Le Chêne 2007, 297 pages.
63 illustrations en couleurs, avec des gros plans sur deux pages pour désigner un détail que l’auteur a commenté précédemment.
Dans l’espoir de susciter le désir, chez l’amateur d’art novice, de dépasser le « j’aime, j’aime pas », L’auteur a sélectionné vingt symboles couramment représentés dans les tableaux de peinture de toutes les époques, dans la limite des productions du monde occidental. Vingt symboles dont dix concernent des objets naturels ( soleil, lune, végétaux, animaux) et dix des objets fabriqués ( le miroir, le masque, la fenêtre , le livre bien sûr…) .
Elle commente les œuvres à partir de la place que tiennent les symboles dans des tableaux choisis à des époques différentes
Pour chaque réflexion, elle sélectionne au moins trois œuvres : d’ une période où l’art était dominé par le religieux et les scènes bibliques, d’ une période transitoire où le symbole a davantage rapport avec la vie quotidienne, la politique, l’histoire, des rituels païens, et le vingtième siècle où le symbole existe toujours, manifestant à l’égard des schémas religieux d’antan, des positions fort différentes .
A la fin du chapitre nous avons deux pages de « repères » dans lesquelles l’auteur nous livre une somme importantes d’informations supplémentaires (historiques esthétiques mythologiques…) sur le symbole en question. Des informations tellement essentielles que l’on a envie de tout noter !
Les textes de l’auteur sur les œuvres sont souvent nimbés d’émerveillement. Vis-à vis des œuvres profanes, son propos se soutient d’un lyrisme soutenu.
Si les textes concernant les œuvres religieuses peuvent paraître quelquefois convenus, ceux qui commentent les œuvres plus modernes sont toujours plaisants et plein d’intelligence.
Exemple pour Robert Delaunay « une Fenêtre » ( le symbole retenu est justement la fenêtre)
« la Lumière irisée qui joue sur la surface de la vitre y répand sa chaleur à dominante jaune, acidulée de vert. Avec un faux air d’hiver, un givre blanchâtre traîne par endroits, s’étend sur la toile traversée d’amples courbes : ce ne sont que les pans des voilages retroussés de chaque côté comme des jupons de demoiselle. Ils enchantent la fenêtre et l’habillent d’un rien translucide…. »
Cette lecture d’un tableau cubiste qui heurte souvent le novice, ne peut que relancer l’intérêt face à une étape de l’art pictural restée souvent mal comprise et jugée dépassée.
Par rapport à cette même œuvre, Françoise Barbe-Gall souligne « les couleurs qui l’imprègnent lui donnent une épaisseur de vitrail ».
Selon elle le symbole ne cesse jamais complètement d’être en rapport avec la tradition judéo-chrétienne, même si « la fenêtre ne compte plus que sur elle-même et congédie le paysage comme un vieux décor à demi-effacé ». La volonté toute moderne (dans l’esprit du vingtième siècle) que les objets et les couleurs s’imposent d’eux-mêmes est présente, mais ne congédie pas la représentation.
« La lumière se donne en spectacle. C’est une fête. le monde est un kaléidoscope et le tableau s’y est engouffré »
Voilà qui nous rappelle un texte de Baudelaire « le mauvais vitrier »(in Petits poèmes en prose ») dans lequel le poète se plaint de l’ouvrier qui nous offre des fenêtres transparentes par lesquelles on ne voit rien d’autre que la banalité de la vie quotidienne…. le tableau interprété par Françoise Barbe-Gall, fait de Robert Delaunay un bon vitrier, un artiste enchanteur.
Pour toutes les œuvres du vingtième siècle, Françoise Barbe-Gall va interpréter le symbole dont elle parle, comme se référent au domaine religieux et même philosophique.
Par exemple, commentant le symbole du « voile » dans « Concetto spaziale-Attese » de Lucio Fontana « une toile bise fendue en son centre. Deux coupures courent l’une au-dessus de l’autre au long de l’axe vertical du tableau … l’œuvre qui ne représente rien, retrouve le sens du voile de Véronique ».
Je ne vais pas tout citer, mais le tableau, à priori difficile, va très vite avoir pour nous une signification essentielle… et nous allons nous demander à quel point Lucio Fontana y aurait souscrit. Une investigation sur ce peintre nous paraît dès lors incontournable.
Pour Magritte ( Œuvre « la Méditation » symbole « les Lampes et les bougies »)
« les bougies qui s’enfuient ont libéré les petits serpents tentateurs ; c’est leur sinuosité qui les guide. Et elles, toutes joyeuses, redessinent dans leur escapades la
fatalité du péché ».
Le premier tableau commenté à propos de la Fenêtre « Tobie rendant la vue à son père « de Rembrandt « est choisi judicieusement lui aussi !
Parce que l’histoire de Tobie n’est pas ce que l’amateur d’art novice connaît de mieux dans l’Ancien Testament. « Rembrandt se garde de préciser où se passe l’histoire, le spectateur embrouillé dans les chapitres de sa Bible sera contraint lui-aussi d’avancer à tâtons… »
Françoise Barbe-Gall, elle non plus, ne raconte pas l’histoire, elle suscite l’intérêt du lecteur, ce qui est vraiment subtil.
Les deux autres tableaux présentés dans le chapitre « la Fenêtre », ( des œuvres de Friedrich et Bonnard) sont d’ordinaire appréciés d’emblée par le spectateur moyen , mais qu’il se plonge dans les commentaires de l’auteur, il verra tout de même ces œuvres d’une tout autre façon....!
On peut s’interroger sur le choix des symboles : pourquoi la Fenêtre plutôt que la Porte par exemple ? La porte nous paraît tout aussi porteuse de symboles. Je dirais que la
Fenêtre génère plus de fantasmes, ouvre davantage sur l’imaginaire… mais ceci est une remarque subsidiaire.
Dans l'ensemble, cet ouvrage apporte autant de réponses qu'il suscite de nouvelles questions, et par là, se révèle très enrichissant intellectuellement.
L'ouvrage précédent de Françoise Barbe-Gall " Comment regarder un tableau" a été chroniqué par