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28 février 2016 7 28 /02 /février /2016 12:45
Umberto Eco Construire l’ennemi et autres écrits occasionnels

Grasset, 2014, 301 pages

pour un hommage à Umberto Eco, un de nos intellectuels contemporains les plus performants et les plus sympathiques, que l'on n'a pas fini de regretter.

Recueil de textes sur divers sujets prononcés à ‘l’occasion de conférences ou encore écrits à la demande de certaines revues. La plupart de ces textes ont été dits ou lus oralement. Eco n’a pas choisi les sujets à ce qu’il dit dans la préface. Ils sont tous assez récents (2005 2007 ou 2008 suivant les cas)

Le texte sur Victor Hugo, la poétique de l’excès, est la reprise de plusieurs discours repris et synthétisés pour former une nouvelle composition. Des textes tels que « Je suis Edmond Dantès » ou « Encore Ulysse ! « Utilisent des citations collées les unes aux autres et raccordées.

Construire l’ennemi : Eco rapporte sa conversation avec un chauffeur de taxi pakistanais qui lui demande qui sont les ennemis du pays d’où il vient, avec qui son peuple est-il en guerre, Eco répond que l’Italie n’est en guerre avec personne. Ensuite, il réfléchit que son pays a eu de nombreux ennemis par le passé, non seulement lors des guerres, mais de nombreux conflits intérieurs sur lesquels s’est construit et a évolué le peuple italien. Et qu’actuellement il y a tout de même Berlusconi…

L’histoire s’est faite à coup de conflits, et des ennemis, des antagonistes, il y en a toujours eu. Faire la guerre, conquérir des territoires, participe à l’évolution des peuples, quant aux conflits internes ils apparaissent comme inévitables. Mais l’ennemi ne se matérialise pas tout seul ! Il faut l’inventer…

Construire l’ennemi, c’est donc fantasmer sur un groupe d’adversaires supposés qu’il faut éliminer ou combattre : Eco choisit des exemples universels : le juif bien sûr revient comme ennemi numéro un ; il y aura aussi les hérétiques, les sorcières, les lépreux, le fameux bouc émissaire de René Girard, et l’effort pour que la victime désignée se reconnaisse dans l’image de cet ennemi. « la construction de l’ennemi réduit à cela même celui qui aurait aspiré à une reconnaissance bienveillante. Théâtre et littérature nous montrent l’exemple de « vilains petits canards « , qui, méprisés par leur semblables, se conforment à l’image que ceux-ci ont d’eux. Il cite un monologue de Richard III de Shakespeare. Ce roi s’est conformé à l’image de meurtrier qu’on avait construit de lui, à partir de son apparence physique.

« La figure de l’ennemi ne peut être abolie par les procès de civilisation. Le besoin est inné même chez l’homme doux et ami de la paix. Simplement dans ces cas, on déplace l’image de l’ennemi, d’un objet humain à une force naturelle et sociale, qui, peu ou prou, nous menace et doit être combattue, que ce soit la faims dans le ponde, l’exploitation du capitalisme, ou la pollution environnementale… L’éthique est-elle impuissante face au besoin ancestral d’avoir des ennemis ?

Absolu et relatif : invité à s’exprimer sur la notion d’absolu, Eco cherche à quelles conditions ce mot pourrait avoir un signifié ; en pédagogue, il va énoncer les différentes conditions pour un vocable d’avoir un signifié.

Absolu est comme Dieu il n’a pas de signification satisfaisante. Il va l’opposer alors à relatif, et de là examiner le sens du relativisme « très décrié de nos jours ». Cette conférence est une analyse de langage assez pointue.

La flamme est belle : lorsqu’Eco s’est installé avec sa famille dans une maison à Milan, on a fait du feu dans la cheminée. Ce spectacle était si beau que les enfants ont délaissé la TV pour regarder la flambée. Les évolutions de la flamme sont moins prévisibles que les programmes de télé !

Une somme de variations autour du concept de feu, élément célébré par Eco, qui nous promène de Prométhée à Bachelard, de Vulcain aux bûchers de sorcière, du bouleversement climatique favorable au feu « nous marchons à la mort par le feu »

Les embryons hors du paradis : je connaissais déjà ce texte paru dans une autre publication d’Eco (A reculons comme une écrevisse) il date de 2005 : des philosophes de l’Antiquité et des débuts de l’ère chrétienne s’interrogent sur l’embryon humain : a-t-il une âme ? Sent-il quelque chose ? Est-il vivant et de quelle manière ?

« Hugo, hélas » la poétique de l’excès : ce grand écrivain a toujours écrit du point de vue de Dieu, d’où ses défauts : grandiloquence, passions menées à leur paroxysme, déchaînement d’éléments, longueurs des énumérations, avalanches de coups du Destin, des défauts qui, pour Eco sont aussi des qualités et il va nous le démontrer, choisissant pour cela « L’homme qui rit », le personnage de Gwynlaine dont il commente à sa manière des passages. Apprenons donc que pour Eco « la description de Josiane, telle qu’elle apparaît à Gwynplaine est un des sommets de la littérature érotique. Puis Notre Dame de Paris et Quatre-vingt treize… Eco est un fervent admirateur de Hugo, il donne envie de se plonger dans un de ses romans, Quatre-vingt treize peut-être, que je n’ai jamais lu.

Astronomies imaginaires : Eco est passionné d’astronomie, mais « ma bibliothèque sémiologique, curieuse, lunatique, magique et pneumatique ne comprend que des livres parlant de choses fausses : on y trouve les œuvres de Ptolémée mais pas de Galilée… »

Ces intellectuels des temps anciens ont imaginé et rêvé le cosmos : de leur spéculations à la fois empiriques et fantasmatiques sont nées les inventions scientifiques d’aujourd’hui. On est surpris des trésors d’imagination dont les anciens font preuve pour rendre compte de cet univers complexe dont ils font partie. On découvre aussi qu’aucun d’entre eux n’a jamais cru que la Terre était plate !

Il ne manquait plus qu’Ulysse cite une somme impressionnante de critiques du livre de Joyce, critiques toutes négatives, dénonçant les unes « la bassesse morale » des personnages, les autres « la banalité » voire la « nullité » de cette œuvre ; petit à petit en pénétrant ces critiques négatives, on se rend compte qu’elles condamnent moins le livre que son auteur… parce qu’il est juif ! Proust est mis dans le même sac pour les mêmes raisons…

Pourquoi l’île n’est jamais trouvée : autrefois les navigateurs recherchaient des îles qu’ils ne trouvaient pas (les îles australes par exemple) ; et l’on découvrait des îles par hasard à des endroits où on ne les attendait pas. L’île est un potentiel inépuisable pour les récits d’aventures picaresques ou féériques ; l’île est le lieu de l’autre monde, fascinante, parfois idéale ( la Cité du Soleil de Campanella, l’Utopie de More) où l’on vit d’une autre façon…

Certaines îles mythiques ont été dans la réalité cherchées de nombreuses fois : les îles où Ulysse a vécu de fabuleuses tranches de vie, les îles étranges telles que l’Atlantide…

Ici Eco parle d’un sujet qui le fascine, il a d’ailleurs écrit un roman « L’île du jour d’avant » dans lequel précisément, un navigateur naufragé aborde une île inconnue.

Même si Eco a disserté sur des sujets imposés, c’est de lui qu’il parle ,de ses recherches personnelles, de thèmes qui lui sont chers et qu’il a déjà exploités dans certains de ses romans. Les textes font aussi la part belle à des anecdotes personnelles illustrant le sujet, et sont bien sûr pleins d’humour comme on peut s’y attendre avec cet auteur.

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Published by Dominique Poursin - dans Lectures essais et documentaires
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commentaires

maggie 04/03/2016 23:33

Je ne connaissais pas cet ensemble d'essais mais c'est incroyable le nombre de domaine qu'il aborde. J'ai quelques eco dans ma PAL et je compte bien les lire... PS : il y a un documentaire sur arte qui a l'air pas mal, je ne l'ai pas terminé par manque de temps mais il faut que je m'y replonge dedans...

keisha 29/02/2016 17:46

Ce titre n'est pas à la bibli, mais d'autres si, et je pourrais y puiser (j'en ai lu certains déjà). j'ai constaté sur le site de la bibli que beaucoup sont empruntés, mais là je pense que c'est dû à une table installée lors de sa disparition. Hélas je pense que ça se calmera.

Dominique Poursin 01/03/2016 09:50

Oui, les bibli ont organisé des expositions d’œuvres d'Eco, dès le lendemain de son décès. C'était le jour où je reportais mes livres empruntés. Rien ne presse, tu as bien le temps!

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