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24 novembre 2006 5 24 /11 /novembre /2006 11:12

Pendant qu'elle préparait le petit déjeuner, Guillaume fixait étourdiment les deux grands cierges posés à terre, qu'il avait empruntés à l'église pour s'essayer au clair-obscur et le postérieur prodigue de Nelly, tendu dans une étoffe  de velours trop étroite, qui allait et venait entre les deux chandelles. Tout d'un coup, il recouvra entièrement ses esprits, à la vue de la cafetière qu'entouraient les flammes bleues.

«  Malheureuse, qu'as-tu fait ?

L'eau bouillonnait avec fièvre dans la partie supérieure du récipient.

  Assis tous deux à son bureau devant la fenêtre qu'elle avait voulu laisser ouverte, malgré le froid, tu auras davantage d'air, elle but le jus acerbe, prétendant le trouver bon  et Guillaume étalait de la confiture rouge sombre sur un Lu.   Dommage, il n'y avait plus de lait.

« C'est un conte, commença -t-il, qui s'intitule «  La Patte de chat », une histoire vraiment diabolique sur le thème des trois vœux. Dans mon rêve, les personnages initiaux, avaient cédé leur place à mon père ma grand-mère, le fils, et moi. »

-Le fils ? Qui ?

-Voilà une question difficile...Sans oublier le chat ou plutôt sa patte.

   Il  fit le récit de la maladie  d'une chatte, Albion, adoptée par ses parents, qui l'avait frappé lorsqu'il était enfant. L'animal avait souffert d'un cancer qui avait prodigieusement modifié la forme d'une de ses pattes : ce membre était devenu si étrange qu'il semblait avoir poussé comme une excroissance sur son flanc. La patte était devenue énorme , l'envers gisait près de la couche de l'animal avec les coussinets comme deux gros yeux noirs entourés de rouge en dessous des griffes qu'elle ne pouvait plus refermer et qui, de ce fait, ressemblaient à de petites cornes. l'aspect démoniaque de ce membre déformé, lui avait suggéré d'en faire des dessins qu'il avait conservés tout en les modifiant.

 La vocation de Guillaume pour l'art commence là.

 

« Quand à l'histoire véritable...

Elle plongea sa cuillère dans la confiture. Le pot portait l'inscription «  Christmas », et le contenu, agrémenté de baies juteuses   avait une saveur de prune et cerise  poivrée et sucrée.

    - Ce récit s'intitule «  La Patte de singe ». D'un nommé Jacobs ; on peut la lire dans « l'anthologie du fantastique » de Roger Caillois.   Tu l'as échappé belle, car la suite, c'est que ta mère doit souhaiter de te revoir, tel que tu es, monstrueusement défiguré,  et comme troisième vœu, ton père retrouve la patte maléfique et souhaite que tu t'en retourne dans ta tombe ...

-C'est bien cela.

- Je déplore quelque invraisemblance dans ce récit : en Angleterre ; au début du siècle, comment croire que l'usine, après un accident du travail, même mortel, dédommage la famille ! Surtout que ce pauvre garçon ne devait pas avoir un statut élevé !

-Comment, ce pauvre garçon ? Il n'est pas si bête : il joue régulièrement aux échecs avec son père et le bat.. c'est dans le texte.

 -Et toi, Guillaume ?

Il se rembrunit , secoua la tête. « J'ai toujours été mat »

_ Tu ne lui a pas pris quelques pièces maîtresses ?

-Aucune. D'ailleurs je m'en contrefiche. Si tu savais...

-Alors ce n'est pas lui, l'homme dont tu as rêvé, et qui réclamait de quoi payer la maison, en caressant la patte maléfique.

-Je crois que la maison de Verrières est déjà payée. Où plus exactement, si l'on doit quelque argent,  c'est à ma grand-mère. Qui a toujours vécu avec nous. Avec eux.

-Ce serait remarquable, dit Nelly, que tu connaisses bien les problèmes d'argent de ta famille. Tu serais un phénomène  rare.

... Guillaume voulait  se recoucher. Il n'irait au lycée qu'à dix heures, pour la gymnastique. Actuellement, il avait déjà manqué les maths...Tant mieux.

Surtout, il voulait se réapproprier  sa chambre, se réconcilier avec son être. Quelques disques, un peu d'entraînement à la guitare, une douche, un œuf dur... Nelly  proposa de revenir le soir. Il s'en réjouit. Laisse-moi Thérèse Requin. J'adore les femmes fatales.

Nelly hocha la tête. « Sais-tu ce que c'est qu'une femme fatale ? Tu seras déçu. Thérèse est surtout une victime.

Guillaume fronça les sourcils : « Puis-je au moins compter sur une longue agonie?

-Mais oui ! Nelly vérifia ses autres livres dans le sac tressé, dont des brins de laine s'effilochaient, releva la tête, une superbe et interminable  agonie de vieille négociante paralytique et muette qui rêve de vengeance.

-Et un accouchement ? reprit Guillaume ? Plusieurs jours de souffrance, des complications, un mort ?

-Non, s'excusa Nelly, avec une petite moue désolée, juste une fausse couche, un peu expéditive. Mais tu pourras contempler un éventail de macchabées,  plus ou moins déconfits à l'issue  de  séjours aquatiques à durées variables. Et tu aimeras l'étrange chat tigré qui exacerbe les  terreurs des pauvres amants de son impitoyable regard.

  Guillaume reprit espoir, d'autant plus que Nelly promit de ramener du lait frais et du pain. Pour le cas où tu n'arriverais pas à te lever. Elle se pencha vers lui et il toucha son tricot, faufila sa main en dessous chuchotant : «  le sein, c'est l'être ... » et autres sottises que Nelly se plut à écouter.

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