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15 septembre 2009 2 15 /09 /septembre /2009 11:15

Jean Des Esquintes,  ultime descendant  de deux  lignées guerrières l’une de soldats alcooliques et analphabètes et l’autres  de  mercenaires syphilitiques  à l’air intimidant, avait durant toute son enfance  contemplé, non sans un profond ennui, les cadres où posaient ces ancêtres barbus et armés jusqu’aux crocs. Sa complexion délicate et son  penchant pour la rêverie l’éloignaient considérablement de ces personnages.  Même ses propres parents  lui étaient quelque peu des étrangers. Son père, psychiatre surmené, se consacrait corps et âme aux cas les plus désespérés, à l’exception de celui, intraitable, de sa progéniture, et sa mère endurait  depuis ses vingt ans une anorexie sévère, des hémicrânies calamiteuses et d’autres misères que l’on ne nommait point ;  sa fragile existence   menaçait régulièrement de s’éteindre comme la flamme d’une chandelle  trop longtemps vacillante.

On disait que les deux familles  responsables de ce problématique engendrement, porteuses de lourdes hérédités, s’épuisaient physiquement et mentalement et devenaient de plus en plus débiles à chaque génération,  aussi le jeune Des Esquintes, né à terme dépassé de plusieurs semaines, sortit  du cocon maternel, quasi- mort, empoisonné par un liquide amniotiques dont la date d’utilisation s’avérait largement caduque. Par un étrange miracle, il survécut, cahin-caha, et même un peu Caïn dans l’âme, quoique aucun frère ne réussît à rééditer cet exploit de naître dans d’aussi précaires conditions.   Dieu voulut encore qu’il   atteigne et dépasse la puberté .

 Parvenu à ce stade,  Jean passa le plus clair-obscur de son temps dans divers internats où il étudiait exclusivement les matières qui lui plaisaient : quelques bribes de littérature, principalement du Romantisme noir, et des parcelles de philosophie, savoir, les œuvres complètes de Schopenhauer ; en cette compagnie il s’allongeait rêveusement au fond du Parc de l’internat, sur les herbes sèches, le regard fixé sur un ciel lourdement plombé de mi-automne, où, un petit trou de ciel bleu pâle lui figurait avec parcimonie une espèce d’infini. Mais bientôt sa fragile constitution s’exténuait aux rudes caresses de la bise. Il lui fallait regagner sa cellule, à la grande déception des jouvencelles du voisinage, qui avaient coutume de le contempler  par une brèche de l’austère muraille.

Car l’ultime rejeton des Esquintes était beau :  le  regard halluciné, les pommettes hautes, les traits réguliers, le teint clair, la  haute taille maigre, le corps élastique  lui promettaient, avant même qu’il ne les cherchât , de faciles succès féminins.

 

Si entiché qu’il fût de ses livres, Des Esquintes ne jouissait pas de l’énergie nécessaire pour dépasser la première page de chacun d’eux.  Il se contentait d’être la moribonde incarnation des concepts et métaphores  que ces chefs-d’œuvre  renfermaient. La  nuit, il recouvrait un peu de santé, juste assez pour méditer jusqu’à l’aube sur de licencieuses illustrations,  non sans manipuler lascivement des images mentales et des fragments de son anatomie personnelle.

Jour, après jour, hâve, le teint ablafardi, épuisé par l’étude,  il dépérissait, et les bons pères ne savaient qu’en faire…

Il fut bientôt renvoyé dans le logis familial, et se donna régulièrement pour mourant,  se plaisant à répandre ces bruits par coquetterie et commodité car il  aimait à s’isoler, les diverses sociétés qu’il fréquentait  lui étant par moment un poids considérable qui menaçait sa trébuchante santé.

 

 

Lorsqu’il hérita, il s’empressa de vendre le château familial, frustre forteresse humide et haïssable, pour la remplacer par  un grand manoir qu’il lui incombait d’aménager à son goût. Ces dispositions étaient de la plus haute importance, car, jeune encore, mais spleenétique avéré, et las depuis toujours, il envisageait de rester la plupart du temps cloîtré sans pour autant céder à l’ascétisme.

 

Or, dans les premiers temps, un fait curieux s'observa :

  Jean Des Esquintes fuyait son futur logis,  tout en s’épuisant en achats destinés à l’embellissement de sa  retraite.

 Aucun antiquaire désuet, aucun marchand d’orviétan, aucune caverne d’Ali baba, aucun  négociant cultivant l’étrange et le suranné dans le   choix  de ses  marchandises ne fut oublié par le triste héritier que poursuivait une obsessionnelle quête  de beauté.

   Dans l’agencement des couleurs et des tissus,   la plus petite erreur, la moindre fausse note l’irritait jusqu’à l’agonie.

 Dire que sa vie ou celle des gens qu’il croisait en dépendît, serait à peine exagéré. Sans relâche,  son esprit et ses sens étaient travaillés de savantes combinaisons en matière de coloris.

Son   goût exercé  le portait  aux dérobades des teintes fondues et distillées.

 Le caractère languide de ses humeurs avait beaucoup pesé dans l’aménagement de ces territoires particuliers que sont les lieux privés réservés à l’épanouissement des plaisirs des sens. 

 Les soirs de liesse,  les  invitées  qu’il introduisait dans son petit salon, étaient  priées  de ramper sous une tente pour y subir les derniers outrages ; elles  se coulaient dans un fragile enclos de tissu,  ravies à la vue de peaux  dont le grain et la textures  brillaient de toutes les ruses d’un exotisme  raffiné,  enchantées par les formes et contacts  subtils  des décors,  persuadées d’être vénales et ne doutant pas d’être courtisées par un amant d’élite.

Que de plaisir n’eurent-elles point, à admirer les détails de leurs lascifs ébats un millier de fois reflétées dans les miroirs complices que leur hôte avait disposés en maint endroit !

Et pourtant …Assez enclin  à goûter les compliments bien mérités que lui valaient  ses arrangements,  c’est sans déplaisir qu’il voyait s’éloigner au petit matin  une fille  qui se souviendrait davantage de la mise en  scène, du décor, et des avantages pécuniaires,  que des prestations amoureuses dispensées par un  hypocondriaque valétudinaire, qu’une enfance confite en mélancolie rendait inexpert au déduit.

 Lorsque l’après-midi touchait à sa fin, émergeant d’une pâteuse ivresse,  il se complaisait  à arpenter seul son boudoir rose, à se mirer dans ses glaces, d’abord nu, puis vêtu en prince, ensuite en mendiant, se lassant tous les jours un peu  plus   de son image réfléchie jusqu’ à l’incommensurable dans le jeu des psychés.

 Parfois, saisi d’un curieux vertige, il se prenait à   dessiner du doigt quelque figure obscène  dans la fine couche de poussière  couvrant la surface d’un guéridon en bois de camphrier, ressentant jusqu’à la nausée  son insatisfaction.

Il n’était pas rare, alors, qu’il  dépendît du plafond la cage dorée où roucoulaient deux inséparables, ses seuls hôtes permanents,  cage qui occupait la place d’un lustre, et en chassât les innocentes bêtes, qui s’en  allaient se réfugier dans une pièce quelconque et qu’un domestique venait lui rapporter le lendemain.

Enfin seul,  il  faisait « cinq contre un », plutôt cinq fois qu’une, ayant soin de ne point tacher ses tapis et se laissait visiter par un sommeil sans rêves.

Au réveil, séduit à nouveau  par  le charme de son salon, il songeait à de futures délectations et prenait en horreur le personnage grossier et infantile dont il avait, un peu plus tôt, endossé  les vils emportements.

En effet, Des Esquintes avait l’heur de transmuer en imaginations fécondes ses pitoyables humeurs et la haine rancie et feutrée tapie au fond de ses entrailles ; mais comme on l’a  abondamment suggéré, il  occupait la majeure partie de son temps à déshabiller en rêve des créatures du sexe, en quoi il ne se distinguait guère de ses acolytes.

 

 

 

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Published by Dominique Poursin - dans Jeux et parodies
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