément ceux que Dieu avait utilisés quand il fit surgir du néant les rocs et les arbres et les créatures du monde ? Si tel était le cas, ces noms seraient les mots d’une langue originelle, quelque chose qui se serait perdu après la Chute, or si ces mots pouvaient être retrouvés, ils donneraient un nouveau sens au monde…

 

 Seul, dans la maison parentale, désoeuvré, Luke  songe à une expérience satisfaisante permettant de saisir comment vient le langage à un être qui ne serait pas « contaminé » par les paroles entendues autour de lui.

 

Cela suppose que les êtres humains naissent dépourvus de langage, c'est-à-dire ignorants, ou dégagés, de toute filiation. 

Platon, dans le Cratyle, s’interroge sur la nature des rapports entre les mots et les choses, à travers Cratyle qui soutient l’idée que les mots correspondent aux choses par nature, et Hermogène qui défend la thèse de l’arbitraire du signe.

 

Depuis, les recherches en linguistique ont donné raison à Hermogène, mais  certains poètes  croient, même à notre époque, que les mots, et les choses que désignent ces mots,  ont un rapport intime préexistant, que la poésie serait à même de retrouver.

 

Or John Burnside est un poète.  

 

Et Luke est un psychopathe ; il a besoin de croire à une langue originelle, pure, à une âme, à un ordre caché, à une fusion, coïncidence parfaite entre les mots et les choses, entre les êtres, pour justifier l’indéfectibilité de son lien à sa mère. 

Il en a besoin, aussi pour justifier ses expériences de torture, de sadisme, sur les gens et les animaux. 

 Son but est de réitérer les expériences célèbres que l’on fit aux siècles passés : enfermer des enfants nouveaux-nés dans une pièce, sans compagnie, afin de voir quel langage ils développeraient. 

Le résultat  semble être qu’aucun langage articulé ne vint à ces enfants, ils furent autistes, certains se laissèrent mourir.

 

Cependant, Luke est persuadé de parvenir à un aboutissement inédit.

Tout ensemble illuminé, et en quête d’un prétexte pour couvrir les pulsions criminelles qu’il sent en lui, il peut se les  avouer  à travers  un discours scientifico-religieux.


Il choisit avec soin ses futurs sujets d’expérience : des femmes perdues sans famille, livrées à la rue, ou chargées d’enfants perturbés, les recueille, les utilise… nous savons dès  l’incipit,   la gravité de ses « expériences »  sur les femmes, sur les enfants, sur des nouveaux-nés jumeaux en particulier, voulant en outre vérifier jusqu’à quel point ils ne font qu’un, puis les « séparer », de diverses et horribles manières ; séparer l’âme du corps, séparer l’enfant de sa voix, séparer l’enfant de son frère, séparer une personne de sa vie, séparer la mère de l’enfant ( il procède à des accouchements). Il cherche la séparation  d’avec sa mère qui ne s’est jamais  effectuée.  Les expériences s’achèvent par la mise à mort des sujets.

Le  récit de Luke développe avec minutie ses exactions sur une période de plusieurs années.

Il n’est pas facile de venir à bout d’un tel livre. A l'issue de la lecture, on peut  sentir de légers troubles nerveux : notre larynx devient sensible, notre gorge se noue...

 L’écriture est précise, descriptive, soignée, la mise en scène étudiée. Et pourtant, les fréquents récits rétrospectifs( ici, ce mot convient mieux que " flash back")  que développe le narrateur à propos de ses souvenirs d'enfance, alourdissent le texte, et nuisent à l'intensité dramatique : ces récits sont longs,  et ne se détachent pas assez de  l'action proprement dite.

A vrai dire, la lecture est  un peu ennuyeuse, tout autant qu’éprouvante.

 

 

 

J’ai tenu à écouter l’interview de John Burnside, effectuée pour le compte de l’émission «  Affinités électives », sur France culture, jeudi 7 février à 21 heures. L’écrivain est, comme je l’avais supposé, profondément religieux et parle un langage ésotérique.
Selon lui, Lilian, la jeune femme muette recueillie par Luke,  est « une sainte ».Les  sons émis par les deux pauvres enfants reclus,  doivent s’apparenter à une communion mystique avec le cosmos.

 

Je ne suis pas  franchement en phase avec  cette vision du monde.

 

 

 

 

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31 janvier 2008 4 31 /01 /janvier /2008 00:57

Niagara-chutes-450px-Firmin_Didot_Freres_Falls.PNGJoyce-Carol Oates Les Chutes. Philippe Rey, 2004.504 pages.

 

 

 

Pas étonnant que l’une des plus grandes spécialistes du roman-fleuve américain, se lance à corps perdu dans les chutes du Niagara !

 

Et je dois dire qu’elle y navigue  à vue ! moi qui n’ai jamais dépassé la centaine de pages dans « Blonde », moi qui préfère de cet auteur les récits courts,   j’ai lu ce roman là d’une traite, sans faiblir.

 

 

 

En juin 1950, Ariah qui a 29 ans, fraîchement mariée, commence son épopée conjugale à Niagara Falls, lieu fort apprécié pour les voyages de noce. Et c'est la tragédie!  Le marié, Erskine, gravement perturbé par sa nuit (de haine plutôt que d'amour) va  se jeter à l’aube dans les Horseschoe Falls ( les chutes du fer à cheval)
l’endroit le plus  dangereux du Goat Island, en même temps que le plus beau et le plus envoûtant. Là les rapides sont pris de frénésie. Une eau blanche bouillonnante, écumeuse, fuse à cinq mètres dans les airs… trois mille tonnes d’eau se précipitent chaque seconde dans les gorges. L’air gronde, vibre. Le sol tremble sous vos pieds. Comme si la terre même commençait à se fendre, à se désintégrer, jusqu’à son centre en fusion.

 

 

 

Pendant une semaine, Ariah participe aux recherches pour retrouver le corps et parcourt inlassablement les environs ; sa silhouette encapuchonnée, son allure singulière, hallucinée, la font surnommer «  la veuve blanche », voir le «  Fantôme des Chutes ».

 

Elle intéresse Dirk Burnaby, avocat d’affaire dans la ville, qui s’en éprend aussitôt.

 

 

 

Cette intrigue très romanesque, prend assez vite une épaisseur sociale et psychologique. La famille de Dirk n’accepte pas Ariah, venue d’un milieu plus modeste. Le second mariage d’Ariah, trop proche du premier veuvage, choque tout le monde.   

 

Les Burnaby ont des difficultés avec leurs enfants qui ne savent où se situer. Le premier enfant du couple reste lié à la tragédie initiale. La fascination pour les chutes y joue un grand rôle.

 

 

 

Mais les chutes ne sont pas que de la beauté naturelle. Des usines chimiques se sont implantées dans les environs, et polluent gravement le sol et l’air.

 

Dirk fait la connaissance d’une famille malade de la pollution, qui vit dans les HLM des environs, et veut porter plainte. Le sol qui sert de fondement aux habitations, à l’école du quartier, le sol des jardins est saturé de déchets, notamment radioactifs qui  détruit la santé  des  habitants économiquement faibles…

 

 Ariah domine la distribution, personnage contradictoire, ambigu, détestable, émouvant.

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
 
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18 janvier 2008 5 18 /01 /janvier /2008 00:18

undefinedYasunari Kawabata. Le Grondement de la montagne

 

Albin Michel 1969.

 

 

 

Juste après la guerre, le Japon se relève difficilement. Près de Tokyo, Shingo Otagwa, 62 ans fait durer mélancoliquement son troisième âge, hanté par la mort et par des rêves de beauté.

 

Il contemple ses échecs familiaux, et se livre à ses obsessions tout en s’en défendant mollement.

 

Son fils Shuichi a pris une maîtresse et délaisse sa femme Kikuko. Shingo est amoureux de cette jeune personne qui lui rappelle une autre jeune fille à présent décédée, dont il était amoureux dans sa jeunesse. Il n’a pu épouser que sa sœur, Yusako, qui ne lui a jamais plu. Yusako elle-même vit dans le souvenir de cette sœur idéalisée.

 

 Shuichi n’a semble t’il épousé une jolie jeune fille à peine pubère, que pour la donner à ses parents…

 

La fille de Shingo, Fusako a des soucis conjugaux elle aussi, et revient à la maison avec deux petites filles.

 

Les pensées de Shingo qui forment la matière du livre, se cristallisent sur des plaisirs et dégoûts esthétiques relatifs aux événements de sa vie et représentés par des atmosphères, des objets d’art, et de menus événements afférents.

 

La mort de la jeune femme qu’il aima, c’est ce bouquet d’érable rougissant sur l’autel.

 

Son mariage c’est la chute d’une châtaigne rebondissant sur des pierres en une belle courbe, un moment de plaisir et un signe menaçant.

Il s'inquiète de la pousse  des végétaux : les queues de renard, le ginkgo sont-ils toujours  en bonne santé, comme si la sienne en dépendait, croit entendre un grondement la nuit annonciateur de séisme.

 

Les animaux font signe eux aussi ! Teru la chienne errante et ses petits qui semblent s’immiscer dans la vie de la famille, et promettre la fécondité… le cri d’un milan qui revient tous les ans.

 

 Les rêves de Shingo jouent un grand rôle et de quasi hallucinations : rêve de mort, rêves érotiques en rapport avec la jeune fille qu’il aime encore et ses diverses incarnations.

 

 

 

Kikuko apprécie les attentions dont elle est l’objet la part du vieux monsieur et partage avec lui bien des plaisirs ; mais elle a aussi une volonté propre et souhaite s’établir avec sa belle-sœur à tenir une boutique. C’est ce qu’on peut leur souhaiter de mieux et Shingo le sait bien, quoiqu’il tente de retenir la jeune fille…

Les rêves éveillés de Shingo sont matière à un récit d'une grande beauté esthétique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 janvier 2008 3 09 /01 /janvier /2008 00:52
Simone de Beauvoir.  L’Invitée. 1943.
 
502 pages Livre de Poche.
 
 
 

Ce roman porte en exergue «  Toute conscience poursuit la mort de l’autre » , tirée de La Phénoménologie de l’esprit  de Hegel.

 
 
 

Simone de Beauvoir est philosophe de formation. Lorsqu’elle écrit son premier roman, autobiographique, elle cherche à vérifier à quel point le processus décrit par Hegel est juste.

 

La théorie de » la dialectique du maître et de l’esclave »à laquelle se réfère cette sentence,  implique de penser les relations  humaines en termes de rapports de force. Pour s’accomplir La « conscience » veut asservir l’autre soit détruire son autonomie, sa liberté, le réduire à néant, pour assurer sa supériorité. Le « gagnant s’appelle le maître, le perdant l’esclave »,  positions qui les lie à jamais, avant que ces rapports ne s’inversent.

 

  Sartre, dont Simone  se sent redevable, enfonce le clou dans «  L’être et le néant » :

 

«Quand autrui me regarde, il me transforme en chose, il me met en danger car je me découvre en position d'objet; autrui, par son existence même, me fait tomber dans le monde des choses…"Autrui est d'abord pour moi l'être pour qui je suis objet" alors que "je suis moi, pour moi-même inaccessible"

 

Françoise est une jeune femme d’environ trente ans qui s’essaie à l’écriture : elle écrit sur la difficulté d’être. Elle partage la vie de Pierre, dans un hôtel à Montparnasse.

 

Pierre est metteur en scène et acteur, et voudrait faire accepter sa conception du théâtre , mélange de stylisation et de réalisme. Des conceptions qui sont bien entendu celle de Sartre ( on peut trouver des similitudes entre Huis clos et l’Invitée…) et, en 1937/38, au moment de l’action, ne sont pas révolutionnaires.

 

Le «  Théâtre et son double » d’Artaud peut paraître plus novateur.

 

Le théâtre joue son rôle dans ce roman. Françoise, au début a une conception arrêtée de des rapports humains et de la perception. En tant qu’existence séparée, elle se sent metteur en scène de ce qui l’entoure.

 

«  Au centre du dancing, impersonnelle et libre, moi je suis là. Si je me détournais d’eux, ils se déferaient aussitôt comme un paysage délaissé »

 
 
 

Tout ce à quoi elle ne pense plus, disparaît sans laisser de trace, croit-elle.

 
 
 

Elle a un souvenir récurrent : enfant, elle aperçut un veston pendu à une patère, et le prit pour une personne vivante, avant de s’apercevoir avec angoisse, que c’était un objet «  qu’il n’était rien pour lui-même ». Elle tenta alors de lui insuffler la vie en lui parlant , ne pouvant supporter cette découverte.

 
 
 

Or, ce veston reparaît dans les créatures que Pierre incarne et qui ne sont rien pour elles-mêmes.

 

C’est pourquoi, pense t’elle, elle a en Pierre une conscience absolue. Elles s’imaginent qu’ils pensent les mêmes choses et sont deux dans un. Ils se disent tout, et nul ne fait quelque chose sans penser à l’autre. I
ll s’agit là d’un pacte qui peut paraître contraignant mais représente pour Pierre,  qui a de nombreuses aventures, un arrangement pratique.

 
 
 

Malgré une existence qu’elle espère riche et remplie, Françoise s’ennuie. C’est ainsi qu’elle s’entiche d’une très jeune fille de 17/18 ans qui vient de Rouen, Xavière, qu’elle reçoit quelques jours et emmène danser dans un night club. Xavière n’a rien qui puisse intéresser Françoise : sans culture, sans curiosité, , n’ayant d’autres conversation que ses haines et ses enthousiasmes soudains pour un mot, un objet , une quelconque futilité.

 

Françoise, cependant la présente à Pierre. On peut penser qu’elle veut lui procurer une maîtresse, dont elle "saura tout" et  qu'elle va pouvoir contrôler.

 

Xavière refuse les propositions que lui fait Françoise de la faire embaucher ici ou là par une de ses amies.

 

«  En somme, qu’est-ce qui vous intéresserait ? Faire des études, du dessin, du théâtre ? »

 

Je ne sais pas dit Xavière. Rien de spécial. Est-ce qu’il faut absolument faire quelque chose ? demanda t’elle avec un peu de hauteur.

 

-   Quelques heurs de travail ennuyeux, ça ne me semblerait pas payer trop cher votre indépendance…

 

-    Xavière fit une grimace de dégoût :

 

-    Je hais ces marchandages : si on ne peut pas avoir la vie qu’on désire, on n’a qu’a ne pas vivre.

 

Nous voyons que d’emblée, Xavière parle en maître. Le propre de l’esclave de Hegel c’est qu’il travaille, pour le maître à qui  tout doit être donné. Toutefois, dans les premiers temps elle manifeste surtout son pouvoir de dénégation, lequel est propre à l’esclave.

C'est ce que l'auteur veut démontrer. 

 
 
 

Françoise croit qu’elle va exercer une influence absolue sur Xavière, la façonner entièrement comme elle le ferait de l’enfant qu’elle n’a pas l’intention d’avoir.

 

 Le couple  installe Xavière à Paris et l’entretient, faisant mine de croire qu’elle évoluera.

 
 
 

Ce qui advient alors, apparaît vite comme une sorte de délire ou du moins d’obsession amoureuse. Françoise et Pierre passent de plus en plus de temps avec Xavière, non contents de l’entretenir, ils s’acharnent tour à tour à vouloir l’amuser, lui arracher un sourire, passent au peigne fin toutes ses déclarations, et même ses moues, ses expressions, pour tenter de les déchiffrer.

 

Françoise pense qu’elle a rencontré une conscience qui lui résiste, qui est entièrement autre.

 

Pierre imagine de créer un « trio sacré » Françoise, Xavière, et lui. Ce trio se consacrerait à lui-même, chacun des membres aux deux autres pendant cinq ans. C’est en somme le «  Grand Jeu » mais à la manière existentialiste, soit une folie qui se donne pour raisonnable, qui ne cesse de se trouver des alibis.

 

Cette symbiose  est le mode particulier à Françoise d’avoir des relations humaines.
Elle ne conçoit aucune distance entre elle et l’autre.

 

Si bien qu’autrui n’est pas pour elle l’intermédiaire entre soi et soi-même, pas la possibilité d'une humanité. Soit autrui ne doit faire qu’un avec elle (Pierre), soit autrui la rejette comme non humaine.

 

«  Xavière ne renonçait jamais. Si haut qu’elle vous situât, même lorsqu’elle vous chérissait, on restait un objet pour elle. »

 

 Françoise va envisager de tuer Xavière, d’abord en pensée, puis sérieusement. : C’est elle ou moi. Elle ne la pense pas en terme de simple rivale ( à moins que le simple sentiment de jalousie soit suffisamment fort pour la déposséder).
  Xavière est une menace pour sa vie. Elle existe indépendamment de Françoise, et cette dernière le ressent de façon intolérable. Elle est devenue l’esclave de Xavière. Doit s’assurer que Xavière pense des choses tolérables pour sa conscience à elle, sinon elle capitule et doit penser la même chose que la jeune fille.

 

Ainsi Xavière pense que Françoise l’a trahie en lui « prenant  ce joli garçon Gerbert, talentueux montreur de marionnettes."

 

 La donne a changé : les deux femmes  se querellent pour un autre.
Pierre, lui, s’est retiré du jeu…

 

Françoise est donc un traître tant que Xavière ne change pas d’avis.

 

Il lui faut supprimer Xavière pour supprimer cette pensée. Etrange folie qui s’empare de Françoise. L’autre s’est mis à exister réellement pour elle. En termes hégéliens Xavière est devenue le «  maître du maître » et Françoise lui est entièrement soumise, on le voit jusqu’à la possession.

 

«  Qu’a fait Xavière ? Que fera t’elle ? Que pense t’elle ? Pourquoi ? Soir après soir, l’obsessions renaissait aussi harassant, aussi vaine, avec ce goût de fièvre dans la bouche, et cette désolation du cœur, et cette fatigue du corps sommeilleux. Quand les questions auraient enfin trouvé une réponse, d’autres questions toutes pareilles, reprendraient la ronde implacable : que veut Xavière ? Comment ? Pourquoi ? Il n’y avait aucun moyen de les arrêter ».

 
 
 

Toutes ces considérations philosophiques ne pourront cependant faire oublier que, dans cette histoire, l’homme se retire, laissant les deux femmes en état de conflit mortel, ce que Xavière ignore, bien que la situation finisse par la gêner.

 

Derrière Xavière, qui obsède Françoise, n’y a t’il pas Pierre, n’est-ce pas lui qu’elle voudrait tuer ? Ne s’est-elle pas trompée de cible ?

 

La dernière page refermée, beaucoup de question, d’un récit riche et ambigu, restent en suspens.

La seule chose de sûre, c'est que le couple Sartre-Beauvoir, tel qu'il est montré ici, suppose à l 'évidence  un seul maître, et c'est l'homme, qui se retire du jeu, avant les problèmes qu'il a lui-même engendrés,  ne l'atteignent. 

Simone de Beauvoir a toujours douté que l'égalité entre homme et femme se ferait réellement. 

 
 
 

Pour lire le témoignage d’une Xavière qui a survécu, Bianca Lamblin « Mémoires d’une jeune fille dérangée ».

 
 
 
 
 
 
 
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23 décembre 2007 7 23 /12 /décembre /2007 13:53
Julien Gracq est mort.
De son vrai nom Louis Poirier, il avait eu 97 ans le 27 juillet 2007.

Un des plus grands écrivains du 20eme siècle et du 21eme et le dernier surréaliste vivant.

s’il on est jeune on peut lire le Château d’Argol  et le Beau ténébreux où s’expriment l’intensité et l’irrationalité intransigeante de la jeunesse, plus tard Le Rivages des Syrtes, un roman d’une actualité politique forte,  qui décrit avec lenteur et esprit, comment un  pays en vient à déclencher une guerre avec un autre qui ne le menaçait pas.


Et aussi le film Rendez-vous à Braye ( un de mes très chers films) d’après sa nouvelle «  le Roi Cophétua » occasion de redécouvrir aussi André Delvaux, cinéaste, trop oublié.


Ainsi que ses essais «  La Littérature à l’estomac » qui a inspiré Pierre Jourde et «  En lisant, en écrivant » et tant d’autres ouvrages tous publié chez José Corti.


S’armer d’un coupe-papier pour le lire n’est pas le moindre des  plaisirs qu’il nous réserve.


Longue vie posthume !

 

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21 décembre 2007 5 21 /12 /décembre /2007 12:28
Marie N’Diaye. Mon cœur à l’étroit (Gallimard, 2007)
 
 
 

Nadia et Ange, instituteurs d’un certain âge, qui exercent leur métier avec passion, sont discrédités pour une raison que Nadia la narratrice ignore.
Ange revient de son travail, un soir blessé d'une plaie au flanc gauche, et ne peut ni ne veut bénéficier de soins médicaux. Le  couple  se terre dans l' appartement.
Nadia vit un cauchemar, elle ne sait vers qui se tourner, doit accepter l’aide d’un voisin Noget, auquel elle n’accorde aucune confiance, mais que tous appellent bizarrement «  le grand Noget ». On lui insinue aussi qu’elle devrait savoir la raison de cette hostilité profonde et agressive contre eux ; elle se sent coupable de l’ignorer et ressent aussi qu’elle ne veut pas savoir.

 

Nous avons l’impression que Nadia est juive pendant l’occupation allemande, ou arabe aux temps d’une immigration choisie et sévèrement contrôlée, ou encore première chrétienne tombée sans le savoir dans l’arène aux fauves… nous avons peur, elle se fait traiter d’ »infidèle » par quelques passants, et, sans édulcorer le sens religieux du mot, commence à s’accuser de ses manquements, réels et imaginaires, à l’égard de ses parents, son fils, son premier mari…

 
 
 

Mais voilà, quand elle demande à ses connaissances aussi bien qu’aux inconnus
pourquoi on est hostile envers elle, qui est «  le grand Noget » qui s’est imposé au chevet de son Ange, pourquoi la brume envahit Bordeaux, sa ville chérie, et tant d’autres questions insolubles, on lui fait cette réponse : «  Vous ne regardez donc pas la télévision ? »

 
Non, répond Nadia, courageuse, voire intrépide, Ange et moi ne regardons jamais la télévision, nous n’avons pas de poste.

(Et aussi, c'est plus discutable , Ange et elle ne lisent pas de journaux..).
 

Les gens s’éloignent alors, décontenancés, inquiets, réticents, et ne lui apprennent rien de plus.

 

Mais si Ange, son compagnon, ne regardait pas la télé, il semble bien connaître le programme, à la différence de Nadia, qui a toujours joué le jeu…

 

 Dès lors, faut-il continuer le combat avec ou sans Ange ?

 
 
 

Nous suivons Nadia dans son parcours angoissant et plein d’humour noir,  sa recherche ardue où il s’agit de redécouvrir ses origines,  lever un peu le voile sur le vrai visage de ses proches,  en préservant ses acquis culturels, et sa personnalité.


On apprécie de ressentir avec elle, son vécu physique et mental, ses malaises, ses errements, ses goûts et dégoûts, bref on s’identifie totalement à elle, tant le langage est bien choisi !

 

Pour un noël sans télé, avec une nourriture simple et goûteuse, et tout de même un enfant dans la crèche....

 
 
 
 
 
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3 décembre 2007 1 03 /12 /décembre /2007 19:54

Emmanuelle Pagano «  Les Adolescents troglodytes » POL, 2007.

 

Adèle, la narratrice conduit un bus scolaire dans une nature rude, montagneuse, épargnée par la civilisation, qui peut évoquer les Causses, le Vercors… Au gré de ses trajets et de ses pauses elle monologue longuement : observation inquiète et amicale des scolaires qu’elle transporte, filles et garçons de 2 à 15 ans, vivant comme elle dans les environs, une nature belle mais souvent hostile, qu’elle aime sans l’idéaliser.

Son esprit vagabonde en flash back jusqu’à son enfance ; un frère Axel, la mère décédée lors d’un accouchement difficile ainsi que le bébé.

Elle évoque son opération, elle qui, jusqu’à l’âge universitaire, était un garçon et ne pouvait se sentir que fille.

 « J’ai été la petite sirène de ma mère »

L’enfant  se rêvait « fendue de douleur » comme la sirène du conte.

 

   Nous avons tous un sexe biologique auquel nous essayons de ressembler psychiquement. Nous avons coutume de nous identifier vaille que vaille à ce comportement social et sexuel qu’implique le fait d’être né fille ou garçon.

L’anatomie ne conditionne pas le psychisme. La nature et la culture ne se confondent pas. Le fait que certaines personnes n’acceptent pas « leur sexe », nous fait prendre conscience que même si nous nous sommes suffisamment  accommodés du nôtre pour le supporter voire l’apprécier, vis à vis de  notre corps,   nous éprouvons parfois une étrangeté irréductible.

A l’époque des neurosciences pour lesquelles nous ne sommes que des machines programmées par un ADN, ceux qui se sentent mal dans leur corps, ne se contentent parfois plus de rêveries, mais veulent que leur fantasme devienne réel :   
 
quel est ce fantasme ?  Que le psychique et le biologique soient en accord?
C'est impossible!
 

Et pourtant, Adèle y a cru, 

Elle  détaille toutes les souffrances qu’elle a endurées pour accéder à une vie qu'elle juge à peu près acceptable.

Et aussi comment elle fera face à l’incompréhension des gens qui, peu à peu, vont apprendre qu’elle n’est pas une femme comme les autres.

Adèle fréquente un  homme, un chasseur, avec qui elle réussit à avoir des relations sexuelles, et qui ne s’aperçoit de rien.

(Difficile à imaginer…)

 Je préfère lorsqu’ Adèle  évoque  sa relation complexe et conflictuelle avec son  frère qu’elle aime toujours et réciproquement.

Le frère, géologue et alpiniste, affronte les éléments avec un courage physique, une virilité qu’apprécie Adèle.

Mais lui est effrayé par la démarche de son frère devenue sa sœur.  Comme, avouons-le, nous le sommes un peu tous.

Raison de plus pour ramener à la surface leur ancienne complicité d’enfants.

«  S’il venait à moi les yeux pleins, je me levais en répondant à ses questions aphones.

Les bavardages étaient ramassés pour jamais autour du temps.

On avait plusieurs hypothèses, des sucs de mots en silence, le souffle émondé, les excuses silencieuses de la montagne.

La nature, Adèle ne veut pas en parler comme pour une carte postale.

Elle en décrit les dures nécessités, la difficulté d’y vivre, la joie aussi.

« L’automne de littérature, il ne dure pas. La flamboyance, les orangés lyriques des fayards, les ors brillants des saules, les verts acides mangés de soleil sur les bouleaux les rouges massifs étalés écarlates des érablières, ou à l’inverse, les rouges en pointillés et piquants des érables isolés dans les jaunes des autres arbres, juste le temps de la décrire le temps pour le vent de retourner au sol quelques feuilles et 2 ou 3 trajets avec mes gosses c’est fini.

Il est intéressant de remarquer que Sylvain, l’adolescent qui connaît l’histoire d’Adèle et la raconte à tous, lorsque le refuge dans la grotte autorise un certain rapprochement, Sylvain donc, qui admet parfaitement la démarche d’Adèle, se comporte lui-même comme un macho, en tatouant son doryphore sur la nuque de son amie, et annonçant que par ce geste, il pose son sceau sur son territoire avec l’assentiment de la jeune fille. Ils sont très tolérants et, cependant  se comportent de  façon traditionnelle…

 Dans l’ensemble, l’expression est souvent juste, la langue est belle, recherchée, mais toujours sobre.

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