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11 décembre 2007 2 11 /12 /décembre /2007 00:00

La famille partit en vacances avec les grands-parents et la nouvelle institutrice, Geneviève. Celle-ci avait divisé les quelques cinquante leçons de lecture d'un manuel, utilisant la méthode Boscher, (syllabique) pour coïncider avec les trente et un jours.
Nous étions installés dans une petite station balnéaire de la Loire-Atlantique. La villa de Saint-Brévin se situait aux confins de la Vendée, à la porte de la Bretagne. Elle avait nom «La Langouste».lalangueoust. Des langoustes, je n’en vis guère sur la plage : l'activité des chantiers navals de Saint-Nazaire se déployait sur la rive d'en face : grues, cheminées, portions de ciel noir. Des ombres grise et fuyantes se nichaient dans les anfractuosités des rochers et fuyaient à l’approche des humains.

Je récitais mes leçons tous les matins et pouvais aller à la plage l'après-midi, le plus souvent avec Geneviève, Philippe et le bébé.

Je me répétais des lettres et des syllabes toute la journée, les buvais avec l'indigeste chocolat au lait concentré, les mastiquais en même temps que la viande à midi, les retrouvais dans le potage du soir. A la plage, on ramassait les pommes de pin, on cueillait de petits œillets odorants, Geneviève donnait le biberon au bébé et lui parlait d'une voix douce, de sorte qu'il ne vomissait pas.
Tout devait être su par cœur, par cœur, par cœur. Geneviève, un peu choquée par l'attitude de Maman, osait parfois prendre la défense de son élève : Elle fut congédiée, et disparut après le trente et un…

Un homme s'ennuyait, qui tournait tout autour de la villa, comme un détenu dans la cour aux heures de promenade. C'était  Grand-père. Son béret toujours plus enfoncé sur sa tête, ressemblait à une galette. Il portait un pull-over à motifs jacquard, que les femmes avaient tricoté. Il se plaignait du chandail trop fantaisiste et des occupations trop monotones : " Que peut-on faire ici? Il n'y a rien à visiter! " Maman répondait : " la plage, l'eau de mer, l'iode, la santé, on profite!".

Quelque temps plus tard, la famille terminait ses vacances à Louins dans l'Heur. J’aperçus le manuel de lecture posé sur l'herbe et l'ouvris avec crainte, persuadée d'avoir oublié mes leçons.
Je dépassai les pages maudites tant de fois récitées : il y avait un au-delà des leçons. Le premier s'intitulait : "La Petite poule rouge". Comment une poule pouvait-elle être rouge? Une volaille n’est-elle pas noire, blanche ou rousse ?
Page suivante, le loup Ysengrin se faisait attacher un seau à la queue pour pêcher, suivant les conseils de Renart. Il attendait, l'hiver venait, l'eau gelait autour du seau et de la portion de queue qui trempait. Renart riait. Je ris à mon tour.
Les adultes s'approchèrent, me firent relire tout haut ce dont je venais de prendre connaissance.

Je savais lire ! c'était un miracle. Le premier, le dernier.

 
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10 décembre 2007 1 10 /12 /décembre /2007 00:58

Juin arriva. La Montessori fit accompagner mon départ d'un discours où perçait la note du scandale. Haute, droite, jamais elle ne pencha le bloc monolithique de sa personne, pour se plaindre à Maman de ma conduite. Je n'avais même pas appris à lire! Cela m'étonna, je ne savais pas au juste ce que qui m’était demandé. Rien n'était imposé aux élèves. S'ils n'avaient pas envie de travailler, ils jouaient, et tout travail était également présenté comme un jeu. Cette liberté faisait partie d'une pédagogie avancée. Je n'avais aucune excuse, on m'avait bien reçu, on m’avait témoigné de l'affection, on m’avait proposé des activités, on avait tenté de m'intéresser.

Je n'avais pas du tout compris ce qu'on attendait de moi. Sachant qu'on m'envoyait à l'école parce qu'à la maison je ne faisais que crier, pleurer, me cacher sous les meubles, les enfants nés après moi pâtissant de cet exemple déplorable, sans compter que la surveillance opiniâtre de Maman pour éviter les catastrophes, sa recherche incessante des bons médicaments l'occupaient tout entière.

 

 Et puis le verdict tomba. Il aurait fallu savoir lire. « Elle a déjà six ans » disait la Montessori d'une voix rêche.

Les grands hommes disent: j'ai toujours su lire, je ne me souviens pas d'avoir appris. Avant même l’âge des souvenirs, ils lisaient. Jean-Jacques qui lisait avec son père. Marcel, qui assistait tous les jours à la classe de son père. Sans effort ni ennui particulier, il sut lire à la fin d’un trimestre.

Si c'était Maman qui payait les frais de scolarité, elle n'en avait pas pour son argent. Toutefois Maman ne se sentait pas dans son droit : elle ne faisait pas partie des nantis qui peuvent réclamer. D'autre part, elle n'attendait rien de cette école sauf qu'on la délivre quelques heures par jour d'un fardeau encombrant. Elle s'énerva, se sentit accusée, joignit ses plaintes à celle de cette femme, promit et jura qu'elle allait réparer le dommage causé. 

Elle recruta une jeune fille blonde aux cheveux longs. Et fit tomber la sentence : " Il faut que tu sache lire dans un mois, le 31 juillet au plus tard avant minuit. Sinon… »

Je ne me vis pas exister encore au-delà de ce trente et un. Il était impossible que je susse lire à cette date. Mon histoire pleine de bruit et de fureur ne pouvait que s'arrêter là.

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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 00:52

Jean ou Jeannot Lapin, un jour l’un, un jour l’autre, était davantage qu'un garçon, moins et plus à la fois. C'était une créature déjà en marge. Parfois les créatures de la marge risquent de tomber du cahier dans le décor et de perdre le support de la page; on ne sait ce qu'il en advient.

Je me tenais souvent aux côtés de cet enfant-là qui portait des pantalons longs au temps où les petits garçons étaient le plus souvent en culottes courtes, été comme hiver, à l'exception de ceux qui allaient aux sports d'hiver et portaient des fuseaux. Jeannot avait de l'élégance à ne pas exhiber ses genoux. Peut-être avait-il quelque chose à cacher. Ses cheveux étaient incroyablement longs, flottant jusqu'au milieu du dos. Quelquefois ils étaient tressés. Il portait un long tablier bleu- marine qui avait un peu l'air d'une robe. Il expliquait volontiers que s'il avait été gentil, sa mère l'habillait en garçon et l'appelait Jean. Dans le cas contraire, elle lui passait une robe et il assumait un rôle de fille, affublé alors du sobriquet Jeannot Lapin. Il lui arrivait également de porter une queue de cheval qui ne lui seyait pas. Il arrivait en classe tantôt "fille", "tantôt garçon ". Il était fier de sa condition, nullement timide, bavard même. Utilisant des intonations curieuses et sachant même ventriloquer, il savait trouver des auditeurs, et lorsque ceux-ci faisaient défaut, c’était moi qu’il irriguait de ses bavardages. Personne ne le fréquentait sérieusement. Le jour où il disposa de la trousse, je me vis contrainte de me fâcher avec lui. La Montessori l'ignorait, alors que j’endurais des châtiments répétés et humiliants (On m'envoyait souvent chez les Petits de deux trois ans pour me punir de je ne sais de quoi).

 

Sans doute Jeannot était-il très malade (On est souvent tolérant avec eux).

Avec Jeannot, on ne se battait pas. On lui donna simplement la trousse. Il se comportait comme si elle lui avait toujours appartenu et qu'il venait juste de la retrouver. Princièrement.

 
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8 décembre 2007 6 08 /12 /décembre /2007 17:46

    Lorsque j’eus cinq ans, on me conduisit à l’école chaque matin au pas de course. Maman l'appelait l'« école Montessori » parce qu’on y appliquait les méthodes éducatives de cette dame. Le nom réel était sans doute « Cours Bernard Palissy ».

On traversait deux boulevards extrêmement dangereux (Pereire et Berthier) et dès la rue Eugène Flachat, j’avais envie de pleurer...

"Je te préviens, tu n'as pas intérêt à…Sinon…".

C'était déjà ma troisième école. Je me souvenais des précédentes, d'avoir fait des taches d'encre sur de petits cahiers quadrillés, dessinés des bâtons brisés, des lettres tremblotantes. J’avais réussi une fois à me faire mettre au piquet, après maints efforts pour parler haut et troubler l'ordre, afin que mes camarades s'intéressent à moi. Sans résultat durable. Des instituteurs se plaignaient à Maman de mon comportement. Elle faisait toujours écho d'une voix tranchante : " Oh, je sais très bien…" et promettait le châtiment, la reprise en main.

A l'école Montessori il y avait trois sections. Je fus admise chez les Grands.

Le matin, chaque élève devait choisir son atelier. Je n'en choisissais aucun, craignant de déranger ou d'être dérangée, et jugeant que de toute manière ce serait infructueux. Je n'étais attendue dans aucun de ces groupes. Je cherchais juste un petit coin où me dissimuler. Cette attitude provoquait l’apparition d’une institutrice ou d’une assistante maternelle. Je la suivais et fréquentais toujours le même atelier, en me livrant à la même activité : compter.

 

En fin d'année, je ne connaissais toujours pas l'atelier de lecture. L'institutrice qui présidait à ses destinées, était une grande femme osseuse, rigide, toute droite, vêtue d'une robe anthracite rectiligne : lorsqu'elle s'approchait, c'était un pan de mur sombre qui s’avançait vers vous, implacable comme une déferlante. Votre souffle en était coupé.

 

Cette personne dirigeait l'établissement. Elle m’avait assez vite repérée. Je n'avais jamais de matériel de classe ni règle, ni crayons… ne parvenais pas à me procurer une simple trousse d'écolier. Tantôt je n'osais en demander une, tantôt je l'avais déjà perdue, si ce n’était un autre écolier qui s’en était emparé. Selon son humeur, Maman ne voulait pas en acheter une autre. Elle avait déjà donné, ou ne voyait pas l'utilité de cet accessoire dans une classe maternelle.

 

La jeune institutrice qui venait me chercher chaque matin était elle aussi passablement effrayée par la Montessori, et passait beaucoup de temps à ramasser tout objet traînant à terre pour le fourrer en hâte dans un casier quelconque. Il lui advint de trouver une vraie trousse, avec un contenu adéquat, une trousse inemployée, une belle trousse qui consistait en une petite boîte rectangulaire, de couleur jaune, citronnée et ensoleillée. Je regardai cet objet qui devait me sauver, et son contenu que l'on examina : gomme, crayons noirs, couleurs, taille-crayon brillant, règle plate et graduée, autant de trésors sortis d'un coffre. La jeune femme blonde serait très heureuse de me l’offrir. Un instant d'hésitation rendit possible et même effective la disparition de la trousse que d'autres mains avaient furtivement et prestement saisie avant les miennes.

 
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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 15:39

 

 

Plus que jamais   passager clandestin de la vie, je dus, à la fin de la troisième, me présenter au BEPC et c'était il y a quarante ans...

A l'oral, l'examinateur d'anglais examina ma carte d'identité scolaire en marmonnant que j'aurai dû présenter une meilleure preuve de mon existence officielle. On n'avait pas jugé utile de me  faire confectionner une carte d'identité nationale.

 Je ne possédais que les  très vieux dictionnaires d'un aïeul, le père de mon unique grand-père, dont ce dernier ne parlait jamais que pour dire avec irritation qu'il n'userait pas sa salive pour l'évoquer. Dans ces beaux volumes reliés demi-chagrin,   des lettres  de l'aïeul avaient été oubliées entre certaines pages: il s'adressait à des Anglais dans leur langue pour proposer de leur vendre du tissu provenant de sa manufacture. J'étais contente d'avoir eu un ancêtre qui sût une langue étrangère. Mais je consultais rarement mon manuel de classe, n'avait jamais parlé anglais, ni entendu quelqu'un le faire, même pas le professeur. Incognito, je chantais  et m'en trouvait fort aise. Hélas, à l'écrit comme à l'oral, je fus dans le même état qu'un constructeur de Babel, frappé du châtiment divin.

Puis ce fut la composition d'histoire. J'avais le choix  entre l'Allemagne de Bismarck et la Révolution française. La plupart des candidats préférèrent l'Allemagne car c'était une des dernières leçons à étudier dans l'ordre chronologique, donc ils s'en souvenaient davantage. Je' n'hésitai pas pour ma part,  à disserter sur la Révolution française, et m'en faisais une joie.

 De Saint-Just à Robespierre, de Danton à Desmoulins, de Marat à Hébert, ils étaient mes héros. Je ne m'étais pas contentée de la leçon du manuel, j'avais lu plusieurs livres sur le sujet, ne ratais aucune notice biographique dans chaque nouveau dictionnaire trouvé. Sans faire de brouillon, je fis courir ma plume avec zèle, pour décrire la situation sociale et politique de la France en 1789 ; il s'en fallut d'une copie double avant que je ne décide l'ouverture des États Généraux. Sur d'autres feuilles, noircies à toute allure, je consignai le déroulement de ces consultations, et commençai à présenter les futurs grands révolutionnaires qui, à ce stade, n'avaient joué aucun rôle important mais  les pourvus chacun d' une petite biographie. Il restait cinq minutes avant la fin de l'épreuve, et, en écrivant désespérément vite, j'arrivai au Serment du Jeu de Paume : on m'arracha une troisième copie des mains. J'aurai dû en être à Thermidor ; je n'avais même pas pris la Bastille. Tous les petits détails me paraissaient d'une grande importance pour un sujet auquel je tenais avec tant de passion.

 

En Sciences naturelles humaines, je connaissais surtout les anomalies du corps humain, les maladies, les diverses débilités, les étrangetés mentales, et la sexualité pour autant que ça m' avait paru rentrer dans le cadre des étrangetés et des absurderies. Je  connaissais davantage le dictionnaire médical, souvent prêté par Maman, que mon livre de cours. On demanda de parler des os : je demeurai invertébrée.

 

En rédaction, contrairement à l'habitude, je fus brève. On vous enjoignait d'explorer  un grenier familial  et de découvrir des objets anciens ayant appartenu à votre petite enfance ou au passé de vos parents. Votre émerveillement de retrouver un vieux kaléidoscope ou la photo de fiançailles des adultes jeunes et souriant du bonheur tout neuf, accompagné du  récit ému des descendants. Rien ne m'empêchait d'inventer, donc de peupler le grenier à Louins, et de faire parler au moins ma grand-mère en lui prêtant une existence heureuse et d'anciens espoirs.

Mais non.

Il n'y eut absolument rien dans ce grenier. Ni paroles ni objets.

On ne pouvait accuser l'école ou les professeurs. Tous les élèves qui avaient présenté le BEPC eurent des résultats conformes à leurs bulletins scolaires, moi excepté.  Comment expliquer cette défaite ? La situation me parut grave. Ma mère payait-elle pour qu'on me note correctement ? " Il ne faut pas qu'elle sache, il ne faut pas qu'elle s'en doute » disait Maman, surtout pas elle ; et de quelle mystérieuse maladie?

 

 

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 15:30

Mon parcours devait se terminer entre la salle d'attente du faux docteur et la salle d'examen de l'écolier qui en savait trop ou trop peu, reliées par un dédale de boulevards, de rues de feux orange et de chiffres. J'eus  bientôt laissé derrière moi la cour de l'immeuble, les grilles de fer  et débouchai dans la rue, la petite rue Gervex : rien qu'à évoquer ce mot proféré par les membres de la famille, surtout ceux de Paris,  c'était comme si la rue n'existait que dans cette mauvaise comédie, cette plaisanterie un peu niaise, et sournoise qu'était la vie portée par leurs paroles. La façon qu'avait Maman de prononcer le mot très distinctement et d'une façon très sonore, comme si elle s'apprêtait à l'épeler, ou qu'elle voulait le faire entendre à une assistance nombreuse et sans l'aide d'aucun micro .Et bien sûr, la rue était toute petite, ne comportait que cinq numéros, servait davantage de parking que de rue, les voitures y stationnaient des deux côtés, souvent  en double file.

Au bord du trottoir, il se figea à la vue de la petite loupiote verte surmontée d'un heaume.

"Ne t'en fais pas, avait-elle dit, j'annoncerai la vérité à ton grand-père, moi- même, je le lui dirai tout doucement, cela passera comme.

"Quelle vérité?  Oui, c'était pourtant bien "La vérité", ce mot qu'elle avait employé. La vérité, c'était le BEPC raté.  L'aïeul attendait-il avec impatience mes résultats ? Dans quelle mesure cela comptait-il pour lui ? L'affection qu'il me portait était réelle mais difficile à évaluer. Il ne se comportait pas comme s'il était chargé de mon éducation, n'avait pas placé  en moi des intérêts, à supposé qu'il en eût encore à 78 ou 79 ans. 

La matinée se dilatait dans un éblouissement, une blancheur, un soleil très pâle mais aveuglant, toujours ces préliminaires aux vacances qui débouchaient sur un gouffre : le  rien à faire jusqu'à la rentrée suivante.

 Les voitures étaient lancées à toute allure, le tunnel attendait de les engloutir à quelque cinquante mètres de là. Je restai plantée sur la chaussée,  les véhicules slalomaient pour l'éviter, j'entendais des klaxons, des conducteurs aussi criaient des mises en garde, des ordres, des jurons ; des châssis de métal me frôlaient, je me sentait encerclée, et, me résignant à obéir à de vigoureuses injonctions, regagnai le trottoir.

  On peut préférer la noyade : corde, bloc de pierre, se traîner ainsi jusqu'à un pont ; la seringue à vide, impeccable, piquant,  mais simpliste ; le troisième étage de la Tour Eiffel, banal d'après les statistiques ; le transport en ascenseur trop angoissant, et quel affreux entrelacs de ferraille rouillée !

Saint-Pierre de Rome? Je n'étais pas catholique. Du haut de la statue de Lénine ? Je ne l'avais pas lu.  Du Mur de Berlin ? Ce mur n'était pas le mien.

Les mystiques et les vrais intellectuels choisissent l'Etna...

De la statue de la Liberté ? Du haut de la torche. Je croyais savoir que c'était le point culminant. Le symbole était prompt à saisir. Les gens comprendraient ! Il ne manquait que l'argent du voyage...

 Que diraient les gens? On plaindrait Maman, c'est épouvantable, ce qu'il vous en a fait voir! Elle pourrait se consacrer entièrement aux plus jeunes.  Elle  apprendrait au grand-père « la vérité, par petits bouts », suivant son expression favorite. Eprouveraient-ils tellement de regrets ? N'étaient-ils pas proches de leur dénouement à eux ?

 Pire encore : moi -même ne serait pas informée de son trépas: "Il ne faut pas qu'elle sache, on ne peut rien lui dire à cette gosse! Elle  prend tout au tragique !"



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15 juin 2007 5 15 /06 /juin /2007 12:18

Le personnage en costume bleu-nuit qui cède passage à l'aurore, membre de gauche de ce jury, avait l'air épuisé, mais avec cette avidité tranquille et patiente de ceux qui attendent leur proie. Son absence vigilante écrasait  le malheureux garçon. De tout l'exposé, de tout l'entretien il ne pipa mot (c’était réglementaire)  tout en conservant l'aspect inquiétant d'un Roderick Usher qui cherche à entraîner  quelque infortuné  dans un caveau.

 Au milieu se dressait le Président du jury, forte carrure, des traits qui évoquaient impitoyablement un chien un peu rustre mais capable de venir d'une porte infernale. A la qualité de son silence, on sentait qu'il se retenait d'aboyer. Le troisième compère, à droite, vêtu d'un blouson d'aviateur, l'œil trop bleu, la coupe en brosse, jeune , avait tout de l'officier nazi frais émoulu des jeunesses hitlériennes et conquérantes. Il ne faisait rien d'autre que d'être secoué, mécaniquement semblait-il d'un fou rire presque silencieux, dont les accès explosaient comme de petits obus. Ceux-ci ne cessèrent pas avec la fin de l'exposé, ni pendant l'entretien. Payait-on des individus pour déstabiliser des candidats au moyen du fou rire? On disait qu'un membre de jury n’était guère rétribué. Peut-être certains percevaient-ils des indemnités supplémentaires pour tenter des procédures plus intimidantes que l’ironie et l’indifférence.

 L’étudiant  décida d'être gai. Même fit-il une diversion imprévue en évoquant le quatuor " La Chasse" Mozart. L’extrait " Chasse avec le roi", au reste, n'avait rien de sinistre, l'orage était encore loin.

Las! Le Ricaneur se mit à glousser de plus en plus violemment, sans s'étrangler, c'était donc bien une feinte, Roderick à l'autre extrémité semblait devoir s'affaisser d'un instant à l'autre sur le pupitre en face de lui, tant sa pâleur augmentait, et les yeux de Cerbère s'agrandissaient et roulaient dans leurs orbites. Peut-être ce quatuor n'avait-il pas encore été composé en 1787, songea  l’étudiant égaré, et cela n'arrangeait pas son affaire!

Et de quel droit établissait- il comme une évidence que Chateaubriand aimait Mozart ?

En quelle année  le vicomte FR de Chat  évoquait-il cette première rencontre avec  l’un des derniers rois de France  devant un chevreuil abattu ? En quel lieu et dans quelles dispositions?

Comme le doute s’infiltrait en lui, il en revint à sa première idée, et termina, comme l'espérait-il, Saint-Just commence, en commentant la vanité et l'aveuglement d'une société incapable de comprendre qu'il n'y a nulle justification à l'existence de la monarchie.

Il était prêt à réclamer la tête du roi.

 L’étudiant était révolutionnaire dans le passé. Pour le présent, et même pour les années 70 déjà loin, il n'avait jamais cherché à appartenir à un groupe politique ou à un parti. Il n'y voyait aucune raison, ses intérêts personnels ne coïncidaient jamais avec ceux d'un groupe. Il aurait sans doute œuvré pour qu'il soit interdit de renvoyer les gens comme lui de leur travail, au bout de quelques mois ou d'un an, mais il ne connaissait pas de " gens comme lui".

Cependant qu'il réclamait des têtes déjà tombées (mais peut-être pas pour lui), Cerbère fulminait toujours davantage en silence et Nosferatu supportait vaillamment les ampoules électriques mêlées, à un rien de jour, pénétrant avec parcimonie dans cette salle de classe aux rideaux tirés. Mathieu était un des derniers candidats. Des cachets d'aspirine devaient être à tous les quatre leur plus secret désir non exprimé.

Pendant l'entretien, Cerbère aboya en français moderne : Pourquoi cette interprétation symbolique? Croyez-vous vraiment que Chateaubriand ait voulu dire cela?  Le jeune homme concéda que  l’écrivain probablement non, mais le narrateur certainement.

Comment, le narrateur? Quel texte avons-nous devant les yeux? Une autobiographie! Cela n'empêche, le narrateur est toujours un autre.

Finalement l'inconscient du gentilhomme breton fut convoqué : c'était ça qui parlait à travers le narrateur, malgré lui.

Puis  l’étudiant  parla de la minceur du propos dans ces deux pages. Est-ce qu'on écrit pour raconter une partie de chasse au déroulement fort banal? Il fallait qu'il y eût un propos sous-jacent. La chasse suppose une mise à mort. Celle-ci ne saurait se réduire à un chevreuil.

Eh bien bougonna le Cerbère il existe des pages sans prétention, le plaisir d'écrire, le plaisir du récit.

 Il  trouvait que ce n'était pas suffisant.

Insuffisant pour quel usage, pour quelle lecture? La sienne fut trouvée quelque peu inadmissible.

Et pourtant, il fut admis. Au moment d'arriver vers ces messieurs, il avait obtenu tous les points nécessaires. Le jury ne jugea pas la faute assez grave pour réclamer l’éliminatoire zéro. Il était rare qu'on se lance dans cette procédure. Cerbère, censé garder la porte de l'Enfer, se trompa et en livra l’accès  au malheureux candidat.


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13 juin 2007 3 13 /06 /juin /2007 12:15

2) Il ne lui restait plus qu'à s'accommoder du gentilhomme breton: beaucoup de touche, de précaution pour préparer sa fin. Il le détestait sans l'avoir lu, sans intention de le lire.

" La Chasse avec le Roi" !  Il ne pouvait faire .sienne l'émotion juvénile de François-René, 18 ans, faisant la connaissance de Louis XVI devant un chevreuil abattu. Faute irréparable, le jeune crétin l'a trouvé avant le   monarque  ayant de ce fait coupé la chasse et  sa majesté  lui dit " Celui-ci n'a pas tenu longtemps", seule phrase de dialogue du texte.

Le Roi qui lui adresse la parole…!

 On était en 1787 et c'était lui,  le Roi qui n'allait pas tenir bien longtemps !   Se dit-il tout joyeux et il entrevit une explication, trouvant urgent, soudain, de rapprocher ce roi qu'il voyait bientôt guillotiné, avec le chevreuil abattu. Ce gibier ne pouvait être, par avance, que l'incarnation du roi en tant que bête immolée. Que Chateaubriand ait réellement voulu dire cela au jour qu’il écrivait (Date que  l’étudiant  ignorait) ? ou même plus tard  avait je ne sais quoi  de farfelu. Mais   pourquoi s’en soucier  alors que l’on tient  enfin le fil d’Ariane. Mieux que cela, il avait une revanche à prendre sur un lointain BEPC où on lui avait arraché sa copie avant qu'il n'ait pu prendre la Bastille.

Pendant l’énoncé de son explication à propos du roi qui annonçait innocemment sa propre fin et que Chateaubriand se retournait dans son Outre-tombe, il regardait le jury tout en parlant ( C'était conseillé) pour tenter de le convaincre ( c'était peine perdue mais il s'amusait un peu à imaginer leur surprise.)

Et puis il s'amusa moins que prévu.
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11 juin 2007 1 11 /06 /juin /2007 12:12
Le visage de l'homme était livide, blanc de craie, las, les yeux injectés de sang; les lèvres elles-mêmes dans leurs veinures presque violettes sur fond rose figuraient deux traits minces et cruels.
Les mains blêmes tendirent deux livres et il dut effleurer des doigts glacés. Un frisson   lui parcourut l’échine sous forme de petits spasmes interminables.

Sur une longue bande de papier rectangulaire, j’ai déchiffré les deux termes de l'alternative :

1) Ballade du concours de Blois 
2) Mémoires d'Outre-tombe, livre III, " Chasse avec le Roi"…

   Mais le CAPES, il faudrait bien l'avoir un jour. Cette année là ne lui paraissait pas favorable : à l’écrit, il avait été convoqué dans l'imposante église Saint-Odile, à deux pas de l'endroit où il vivait étant enfant. Un certain nombre de candidats avaient composé dans la crypte. C'était de mauvais augure. Il y avait, pour former des citoyens de la République, davantage de prétendants qu’à l’accoutumée, puisque les établissements d'enseignement ne suffisaient plus à les accueillir.

Il parcourut La "Ballade du concours de Blois"

 Je meurs de seuf auprès de la fontaine

Sa chère ballade des occis morts!
En mon pays suis en terre loingtaine
Il aimait les suites d'antithèses

 Je m'esjouys et n'ai plaisir aucun

le texte lui ressemblait étonnamment et lui était familier.
Rien ne m’est sûr fors la chose incertaine

 L’impression puissante que c’est écrit pour lui.

Je gaigne tout et demeure perdant.
 

Et pourtant, il ne pouvait en présenter une explication: S’il comprenait l'ancien français, superficiellement il ne pouvait ni commenter les tournures de phrase, ni expliquer l'évolution du vocabulaire, encore moins éclaircir la syntaxe. Ce texte n'aurait pas dû être proposé aux candidats,. Qui avait été écrit tout au plus en 1470 .L 'explication de texte, vous disait-on, devait porter sur un écrit postérieur à 1500. Pouvait-il réclamer qu'on change le programme? On était en fin de journée, le papier circulait depuis le matin : d’autres postulants s’étaient déjà plaint. De plus hardis que lui n'avaient rien obtenu…Il butait sur un langage qui lui était sympathique et qu'il ne pouvait réellement s'approprier.

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27 octobre 2006 5 27 /10 /octobre /2006 13:12
 Il y eut quelques intermèdes. Un soir après les cours, nous allâmes au cinéma Nelly et moi assister à la projection d’ «  Un soir… un train » film d’André Delvaux : professeur d’université, Yves Montand , en crise avec ses étudiants et sa femme, s’endort dans un train, se réveille dans le même train mais dans un autre monde, arpente la campagne avoisinante avec des compagnons plus que bizarres rencontre des paysans qui n’en sont pas, entend des langages qu’il ne saisit pas et aussi du silence, prend part à une étrange fête villageoise, danse avec une étrange serveuse … se réveille une nouvelle fois dans le premier train déraillé auprès de sa femme morte. On a utilisé pour ces films l’expression «  réalisme magique », qui servit aussi pour désigner certaines fictions latino-américaines (Alejo Carpentier, Julio Cortázar, Juan Rulfo…) dont je devins également friande bien plus tard. Nelly déclara que c’était un bon film et je m’en étonnais car si je lui reconnaissais du bon sens, de l’intelligence, de l’humour et beaucoup d’habileté, je la supposais dépourvue d’imagination. Je trouve fort étrange aujourd’hui que ce soit ce film là que nous vîmes ensemble et que, pendant cette projection, je n’entendisse pas une seconde le bruit de ses mastications d’habitude incessantes ni les claquements des chewing-gums.
Cependant Nelly n’avait pas sa pareille pour obtenir des renseignements sur les gens, sans les interroger ; Quoiqu’elle dise à l’époque vouloir devenir comédienne, l’espionnage lui aurait convenu. Elle réussit à savoir que je redoublais la seconde, alors que mon âge ne le laissait nullement supposer.
 
   A quelque temps de là, Nelly m’invita à passer quelques jours au sud-ouest de la France : le programme qu’elle me le présenta consistait à prendre le train jusqu’à une certaine ville dont j’ai oublié le nom, puis circuler à vélo pendant la journée et s’arrêter la nuit dans des fermes ou chez des gens de rencontres ; je ne comprenais pas très bien comment nous pourrions être logés pour la nuit dans n’importe quelle maison de rencontre, et n’imaginai pas que ce devaient être des militants, que par conséquent ces vacances prendraient un tour particulier, que nous serions un groupe de vélocipédistes mus par d’ activistes ardeurs . Dans ma grande naïveté, je présumai qu’elle appréciait enfin ma compagnie et souhaitait passer des vacances seule avec moi  créant l’occasion de nouer de vrais liens… ma mère refusa, au motif qu’elle aurait des ennuis à me laisser partir seule, malheureusement cria-t-elle, je suis responsable de toi.
 
 
 Un dimanche hivernal, je partis avec un groupe où se trouvait Nelly et son frère aîné ou son cousin. A Noisy- le- sec,   chacun s’en fut avec une dizaine de gazettes sous le bras et une liste de personnes intéressées chez qui nous devions nous rendre pour leur vendre un exemplaire et expliquer les bienfaits et les avantages de la lutte révolutionnaire telle que l’entendait L.O. Je n’avais jamais encore arpenté une ville de HLM de ce type là : ces blocs de béton semblaient endormis ou figés, aucun magasin n’était en vue, personne ne marchait dans les rues. Fuyant les ascenseurs en forme de boîte, je dus gravir un escalier jusqu’au dixième au moins. Le sympathisant voulait acheter L.O. mais pas avant d’avoir discuté ; toute sa petite famille était réunie devant la télé. Je me sauvai et ne trouvai nul courage pour affronter d’autres escaliers et adeptes ; plusieurs journaux furent déposés dans une poubelle et j’en gardais deux ou trois pour prétendre n’avoir pas trouvé les personnes à qui ils étaient destinés. Quant aux   exemplaires jetés, je dus les déclarer vendus et les payer de ma poche.
 Je décidais alors de cesser cette coûteuse activité qui ne m’avait pas permis de me faire des amis. On n’avait le droit de parler que de politique. Si l’on partait en vacances ce serait en groupe et j’y craignais une espèce de scoutisme.
 
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